I
C'est vers 1820 que je connus très-intimement un assez grand nombre
d'hommes et de femmes, ou illustres, ou célèbres, qui eurent par la
suite une certaine influence sur ma vie. J'aime à me les rappeler et à
revivre avec eux, comme si toutes les années qui se sont écoulées
entre ces moments et ceux où j'écris ressuscitaient tout à coup pour
eux et pour moi, et nous replaçaient dans les mêmes rapports. C'est
vivre deux fois; admirable effet des dons de la mémoire, qui nous
permet de revivre les temps que nous avons déjà vécus!
Il faut dire d'abord, pour expliquer l'empressement que tant de
personnages, si au-dessus de moi par l'âge, le rang, la naissance,
l'illustration, mettaient à me connaître, que, grâce au comte de
Virieu, mon camarade des gardes du corps, et à quelques pièces de vers
rapportées de Milly et récitées par mes amis dans les sociétés de
Paris, je jouissais déjà d'une sorte de renommée à demi-voix dans le
monde. Mon extérieur distingué et ma figure agréable, quoique
mélancolique, n'y gâtaient rien; on parlait de moi comme d'un jeune
homme bien né et bien pensant, venu à Paris avec les jeunes
gentilshommes de sa province pour servir le roi, mais que les dons de
Dieu, dont il paraissait comblé, ne tarderaient pas, malgré sa
modestie, à tirer de l'obscurité et à faire éclater au grand jour.
Cette fleur de renommée dont on ne voit pas l'éclat, mais dont on
devine le parfum comme un mystère, semble être la possession secrète
de tous ceux qui la respirent; on se passionne pour elle comme pour
un trésor secret qui mettra bientôt dans l'ombre tous les talents
alors en lumière. Telle était au juste ma demi-célébrité dans un monde
où elle m'avait pour ainsi dire devancée; cela me valait un accueil
peu répandu, mais charmant.
M. de Genoude fut un des premiers à se faire présenter à moi par un
beau et excellent jeune homme de son pays, qui faisait avant moi des
vers très-agréables: c'était M. Rocher, de la Côte-Saint-André, que
j'avais connu dans mes courses en Dauphiné; il débutait à Paris dans
la magistrature et dans les lettres; il devint plus tard
sous-secrétaire d'État du ministère de la justice, sous la République.
Je le retrouvai à Bourges, président du jury national chargé de juger
l'insurrection étourdie à laquelle on a donné le nom de M.
Ledru-Rollin. J'y fus appelé comme témoin.
M. Rocher m'amena donc un matin son compatriote, qui traduisait alors
les magnifiques Psaumes de David de l'hébreu en français; il savait
par coeur quelques vers de moi, qu'il avait entendu réciter par
hasard; il en était ou en paraissait enthousiaste. Il me témoigna une
bienveillance et un dévouement extrêmes. Il était d'une figure
prévenante et empressée, comme ces hommes heureux de rendre service.
Né à Grenoble, d'une honorable famille qui tenait une petite auberge
où l'on vendait de la bière aux jeunes gens du pays, sa mère, femme
pieuse et intelligente, lui avait fait donner par les ecclésiastiques
de Grenoble une éducation lettrée, dont elle espérait un jour tirer
parti pour son avancement dans le monde. Elle ne s'était point
trompée. Il ne rougissait point de sa médiocrité en entrant dans la
vie. Un de mes anciens amis, M. de Mareste, homme d'esprit,
très-au-dessus des préjugés vulgaires, le rencontrait quelquefois chez
moi. Il lui témoignait estime et bienveillance. Il me racontait que,
quelques années auparavant, cet enfant, faisant ses études à Grenoble,
d'une figure agréable et spirituelle, en aidant sa mère dans les soins
de sa petite hôtellerie, servait souvent la chopine de bière mousseuse
et le petit verre de ratafia de Grenoble à lui et à ses amis, sans que
cette modeste apparence de servilité banale nuisît en rien à l'estime
que la jeunesse de Grenoble témoignait à ce jeune homme dévoué à sa
famille. Après avoir terminé ses études en Dauphiné, il fut recueilli
à Paris, je ne sais sous quelle dénomination, dans la maison de M.
Lenoir-Laroche, sénateur de l'Empire, qui lui donna asile et
protection. M. de Genoude y fit connaissance de M. de Chateaubriand,
de M. de Lamennais et de la plupart des hommes de lettres de l'époque
appartenant alors au parti religieux et royaliste, auquel sa mère lui
avait recommandé d'être fidèle; il semblait se destiner à la prêtrise.
La décence de sa conduite, ses traductions de la Bible, ses liaisons
particulières avec les hommes pieux, la modestie de sa physionomie,
les habitudes régulières de sa vie avaient quelque chose des jeunes
lévites. Il ne se cachait pas du penchant qu'il avait pour cette
profession, même parmi nous, jeunes gens très-profanes, et cela le
faisait accepter par les hautes notabilités de Paris comme un futur
ministre de l'Église. Mais, soit nature, soit habileté politique, il
ne se prononçait pas nettement encore avec le parti des saints de ses
amis. Il se bornait à leur donner _de l'espérance_. On vit bientôt
pourquoi.