Il y a quelque temps, je cherchais à découvrir ce qui pouvait en
subsister encore. Rien. Les biens étaient évanouis, les fils étaient
morts dans le dénûment. Un brave homme, M. Aubry-Foucault, qui avait
été la victime expiatoire des nombreux procès de la _Gazette_ et qui
l'était encore, vint me voir à sa sortie de prison. Il avait conservé
pour M. de Genoude le dévouement qui était son métier, et la
reconnaissance qui était son caractère.
«Et que sont devenus ses enfants? lui demandai-je.--Hélas! me dit-il,
ils sont tous morts, et morts dans le plus complet dénûment!--Mais quoi!
lui répondis-je, cette magnifique terre de Plessis-les-Tournelles?--Elle
n'était pas payée et on en a vendu les pierres pour en solder les
murs.--Et ses fils, si richement mariés?--Tous morts ruinés, monsieur,
pour rendre les dots à leurs femmes.--Mon Dieu! m'écriai-je, quelle
destinée! Quoi! il ne reste rien de cette immense existence de parvenu
qui faisait envie à tout ce qui tenait une plume?--Rien, me
répondit-il en pleurant, excepté un pauvre jeune homme, le cadet de
ses fils, à qui ma femme et moi nous donnons la soupe tous les soirs,
et que nous vêtons de temps en temps pour lui donner le courage de
porter son nom sous ses haillons dans les rues de Paris.--Et que
fait-il? repris-je avec une tendre pitié.--Rien non plus, me répondit
M. Aubry-Foucault; il a essayé de tout et tout s'est brisé dans sa
main; il est depuis six mois abandonné de tout le monde, excepté de ma
femme qui lui raccommode ses habits, et de moi qui lui fais partager
mon pauvre repas, et de temps en temps les misérables économies que je
tiens de son respectable père.--Et n'y a-t-il personne qui s'intéresse
à lui et qui vous aide?--Personne, monsieur, sauf quelques amis de son
enfance, qui vivent en Auvergne et qui l'invitent quelquefois à aller
passer une semaine ou deux dans leur désert.--Envoyez-le chez moi, je
vais tenter un moyen de lui être utile. Je ne puis pas écrire au duc
de Bordeaux, bien que nous ayons chanté sa naissance et conservé nos
fidèles respects à son exil dans quelque situation où nous nous soyons
trouvés depuis 1830. Mais j'ai un généreux ami à Paris dont je puis
emprunter la main pour recommander le fils de M. de Genoude, si dévoué
à la légitimité, à son dernier survivant en Europe. Allez, et revenez
dans cinq ou six jours.» La reconnaissance est la vertu des
malheureux, parce qu'ils savent l'amertume des pleurs et la joie de
les essuyer. J'étais touché jusqu'aux larmes de la compassion de ce
vieux serviteur partageant son morceau de pain avec le fils déshérité
de son maître. Il sortit, et j'allai chez M. de Marcellus. Au premier
mot d'un service à rendre au fils de M. de Genoude, il fut à ma
disposition; il écrivit et me remit une lettre pressante pour ce jeune
homme à M. de Lévis, ministre des bienfaits du prince. Le jeune fils
de M. de Genoude vint la prendre. «Allez, lui dis-je, à la cour exilée
de ce jeune prince, dont votre père et moi nous avons célébré la
naissance et déploré les catastrophes. Il pourra peut-être, par
quelque emploi près de lui, donner une miette de pain à l'orphelin de
ceux qui ont tant aimé sa famille. La somme pour le voyage ne vous
manquera pas.» Il me remercia, il fut touché, il partit. Quelques
semaines après, il revint.
«Auriez-vous de la répugnance, lui demandai-je, à entrer dans la
diplomatie secondaire sous le gouvernement de l'empereur? Mon passé
s'oppose à ce que j'aie des rapports avec lui. L'honneur est une loi
que je ne dois pas enfreindre. Je ne puis donc rien vous promettre de
sollicitations directes près de lui. Mais, en passant par le ministère
des affaires étrangères, j'ai conquis des amis qui, sans manquer à
leur devoir vis-à-vis du gouvernement monarchique, sont restés fidèles
à leur sentiment. Pour moi, ils s'estimeront heureux de vous être
utile, et je vais les en prier, si vous le permettez.--Rien ne s'y
oppose,» me répondit ce malheureux jeune homme. Je m'adressai à M.
Cintrat, le chef des archives, en le priant de chercher avec
bienveillance un emploi de chancelier consulaire, fût-ce même dans la
cinquième partie du monde, dans cette Océanie où l'Angleterre avait
appelé à Sidney des consuls européens. Dans peu de jours, l'admirable
sollicitude de M. Cintrat eut instruit et intéressé le ministre, et M.
de Genoude fut nommé, pour partir à l'instant, chancelier du consulat
de France à Sidney. Son existence était assurée. Il partit en
remerciant Aubry-Foucault, qui s'était fait son second père. En
arrivant, six mois après, à Sidney, il trouva le consul mort la
veille. C'était M. de Chabrillant, gentilhomme de mon pays, ruiné par
quelque folie de jeunesse à Paris. Il avait épousé l'actrice d'un
petit théâtre, objet de sa passion, et elle n'avait pas hésité à
suivre au bout d'un autre monde la destinée qui s'était perdue pour
elle dans ce monde-ci. M. de Genoude, en arrivant, succéda dans ses
fonctions et dans ses appointements à M. de Chabrillant. Il m'écrivit
de prolonger, s'il m'était possible, ce provisoire inattendu,
secourable pour lui. Je le fis et je lui en donnai la nouvelle quand
je reçus celle de sa mort. La destinée n'avait pas voulu qu'il restât
rien sur la terre de sa charmante mère et de son infortuné père. Mais
il resta au pauvre et généreux Aubry-Foucault le souvenir de sa
fidélité jusqu'après la mort et d'une reconnaissance qui mesure ses
bienfaits non à ses actes, mais aux bons sentiments de son âme. Que
Dieu le récompense, ainsi que sa pauvre femme, du bien non qu'ils ont
fait, mais qu'ils ont voulu! Quant à moi, je n'ai eu que des larmes
stériles données trop tard au nom de mes premiers amis.