XVIII

Il y a quelque temps, je cherchais à découvrir ce qui pouvait en

subsister encore. Rien. Les biens étaient évanouis, les fils étaient

morts dans le dénûment. Un brave homme, M. Aubry-Foucault, qui avait

été la victime expiatoire des nombreux procès de la _Gazette_ et qui

l'était encore, vint me voir à sa sortie de prison. Il avait conservé

pour M. de Genoude le dévouement qui était son métier, et la

reconnaissance qui était son caractère.

«Et que sont devenus ses enfants? lui demandai-je.--Hélas! me dit-il,

ils sont tous morts, et morts dans le plus complet dénûment!--Mais quoi!

lui répondis-je, cette magnifique terre de Plessis-les-Tournelles?--Elle

n'était pas payée et on en a vendu les pierres pour en solder les

murs.--Et ses fils, si richement mariés?--Tous morts ruinés, monsieur,

pour rendre les dots à leurs femmes.--Mon Dieu! m'écriai-je, quelle

destinée! Quoi! il ne reste rien de cette immense existence de parvenu

qui faisait envie à tout ce qui tenait une plume?--Rien, me

répondit-il en pleurant, excepté un pauvre jeune homme, le cadet de

ses fils, à qui ma femme et moi nous donnons la soupe tous les soirs,

et que nous vêtons de temps en temps pour lui donner le courage de

porter son nom sous ses haillons dans les rues de Paris.--Et que

fait-il? repris-je avec une tendre pitié.--Rien non plus, me répondit

M. Aubry-Foucault; il a essayé de tout et tout s'est brisé dans sa

main; il est depuis six mois abandonné de tout le monde, excepté de ma

femme qui lui raccommode ses habits, et de moi qui lui fais partager

mon pauvre repas, et de temps en temps les misérables économies que je

tiens de son respectable père.--Et n'y a-t-il personne qui s'intéresse

à lui et qui vous aide?--Personne, monsieur, sauf quelques amis de son

enfance, qui vivent en Auvergne et qui l'invitent quelquefois à aller

passer une semaine ou deux dans leur désert.--Envoyez-le chez moi, je

vais tenter un moyen de lui être utile. Je ne puis pas écrire au duc

de Bordeaux, bien que nous ayons chanté sa naissance et conservé nos

fidèles respects à son exil dans quelque situation où nous nous soyons

trouvés depuis 1830. Mais j'ai un généreux ami à Paris dont je puis

emprunter la main pour recommander le fils de M. de Genoude, si dévoué

à la légitimité, à son dernier survivant en Europe. Allez, et revenez

dans cinq ou six jours.» La reconnaissance est la vertu des

malheureux, parce qu'ils savent l'amertume des pleurs et la joie de

les essuyer. J'étais touché jusqu'aux larmes de la compassion de ce

vieux serviteur partageant son morceau de pain avec le fils déshérité

de son maître. Il sortit, et j'allai chez M. de Marcellus. Au premier

mot d'un service à rendre au fils de M. de Genoude, il fut à ma

disposition; il écrivit et me remit une lettre pressante pour ce jeune

homme à M. de Lévis, ministre des bienfaits du prince. Le jeune fils

de M. de Genoude vint la prendre. «Allez, lui dis-je, à la cour exilée

de ce jeune prince, dont votre père et moi nous avons célébré la

naissance et déploré les catastrophes. Il pourra peut-être, par

quelque emploi près de lui, donner une miette de pain à l'orphelin de

ceux qui ont tant aimé sa famille. La somme pour le voyage ne vous

manquera pas.» Il me remercia, il fut touché, il partit. Quelques

semaines après, il revint.

«Auriez-vous de la répugnance, lui demandai-je, à entrer dans la

diplomatie secondaire sous le gouvernement de l'empereur? Mon passé

s'oppose à ce que j'aie des rapports avec lui. L'honneur est une loi

que je ne dois pas enfreindre. Je ne puis donc rien vous promettre de

sollicitations directes près de lui. Mais, en passant par le ministère

des affaires étrangères, j'ai conquis des amis qui, sans manquer à

leur devoir vis-à-vis du gouvernement monarchique, sont restés fidèles

à leur sentiment. Pour moi, ils s'estimeront heureux de vous être

utile, et je vais les en prier, si vous le permettez.--Rien ne s'y

oppose,» me répondit ce malheureux jeune homme. Je m'adressai à M.

Cintrat, le chef des archives, en le priant de chercher avec

bienveillance un emploi de chancelier consulaire, fût-ce même dans la

cinquième partie du monde, dans cette Océanie où l'Angleterre avait

appelé à Sidney des consuls européens. Dans peu de jours, l'admirable

sollicitude de M. Cintrat eut instruit et intéressé le ministre, et M.

de Genoude fut nommé, pour partir à l'instant, chancelier du consulat

de France à Sidney. Son existence était assurée. Il partit en

remerciant Aubry-Foucault, qui s'était fait son second père. En

arrivant, six mois après, à Sidney, il trouva le consul mort la

veille. C'était M. de Chabrillant, gentilhomme de mon pays, ruiné par

quelque folie de jeunesse à Paris. Il avait épousé l'actrice d'un

petit théâtre, objet de sa passion, et elle n'avait pas hésité à

suivre au bout d'un autre monde la destinée qui s'était perdue pour

elle dans ce monde-ci. M. de Genoude, en arrivant, succéda dans ses

fonctions et dans ses appointements à M. de Chabrillant. Il m'écrivit

de prolonger, s'il m'était possible, ce provisoire inattendu,

secourable pour lui. Je le fis et je lui en donnai la nouvelle quand

je reçus celle de sa mort. La destinée n'avait pas voulu qu'il restât

rien sur la terre de sa charmante mère et de son infortuné père. Mais

il resta au pauvre et généreux Aubry-Foucault le souvenir de sa

fidélité jusqu'après la mort et d'une reconnaissance qui mesure ses

bienfaits non à ses actes, mais aux bons sentiments de son âme. Que

Dieu le récompense, ainsi que sa pauvre femme, du bien non qu'ils ont

fait, mais qu'ils ont voulu! Quant à moi, je n'ai eu que des larmes

stériles données trop tard au nom de mes premiers amis.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 105 / 108 题