REMERCIEMENT

J'ai deux langues en ce moment:

Dieu m'a donné l'une et vous l'autre.

Si Dieu m'en avait donné cent,

Toutes célébreraient la vôtre.

Le pieux régime du séminaire ne convenait en aucune façon à l'abbé et

le nouvel ordinaire auquel il était soumis lui paraissait d'une

austérité déplorable. Aussi bénissait-il les âmes charitables qui lui

permettaient en cachette de l'améliorer. Sa famille, ses amis, tous

contribuaient généreusement à garnir son garde-manger secret.

Lui-même raconte gaîment à sa tante de Mirepoix les heureuses aubaines

qui lui adviennent et comment, grâce à la libéralité de ses amis, il

parvient à rendre sa situation supportable. C'est à la fois un récit

et une invite.

«Saint-Sulpice.

«Je vous prie instamment, madame la Maréchale, de vouloir bien

vous faire tous mes compliments, vous assurer de tous mes

respects, vous demander comment vous vous portez, si vous avez

fait bon voyage, si vous n'êtes pas bien fatiguée... enfin de

vous faire de ma part toutes les petites politesses que le public

croit que je vous dois, et je vous ordonne de me rendre un compte

exact de votre commission.

«Je viens de vous quitter un moment pour déjeuner avec une moitié

de pâté que la princesse de Chimay m'a envoyée; j'y ai puisé un

courage invincible pour braver la diète du séminaire et je me

suis fait un fonds de sobriété admirable pour toute une journée.

«Mme du Deffand m'a envoyé dernièrement deux perdrix froides

excellentes: ces deux pauvres petites créatures m'ont tenu une

charmante compagnie. Hélas! je les regrette bien: je les ai tant

baisées qu'il ne m'en reste rien du tout.

«M. le Président m'a envoyé une langue bien plus faite pour

réussir au séminaire que la mienne; elle est fourrée, et j'en

suis bien aise parce qu'elle est ainsi hors d'état d'avertir M.

Couturier de tous mes déportements. Il y a joint un petit couplet

auquel j'ai répondu de suite, mais point en chanson.

«Vous pouvez voir par l'exposition que je vous fais de mes

provisions et de mes vers, que ma chambre est moitié Parnasse et

moitié garde-manger, et que celui qui l'habite est moitié poète

et moitié ogre, mais plus grand ogre que poète.

«Oh! ça! ma chère tante, assurez bien ma grand'maman de mes

respects, et baisez-vous au front dans votre miroir de ma part.

J'entends une cloche qui sonne, je prends mon surplis et mon

camail et je vole à la paroisse.

«Vous pouvez juger de mon ennui par le plaisir excessif que m'a

fait hier la visite du chevalier de Laurancy. Remerciez bien Mme

du Deffand de toutes ses bontés quand vous lui écrirez, et pensez

quelquefois à moi, madame la Maréchale, pardieu! je vous en prie.

Adieu, adieu.

«Si on me gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez arrêté.

Bonjour, bonjour[94].»

[94] Toutes les lettres de Boufflers citées dans ce chapitre nous

ont été gracieusement communiquées par M. le comte de

Croze-Lemercier.

Tous les membres de la famille étaient successivement mis en

réquisition, soit pour fournir des victuailles, soit pour faire sortir

l'abbé sous un prétexte quelconque de son odieuse prison. A tous, il

adresse des lettres attendrissantes, dans l'espoir qu'on aura pitié de

son infortune.

Il écrivait à sa cousine germaine Mme de Caraman:

«Saint-Sulpice.

«En vérité, madame, il y a trop longtemps que je n'ai eu le

bonheur de vous voir: ces fêtes-ci m'ont retenu aux pieds des

autels et n'ont pas laissé de contrarier un peu le désir que

j'avais de vous faire ma cour. Si je pouvais espérer ce

bonheur-là demain, je demanderais ce soir la permission de

sortir; sinon, je resterai à l'attache jusqu'à ce que vous

vouliez bien m'en tirer.

«Ma mère est à Versailles, ma grand'mère est à Haroué, mon autre

grand'mère est morte, j'ai perdu tous mes aïeux, et vous êtes la

seule d'entre eux qui me restiez. Donnez-moi donc à dîner demain

ou un autre jour de la semaine, car je me meurs de faim, et je

n'ai autre chose que mon frein à ronger.

«Si cependant vous ne le pouviez pas, je vous prie de me faire

savoir l'heure à laquelle je pourrais vous baiser les pieds. Je

tâcherai de me contraindre si bien et de faire si fort contre

fortune bon cœur que vous croirez que ce n'est pas précisément

pour votre dîner que je vous aime.

«Soyez bien persuadée, madame, que jamais mon appétit n'égalera

mon respect.»

Mais l'on va entrer dans le carême et tout le séminaire se prépare aux

exercices et aux macérations d'usage pendant cette pieuse période.

L'abbé va-t-il enfin rentrer dans le devoir et s'inspirer de pensées

plus austères? En aucune façon. Il ne songe qu'aux plaisirs profanes

et dès le Mercredi des cendres il mande à sa belle cousine de Caraman:

«Ce Mercredi des cendres.

«Allons, madame, allons à Roissy; j'ai un cheval qui a trois

jambes et moi j'en ai deux; elles seront demain toutes cinq en

campagne pour vous aller voir. Cinq jambes me suffiront bien pour

faire les cinq lieues qui me séparent de vous. S'il ne s'agissait

que de les faire une fois, il ne m'en faudrait pas tant; j'irais

bien à cloche-pied, mais elles seront bien plus pénibles la

seconde parce que les chemins ne seront plus aplanis par le désir

de vous voir. Tenez, voilà la plus belle phrase que j'ai faite de

ma vie; c'est dommage que ce soit un sentiment et point un

compliment, car cela en compliment prouverait beaucoup d'esprit,

au lieu qu'en sentiment cela ne prouve que beaucoup d'amitié pour

vous.

«Adieu, madame, si vous n'aviez pas le roman de Rousseau, je

serais dans mon tort avec vous, mais je m'en suis fié au zèle des

colporteurs, qui ne sont point restés au lit le jour que les

ballots sont arrivés.

«Il faut être bon homme et bonne femme pour le lire avec bien du

plaisir. Il n'y a point d'honnêtes gens qui n'y puissent trouver

leur portrait.

«J'ai l'honneur de vous lancer ma révérence, aussi bien qu'à M.

le Margrave.»

Cependant Mme de Boufflers avait tenu sa promesse et était arrivée à

Paris, escortée de ses compagnons ordinaires Panpan et l'abbé Porquet.

Après une entrevue des plus touchantes avec son fils, après l'avoir

réconforté et lui avoir prodigué les meilleurs conseils, elle était

partie pour Versailles, où son service l'appelait.

Panpan et Porquet étaient demeurés dans la capitale; ils couraient les

théâtres, les lieux de plaisir, les cercles littéraires, visitaient

leurs amis; entre temps ils allaient à Saint-Sulpice porter à l'abbé

de Longeville leurs encouragements et les témoignages de leur

affection.

Tressan, que sa grandeur enchaînait en Lorraine, se consolait de sa

mauvaise fortune en écrivant à ses vieux amis et en leur parlant de

celle qu'il adorait toujours; en même temps il les chargeait de ses

souvenirs pour l'abbé et de commissions de tous genres:

«Bitche, ce 20 janvier 1761.

«L'absence de Mme de Boufflers est pour moi un hiver que je veux

passer comme les marmottes dans mon trou et sans aucun commerce

avec le reste du genre humain.

«J'ai oublié dans ma dernière lettre de la prier de donner un

louis à mon petit abbé pour ses étrennes, la première fois qu'il

la viendra voir. Je vous prie de le lui donner si vous vous y

trouvez, et de me mander à qui vous voulez que je le remette ici.

«Je vous prie à genoux ainsi que l'abbé Porquet de vouloir bien

voir chez les libraires ou aux galeries du Louvre pour m'avoir

les tomes _in-quarto_ de l'Académie des sciences depuis 1720

jusqu'à 1736 inclus, ce qui fait dix-sept volumes, que je

voudrais avoir bien conditionnés. Mandez-moi ce que ces dix-sept

volumes me coûteront et je vous en enverrai sur-le-champ le

montant payable à vue sur Paris.

«Quand pouvons-nous espérer de voir la dame de mes pensées en

Lorraine? Mme de Cucé viendra-t-elle avec elle? Est-elle aussi

grande fille que grande dame? Mille respects à toute cette

charmante grâce.

«J'embrasse l'abbé Porquet, et vous, mon cher Panpan, la mère et

tous les petits et moi nous vous sautons au col et vous assurons

de notre tendre et durable attachement.»

On peut aisément supposer que l'abbé de Longeville devait donner peu

d'agrément à son directeur, le Père Couturier. On peut deviner

également qu'il devait être pour ses collègues du séminaire d'un

exemple plutôt fâcheux. Le jeune sulpicien se souvenait plus

volontiers de ses escapades à la cour de Lunéville qu'il ne se pliait

aux exercices rigoristes auxquels on prétendait le soumettre. Il n'est

pas de plaisanteries que son esprit inventif n'imaginât pour troubler

le recueillement du séminaire et le calme de cette pieuse demeure.

Tantôt, rééditant les facéties classiques, il versait de l'encre dans

les bénitiers de la chapelle, tantôt il troublait le sommeil des

futurs prélats en coupant des orties dans leurs lits, tantôt il

donnait à quelques collègues choisis de joyeux soupers dans sa

cellule, et il leur faisait, après boire, lecture de vers impies;

tantôt il s'amusait à interrompre les classes en imitant le braiement

de l'âne ou le chant du coq, petits talents de société où il

excellait.

Ces plaisanteries de mauvais goût faisaient le désespoir de ses

supérieurs, et cependant elles n'auraient passé que comme l'excès de

sève d'un jeune seigneur et on les lui aurait volontiers pardonnés,

s'il s'en était tenu là. Mais il avait le goût des lettres et, au lieu

d'étudier les Pères de l'Église, il passait son temps à écrire des

facéties: un soir il compose ce rébus:

L--n--n--e--o--p--y--l--i--a--t--t--l--i--a--m--e

l--i--a--e--t--m--e--l--i--a--r--i--t--l--i--a--v--q--l

i--e--d--c--d--a--c--a--g--a--c--k--c

Il prétendait qu'en prononçant ces lettres de suite comme il les avait

écrites, elles donnaient distinctement ces mots:

«Hélène est née au pays grec; elle y a tété, elle y a aimé, elle y a

été aimée, elle y a hérité, elle y a vécu, elle y est décédée assez

âgée, assez cassée.»

Malheureusement les essais littéraires de Boufflers ne se bornaient

pas toujours à des plaisanteries aussi innocentes; qu'il écrivît en

vers ou en prose, il affectionnait particulièrement les sujets

grivois.

Dans un jour de gaieté il écrit un conte: _Aline, reine de Golconde_.

C'est l'histoire d'une petite laitière, d'humeur facile, qui

d'aventures en aventures, et de chutes en chutes monte sur le trône de

Golconde. Le style est aisé, alerte, élégant, mais l'auteur ne recule

pas devant les plus voluptueuses peintures[95].

[95] _Le Mercure_ voulut reproduire ce conte qui avait tant de

succès, mais il crut devoir l'épurer à l'usage de ses lecteurs.

Grimm écrit à ce propos: «Si vous voulez voir un chef-d'œuvre de

bêtise et d'impertinence, il faut lire ce conte tel qu'il a été

inséré dans le dernier _Mercure_. L'auteur de ce journal a voulu

rendre ce conte décent, mais décent à pouvoir être lu pour

l'édification des séminaires où il a été composé et des couvents

de religieuses. Les changements auquel ce projet l'a obligé à

chaque ligne sont, pour la platitude et la bêtise, une chose

unique en son genre.»

_Aline, reine de Golconde_, fut plus tard mise à la scène et jouée

comme opéra; Sedaine en composa les vers et Monsigny la musique.

Boufflers, assez satisfait, et à juste titre, de son travail, n'eut

rien de plus pressé que de le montrer à quelques amis; il plut

beaucoup et il fut bientôt dans toutes les mains.

_Aline_ eut même un tel succès que Grimm pouvait écrire: «C'est une

des plus jolies bagatelles que nous ayons eues depuis longtemps. Si M.

de Voltaire l'avait faite, je crois qu'il n'en serait pas fâché.»

Cet essai d'un «apprenti évêque» aurait dû faire scandale, mais telle

était l'indulgence de l'époque que personne ne s'en étonna. On trouva

même assez piquant de voir sortir de Saint-Sulpice cette œuvre

licencieuse.

Par ses relations de famille Boufflers fréquentait un monde sceptique,

frivole et libertin, qu'il amusait et charmait par la gaîté de sa

conversation et son inépuisable verve et nul ne songeait à le blâmer.

Entre temps, il versifiait en l'honneur des dames, collaborait à

l'Encyclopédie, bref faisait tout ce qui était le moins conforme à son

futur état.

Le bruit des succès du jeune abbé arrivait jusqu'à Ferney et Voltaire

écrivait à Panpan:

«Ferney, 26 octobre 1761.

«Vous serez toujours mon cher Pan Pan, eussiez-vous quarante ans

et plus! jamais je n'oublierai ce nom. Il me semble, monsieur,

que je vous vois encore pour la première fois avec Mme de

Graffigny! Comme tout cela passe rapidement! Comme on voit tout

disparaître en un clin d'œil! Heureusement le roi de Pologne se

porte bien.

«Ah! mon cher Pan Pan, que n'êtes-vous venu dans mes petites

retraites, que n'ai-je eu le bonheur d'y recevoir M. l'abbé de

Boufflers! J'entends parler de lui comme d'un des esprits les

plus éclairés et les plus aimables que nous ayons; je n'ai point

vu la _Reine de Golconde_, mais j'ai vu de lui des vers

charmants, il ne sera peut-être pas évêque; il faut vite le faire

chanoine de Strasbourg, primat de Lorraine, cardinal, et qu'il

n'ait point charge d'âmes; il me paraît que sa charge est de

faire aux hommes beaucoup de plaisir. N'est-il pas le fils de Mme

la marquise de Boufflers, notre Reine? C'est une raison de plus

pour plaire. Mettez-moi aux pieds de la Mère et du Fils. Je vois

d'ici les orages de ce monde d'un œil assez tranquille; il n'y a

que ce pauvre Frère Malagrida qui me fait un peu de peine; j'en

suis fâché pour frère Menoux, mais j'espère qu'il n'en perdra pas

l'appétit. Il est né gourmand et gai: avec cela on peut se

consoler de tout.»

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 37 / 95 题