I
Les voyages sont, après l'histoire ou les mémoires, la plus
intéressante partie de la littérature, parce qu'ils sont la
littérature en entier. S'ils sont en outre bien écrits, ils réunissent
tout ce qui charme l'homme. Ils participent de la science, de la
curiosité, de l'histoire, des mémoires et enfin de l'intérêt qui
s'attache à la vie privée du voyageur. C'est l'homme tout entier. Si
l'on y ajoute la géographie et la description pittoresque de
l'univers, c'est le monde peint par lui-même. J'avoue, pour moi, qu'un
grand voyageur, parcourant le globe et rapportant à son pays, dans un
style clair et précis, sans exagération comme sans déclamation, les
spectacles dont il a été témoin, les moeurs dont il a compris la
portée, les aventures dont il a été l'acteur, est le plus dramatique
des hommes. Il n'y aurait de plus intéressant que lui que les héros;
mais les héros écrivent peu ou ils n'écrivent qu'avec du sang humain,
et, de plus, ils mentent ou font mentir beaucoup pour eux; on ne peut
donc s'y fier. Demandez à César la vérité sur les massacres qui
suivirent la bataille de Munda, demandez à Alexandre les causes du
meurtre de Parménion, demandez à Napoléon le secret de l'empoisonnement
des pestiférés de Jaffa, de l'intrigue de Bayonne et des guerres
d'Espagne; ils ne vous répondront pas: les voyageurs sont des témoins,
les héros sont complices.