CHANSON

AIR: _Quand vous entendrez le doux zéphyr_.

Pour un instant,

On sort du néant,

Et dès qu'on vit, on est las de vivre;

On hait son sort

Et l'on craint la mort

Sans estimer la vie.

Dieu tout-puissant,

Qu'on dit bienfaisant,

Tous les mortels pleurent de vos présents;

Et soit qu'ils meurent

Ou qu'ils demeurent

Tous sont mécontents.

Rien n'est un bien,

Le passé n'est rien,

Et le présent passe comme un songe;

De l'avenir

Ne crois pas jouir,

L'espoir est un mensonge.

Panpan, lui non plus, n'a pas renoncé au culte des muses, mais quand

il rime, c'est toujours en l'honneur de la divine marquise. Chaque

année il compose pour sa fête un bouquet qu'il vient lui débiter en

grande cérémonie. En 1750, il écrit pour elle ce couplet:

SUR L'AIR: _Ton humeur, Catherine_.

C'est votre fête, Thémire.

Pourquoi cet air glacial?

Tout reconnaît votre empire,

L'amour même est mon rival.

Ce dieu, malgré cette mine

Dont sont obscurcis vos traits,

Ce dieu qui vous examine

Applaudit à vos attraits.

Il arrive, à tire d'ailes,

Chômer ce jour avec nous;

Il rit, vous voyant si belle,

Son triomphe en est plus doux.

Sur nous sa victoire est sûre.

Il vous donne, au lieu de fleurs,

De sa mère la ceinture,

Son carquois et tous les cœurs.

Le cher abbé Porquet, toujours jeune et sémillant, n'entend pas être

en reste de galanterie: lui aussi consacre ses loisirs à décocher

d'aimables flatteries à la mère de son élève:

D'Églé sur tous les cœurs si l'empire s'étend,

Dit un jour la reine de Gnide,

C'est de moi seule qu'il dépend;

Qu'on la regarde et qu'on décide.

C'est, répliqua Minerve, un effet de mes soins;

Qu'on l'écoute et puis qu'on prononce.

Du débat les Grâces témoins

Aux deux divinités firent cette réponse:

Déesses, terminez des discours superflus;

Églé vous doit beaucoup, mais nous doit encore plus;

Tout ce qu'en sa faveur votre amour n'a pu faire,

A vos bienfaits nous l'avons ajouté;

Vous donnez, il est vrai, l'esprit et la beauté,

Mais c'est par nous que vos dons savent plaire.

Panpan et Porquet ne sont pas les seuls à chanter la grâce souveraine

et l'irrésistible charme de Mme de Boufflers. La «divine marquise» est

l'unique et éternel sujet des poètes de la cour.

L'un d'eux lui adresse ce songe:

_A Mme de Boufflers_

Dans mon sommeil j'ai cru suivre les traces

D'un jeune enfant aux rives de Paphos;

Il m'a conduit dans le Temple des Grâces,

Et sur l'Autel il a gravé ces mots:

«Églé paroît, c'est assez, elle enchante,

Sur le secours de ses heureux talens;

En l'écoutant on dit: Qu'elle est charmante!

Elle a de trop tous les traits du Printemps.

Églé ne veut ni briller ni séduire

Par son esprit, par toute sa gaîté;

Elle vous plaît comme une autre respire;

On n'aperçoit jamais sa vanité.

Cessons, dit-il, Églé toujours nouvelle

Est le sujet de mille heureux portraits;

Il faut avoir presque autant d'esprit qu'elle,

Pour définir tout ce qu'elle a d'attraits.»

En 1750 le bruit se répand que la noble dame, sous l'influence des

souvenirs qui l'oppressent, songe à son salut, qu'elle parle de

pénitence, d'austérités; ce langage si nouveau bouleverse toute la

Cour et M. de Lucé se fait l'interprète de l'émoi général en la

détournant d'un excès de zèle si fâcheux, et en la suppliant de

«continuer à faire des heureux». Chacun ne gagne-t-il pas le ciel à sa

manière, et celle qu'elle a adoptée n'est-elle pas en somme la plus

facile et la plus agréable?

C'est le jour de la Sainte-Catherine que le galant Lucé dépose aux

pieds de la marquise ce bouquet, un peu vif assurément, mais d'un tour

fort plaisant.

Votre patronne fut, dit-on,

Vierge, philosophe et martyre;

Croyez-le, et n'allez pas en rire,

Baillet en est la caution.

Elle eut ces vertus incroyables,

Sublimes, inassociables,

Qu'en ses élus jadis Dieu voulut réunir,

Afin d'avoir à nous offrir

Des modèles inimitables.

Ce même Dieu, pour nous punir

De voir, de penser, de jouir

Et d'oser être raisonnables,

Nous a privés de ces biens ineffables;

Et ne nous a laissé dans son juste courroux,

Pour consoler notre misère,

Que le don d'être heureux, et ce désir d'en faire

Que nous adorons tous en vous.

Depuis ce tems la sainteté

Devint de jour en jour plus simple et plus facile;

D'un ton, de jour en jour, on baissa l'Evangile,

Pour l'ajuster à la fragilité

De notre faible humanité.

Dans notre siècle, enfin, il n'est plus de miracles,

On n'entend plus tonner d'oracles,

Et vous seule en rendez à ce peuple d'amans

Qui vient admirer, sur vos traces,

L'esprit qui pare les talens,

La beauté qu'animent les grâces.

Je sais que de cette façon

Avec bien moins de gloire, et bien moins de renom,

On arrive au céleste dôme:

Mais pourvu qu'on entre en Sion,

Qu'importe que ce soit en suivant S. Platon,

Le grand S. Bayle, ou l'ardent S. Jérôme?

Tous ces chemins mènent à Rome.

Puisque nous avons à choisir

Pour nous sauver, embrassons la méthode

La plus simple, la plus commode,

La plus faite pour réussir.

L'ambition insatiable,

Dans le grand œuvre du Salut,

Trop souvent fait manquer le but,

Et devient un excès coupable.

On doit craindre de s'égarer

Par un débordement de zèle:

L'humble seul ne sauroit errer.

Vous pensez, vous sentez, vous serez toujours belle;

Irez-vous nuit et jour vous en désespérer?

Non, non. Sentez, pensez, songez à plaire:

Mais vous plaisez sans y songer.

Vivez donc, n'allez pas tristement vous plonger

Dans les détails de l'éternelle affaire,

Dont le très haut daigna charger

Un angélique et prudent émissaire,

Qui sans vous saura l'arranger.

Comme à l'ordinaire, la cour de Lunéville ne manque pas de visiteurs;

leur présence charme le Roi, qui les accueille toujours avec grand

plaisir.

La princesse de la Roche-sur-Yon, fidèle à ses habitudes, arrive en

Lorraine au mois de mai 1750 et elle partage son été entre Plombières

et Lunéville. Stanislas, bien qu'il ne songe pas un instant à donner

suite aux étranges projets de sa fille[5], fait grand accueil à la

princesse, dont l'esprit et la gaîté l'amusent; pour la distraire, il

donne des dîners, des spectacles, des feux d'artifice, et il cherche à

la retenir près de lui le plus longtemps possible. Pendant son séjour,

M. et Mme de Craon, Mmes de Boufflers, de Bassompierre, de Chimay ne

quittent pas le Roi et l'aident à faire les honneurs du château.

[5] Voir _la Cour de Lunéville_, ch. XIX.

Il y a quelques nouveaux venus en Lorraine, et notre esquisse de la

cour ne serait pas complète si nous n'en faisions un portrait rapide.

D'abord l'évêque de Troyes, Poncet de la Rivière[6]. C'est un prélat

galant et fort ambitieux. Persuadé que le meilleur moyen de gagner les

bonnes grâces du Roi est de faire la cour à Mme de Boufflers, il se

déclare aussitôt fort épris de la marquise; mais, à sa grande

surprise, ses avances sont repoussées et il en est pour ses frais. Il

porte alors ses hommages aux pieds d'autres dames de la cour, et il

obtient par leur influence le poste de grand aumônier du Roi de

Pologne. Stanislas était flatté, dit Voltaire, d'avoir un évêque à

ses gages, et «à de très petits gages».

[6] Né à Paris en 1707, mort en 1780.

Nous avons vu que, lors de ses fréquents voyages à Versailles,

Stanislas s'arrêtait toujours au château de Luzancy, chez un de ses

vieux amis, un Hongrois, le comte de Bercheny, celui dont la faveur

avait autrefois causé tant de soucis à Mme du Châtelet[7]. Mais les

courts séjours que le comte faisait en Lorraine ne suffisaient pas à

l'amitié plus exigeante du Roi; à partir de 1750, il fut décidé que M.

de Bercheny viendrait habiter Lunéville avec sa famille, c'est-à-dire

ses six enfants[8], sa belle-sœur, et le fils d'un de ses parents,

qu'il avait pour ainsi dire adopté, le jeune Valentin Esterhazy. Toute

cette nombreuse famille fut logée dans un vaste appartement de l'aile

droite du château, sur la cour d'honneur.

[7] M. de Bercheny était propriétaire de la terre de Luzancy,

dont il restaura le château. Il était venu en France à la suite

de la défaite de Rakoczy et il avait offert son régiment de

hussards au Roi, qui le combla d'honneurs. En 1744, il fut nommé

lieutenant-général.

[8] Il en avait eu seize.

M. de Bercheny était un parfait honnête homme de l'ancien temps, mais

il n'aimait pas le monde et était de formes peu policées. Il se levait

de bonne heure, faisait de longues prières, fumait deux pipes et

prenait deux tasses de café à l'eau, après quoi il s'habillait et

recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il

allait se promener, et dînait à midi. L'après-dîner, si ses

occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon et

faisait une partie. A huit heures il soupait, fumait sa pipe et, ses

prières dites, allait se coucher. Il était du reste bon, sensible,

bienfaisant; il aimait et respectait sa femme et adorait ses enfants.

La comtesse était une fille de rien, assez belle et bien faite; elle

possédait une jolie voix, peu d'esprit, un mauvais ton; bonne femme au

fond, mais d'humeur fantasque et menant son mari avec l'apparence de

la soumission... elle était personnelle et avare. Elle tenait les

cordons de la bourse. A la fin de sa vie elle n'était jamais de

sang-froid en sortant de table[9].

[9] _Souvenirs de Valentin Esterhazy._

La sœur de Mme de Bercheny, Mlle de Wiett, était une brave paysanne

alsacienne, sans manières et d'une détestable éducation. Elle avait

toujours été galante, d'abord dans l'espoir de se faire épouser,

ensuite par habitude.

Ce tableau de famille ne serait pas complet si nous ne disions

quelques mots du précepteur des enfants, l'abbé Leconte, digne émule

de l'abbé Porquet, avec lequel il se lia du reste très rapidement.

«L'abbé Leconte avait de l'esprit naturel et plus d'usage du monde que

sa naissance et son éducation n'eussent dû lui en procurer. Peu

instruit, il avait une notion très imparfaite de toutes les

connaissances, mais un extérieur fort décent et une figure douce et

franche le rendaient attachant.»

Il n'avait pas plus de mœurs que les abbés de son temps, car un jour

ses élèves, grâce à une porte mal fermée, le virent donner à Mlle de

Wiett une leçon de physique expérimentale qui les intéressa beaucoup

mais leur parut fort surprenante.

Pour le récompenser de si bons soins, M. de Bercheny obtint pour lui

de Stanislas le prieuré d'Hérival.

On peut croire que la famille de Bercheny, telle que nous venons de la

dépeindre, n'obtint pas grand succès à la cour de Lorraine, élégante

et lettrée. Si les mœurs simples et la bonhomie du comte trouvèrent

grâce devant Mme de Boufflers, il n'en fut pas de même des manières

ridicules de Mme de Bercheny et de sa sœur; on ne leur épargna ni les

moqueries cruelles, ni les sarcasmes, si bien qu'elles s'isolèrent

rapidement dans leur demeure et ne firent bientôt plus à la cour que

les apparitions indispensables.

Dernières Années de la Cour de Lunéville Mme de Boufflers, ses enfants et ses amis · 第 8 / 95 题