J'ai quitté ma soutane
Malgré tous mes parents;
Je veux que Dieu me damne
Si jamais je la prends.
Eh! mais oui da,
Comment peut-on trouver du mal à ça?
Eh! mais oui da,
Se fera prêtre qui voudra.
J'aime mieux mon Annette
Que mon bonnet carré,
Que ma noire jaquette
Et mon rabat moiré.
Eh! mais...
Mon Annette est l'idole
Que j'encense à genoux
Eh! ses bras sont l'étole
Qu'elle me jette au cou.
Eh! mais...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais le chevalier, en rupture de petit collet, se moque bien de ses
détracteurs; il a bien autre chose à faire que de leur répondre. Ne se
bat-on pas en Hesse? Quelle meilleure occasion d'étrenner son bel
uniforme! Donc il part sans plus tarder rejoindre l'armée de Soubise.
Avant de s'éloigner cependant, Boufflers veut se disculper auprès de
sa famille, mais comme il n'ose affronter la colère de sa mère, c'est
à l'abbé Porquet qu'il écrit pour expliquer les motifs qui l'ont
poussé à prendre une aussi grave détermination.
Si cette lettre, dont nous citons les passages les plus saillants,
fait grand honneur au chevalier, si elle montre une droiture et une
honnêteté très rares, c'est en même temps un saisissant réquisitoire
contre la façon dont se recrutait le clergé à cette époque.
«Paris, 1762.
«Enfin, mon cher abbé, me voici sur le point d'exécuter un projet
que mon esprit a toujours chéri et que votre raison a toujours
blâmé, celui de changer d'état. Ce n'est point une petite affaire
que de commencer, pour ainsi dire, une nouvelle vie à l'âge de
vingt-quatre ans: vous me direz peut-être qu'il faudrait mettre à
cela plus de réflexion que mon âge et surtout ma vivacité ne me
le permettent; mais ne me condamnez pas sans m'avoir entendu une
dernière fois; et, comme en matière de bonheur il n'y a de
véritables juges que les parties, laissez-moi, s'il vous plaît,
plaider et décider dans ma propre cause.
«J'étais dans la route de la fortune; les premiers pas que j'y
avais faits suffisaient pour m'en assurer. Les circonstances les
plus favorables semblaient rassemblées pour présenter à mon
imagination l'avenir le plus brillant. Sans aucun mérite,
j'aurais pu, comme tant d'autres, obtenir encore quelques
bénéfices: avec un peu d'hypocrisie, je serais probablement
devenu évêque; peut-être avec un peu de friponnerie, cardinal;
qui sait si quelques ruses et quelques intrigues de plus ne
m'auraient point mis à la tête du clergé? mais j'ai mieux aimé
être aide-de-camp dans l'armée de Soubise: _Trahit sua quemque
voluptas_.
«La première règle de conduite n'est point de devenir riche et
puissant; c'est de connaître ses véritables désirs et de les
suivre. Alexandre, avec l'or de l'Asie dans ses coffres et le
sceptre de l'univers dans ses mains, cherchait le bonheur dans
Babylone; et un petit pâtre de dix-huit ans le trouvera dans son
hameau, s'il obtient en mariage la petite paysanne qu'il aime.
«Mais quittons Alexandre, et revenons à moi, qui ressemble
beaucoup plus au petit pâtre qu'à lui. Vous savez qu'un sang
bouillant, un esprit inconsidéré, une humeur indépendante, sont
les trois premiers traits qui me caractérisent. Comparez ce
caractère-là avec tous les devoirs de l'état que j'avais
embrassé, et vous me direz si j'y étais propre. Vous n'ignorez
pas de quelle impossibilité il est pour moi, et de quelle
nécessité il est pour un ecclésiastique, de cacher tout ce qu'il
désire, de déguiser tout ce qu'il pense, de prendre garde à tout
ce qu'il dit, et d'empêcher qu'on ne prenne garde à tout ce qu'il
fait. Pensez de plus aux haines atroces, aux noires jalousies,
aux perfidies indignes qui règnent encore plus dans les cœurs
des prêtres que dans les autres, et à toute la prise que ma
simplicité, mon indiscrétion, ma licence même, auraient donnée
sur moi; vous conviendrez que je n'étais pas fait pour vivre
parmi ces gens-là. Comptez-vous pour rien le cri général qui
s'était élevé contre la liberté de ma conduite? Ce sont les sots
qui crient, me direz-vous. Tant pis vraiment; il vaudrait mieux
que ce fussent les gens d'esprit à parler et presque à penser
comme eux, parce qu'il est dans l'ordre que les vaincus parlent
la langue des vainqueurs.
«D'après l'extrême vénération dont vous me voyez pénétré pour la
toute-puissance des sots, ai-je tort de chercher à rentrer en
grâce avec eux? et ne dois-je pas regarder comme le plus beau
moment de ma vie celui de ma réconciliation avec les premiers
souverains du monde? Pardonnez-moi de m'égayer un peu dans le
cours de mes raisonnements; c'est pour m'aider, et vous aussi, à
supporter l'ennui: d'ailleurs Horace, votre ami et votre modèle,
permet de rire en disant la vérité; et le premier philosophe de
l'antiquité n'était sûrement pas Héraclite. J'aurais pu, me
direz-vous, d'après mon respect pour l'avis des sots, quitter mon
état sans en prendre un autre; mais les sots m'ont dit qu'il
fallait avoir un état dans la société. Je leur ai proposé d'avoir
celui d'homme de lettres; ils m'ont dit de m'en bien garder,
parce que j'avais trop d'esprit pour cela. Je leur ai demandé ce
qu'ils voulaient que je fisse, et voici ce qu'ils m'ont répondu:
«Il y a quelques siècles que nous avons voulu que tu fusses
gentilhomme; nous voulons à présent que tout gentilhomme aille à
la guerre.» Là-dessus je me suis fait faire un habit bleu; j'ai
pris la croix de Malte, et je pars.»
Mais, lui répondra l'abbé, ce n'est pas tout de prendre un parti, il
faut encore le faire de façon convenable et décente. Comment n'a-t-il
pas consulté ses parents les plus proches avant de se décider?
Pouvait-il douter de leur tendresse, de l'excellence de leurs avis? En
ne les consultant même pas, n'a-t-il pas manqué à ce qu'il leur devait
essentiellement? La réponse est aisée:
«Il est vrai que je me suis contenté de faire part à ma mère et à
mon frère de mon projet, sans les consulter; mais je crois qu'il
était inutile de le faire. Ma résolution était formée; je les
aurais trompés si je leur avais demandé leur avis avec l'air
d'être disposé à le suivre. S'ils avaient pensé comme moi, les
choses auraient été comme elles vont: s'ils avaient été
contraires à mes idées, j'aurais souffert de ne point leur céder.
J'ai mieux aimé manquer à une petite formalité que de les
tromper, ou de leur résister en face. De deux maux inégaux, vous
savez lequel il faut choisir.
«Mais il ne fallait peut-être pas former une résolution aussi
forte que celle-là.
«Est-on maître de sa volonté? peut-on l'affaiblir ou la fortifier
à son gré? et l'homme, esclave né de ses plus folles fantaisies,
peut-il commander aux désirs que sa raison approuve?
«Mais ne doit-on pas obéir à ses parents?
«Le respect dû aux parents n'a point de terme; l'obéissance en a
un, marqué par la nature; c'est celui de l'entier développement
des organes de notre corps et des facultés de notre esprit. A ce
moment nous entrons, pour ainsi dire, en possession de
nous-mêmes; le gouvernail de nos actions est remis entre nos
mains, et, après avoir appris des autres à vivre, nous commençons
à vivre pour nous.»
Enfin le chevalier termine son apologie par cette phrase qui, pour
lui, résume toute sa pensée et les mobiles qui l'ont fait agir:
«Concluez de ma longue lettre, mon cher abbé, et surtout du long
temps que nous avons vécu ensemble, que je pourrai, comme il
m'arrive souvent, être emporté loin de mes devoirs par la
légèreté de mon esprit, par la vivacité de mon âge, par la force
de mes passions, mais que je mourrai avant de cesser d'être
honnête!»
Il était impossible de mieux parler, avec plus d'esprit et de loyauté,
et si nous avons souvent plaisanté l'abbé Porquet sur ses médiocres
aptitudes pour l'éducation, il nous faut avouer qu'il avait donné à
son élève sur certains points essentiels des principes excellents et
qui, à l'époque, n'étaient pas communs.
L'insouciance et la gaieté qui avaient été si funestes au chevalier
pendant son séjour au séminaire lui furent au contraire très
profitables dans sa nouvelle profession. Il ne se contentait pas de
montrer sur les champs de bataille une bravoure étincelante; au camp
il charmait toute l'armée par sa verve et ses bons mots.
Il avait baptisé ses deux chevaux de selle du nom des généraux
ennemis; l'un s'appelait _le Prince héréditaire_, l'autre _le Prince
Ferdinand_. Chaque matin Boufflers appelait son palefrenier et lui
demandait avec le plus grand sérieux si le _Prince Ferdinand_ et le
_Prince héréditaire_ étaient étrillés: «Oui, monsieur le chevalier,»
répondait le palefrenier. Et Boufflers, avec toute la gravité dont il
était capable, disait à sa compagnie: «Je les fais étriller tous les
matins, vous voyez que j'en sais plus long que nos maréchaux.»
Lorsque le traité de Hubertsbourg (13 février 1763) eut mis fin à la
guerre de Sept ans, Boufflers revint à Lunéville, à cette chère cour
de Stanislas où il avait passé de si douces années et où tout le
rappelait. Son escapade était oubliée, pardonnée, sa mère le reçut à
bras ouverts, le Roi lui fit grande fête, tous les amis de son
enfance, Panpan, Porquet, Tressan, etc., l'accueillirent avec une joie
sans pareille. C'était le retour de l'Enfant prodigue. Le jour de sa
fête, un grand banquet réunit au château tous les hôtes de Stanislas;
on porta la santé du jeune capitaine, et au dessert, au milieu de
l'attendrissement général, l'abbé Porquet se leva pour lire une
chanson de circonstance dont l'esprit et l'à-propos parurent des plus
heureux:
Messieurs et dames, du silence:
Célébrons l'heureuse naissance
De notre aimable chevalier;
Et faisons-lui la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
Il parle mieux qu'un chancelier,
Il écrit mieux qu'homme de France,
Il est de plus grand chevalier:
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
Modeste amant et fier guerrier,
Il excelle dans tout métier;
(Exceptons-en pourtant la danse):
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.
O l'être heureux et singulier!
Son maître, dans chaque science,
Est devenu son écolier:
Faisons-lui donc la révérence,
L'abbé Porquet tout le premier.