L'impératrice, instruite des dettes qu'il avait contractées à Moscou,
lui fit présent de deux cents louis et lui accorda le grade de
capitaine du génie militaire à son service. Il revint avec plus
d'égards à Pétersbourg. Il partit de là pour un voyage en Finlande.
Il en fit de touchantes descriptions; la solitude des lieux donnent le
champ libre à son imagination romanesque. On voit que c'est là qu'il
conçut le plan de son immortel ouvrage, _Paul et Virginie_. Le général
du Bosquet, dont il était aide de camp, le conduisit en Pologne. Son
coeur s'ouvrit à Varsovie, où il fut aimé d'une princesse polonaise.
Ses amours et ses aventures tiennent plus du roman que de l'histoire.
On voit qu'il joue avec le sentiment plus qu'il ne l'éprouve. À la
fin, la princesse l'abandonne; il part désespéré pour l'Autriche. M.
d'Hémine, ministre de France, lui prête deux mille francs pour revenir
à Paris. Une autre aventure amoureuse l'attache à Dresde, il se croit
l'objet de la passion d'une des maîtresses du comte de Brelh, ministre
tout-puissant et voluptueux du roi de Saxe. Bientôt heureux, puis
trahi, il passe à Berlin; il y voit le roi, qui lui propose un emploi
dans le génie militaire; il lui refuse dans son armée un grade plus
actif. Il revient à Paris et va au Havre pour rejoindre sa famille.
Elle était dissoute. La vieille maison ne renfermait que sa mémoire.
C'était lui qui n'était plus le même, dit-il, et il s'affligeait
de trouver tout changé. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur
un fleuve pendant qu'il vous entraîne: vous croyez que tout ce
qui est autour de vous chemine, et que seul vous restez immobile.
À peine eut-il quitté la voiture publique, que ses pas se
dirigèrent vers la rue qu'avait habitée son père. Il la
parcourait avec une tendre inquiétude, cherchant en vain à
ressaisir les traits des gens du voisinage: il ne reconnaissait
personne, personne ne le reconnaissait. Le coeur serré de son
isolement dans le lieu même de sa naissance, il reprenait
tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux
s'arrêtèrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de
sa maison. Ses traits, effacés par l'âge, lui rappelèrent
cependant ceux de Marie Talbot, de cette bonne fille qui avait
pris soin de son enfance. Frappé de cette ressemblance, il
s'approche pour lui adresser la parole; mais à peine a-t-elle
entendu le son de sa voix, qu'elle le regarde et s'écrie avec un
accent de surprise et de tendresse que rien ne peut rendre: «Ah!
mon maître, est-ce bien vous que je revois?» Et avec une vivacité
inouïe à son âge, elle jette sa quenouille, renverse son rouet et
se précipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la
presse contre son coeur, et croit un moment avoir retrouvé, avec
cette bonne vieille, toutes les joies de son enfance. Mais que
cet éclair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus
tranquille, lui disait tristement: «Ah! monsieur Henri, les temps
sont bien changés! Votre père est mort! vos frères sont allés aux
Indes! Je suis seule, seule ici!--Et ma soeur, dit M. de
Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée?--Votre
soeur a quitté la ville pour se retirer à Honfleur, dans un
couvent sur les bords de la mer. Cela est triste, car elle est si
jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous
revois? Vous avez été si loin! comment avez-vous pu revenir? On
disait que vous étiez au service d'une impératrice, que le roi de
Prusse vous menait à la guerre, que vous aviez fait fortune, et
cela je l'ai toujours prédit, car vous aimiez tant les gros
livres! Cependant, chaque jour, je priais Dieu pour vous, et je
lui demandais de vous revoir avant de mourir.--Bonne Marie, je
n'ai pas fait fortune, mais j'ai toujours eu le désir de vous
faire du bien.--Oh! je n'ai besoin de rien, Dieu merci! Le bon
Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre que je
ne puisse aujourd'hui vous offrir à dîner.» Puis, de ses mains
laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune maître
et dit, en le guidant vers la maison: «Ici, il n'y a plus que moi
pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mère?
c'était à elle de vivre, et à moi de mourir; elle eût été si
heureuse de revoir son fils! mais Dieu l'a rappelée, il faut que
sa volonté soit faite.» En disant ces mots, elle ouvrit la porte
de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux
coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son
ameublement; il y régnait cependant un air de propreté qui
écartait l'idée de la misère. M. de Saint-Pierre y entra avec un
sentiment de joie et de respect que son coeur n'avait point
encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle
Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table
d'un linge blanc, mais un peu usé:
«Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles!»
On eût dit, à son zèle, à son activité, qu'elle avait recouvré sa
jeunesse; et M. de Saint-Pierre croyait encore la voir aller et
venir dans la maison de son père. Cette petite scène lui rappela
les jours de son enfance. Cependant la pauvreté de cette bonne
vieille l'affligeait, et il se mit à la questionner pour savoir
comment elle se trouvait dans un pareil délaissement. «Oh! ce
n'est pas la faute de monsieur votre père, dit-elle; il voulait
que je restasse à la maison, mais je ne pouvais m'y résoudre à
cause de sa nouvelle femme: ça me faisait trop mal de la voir à
toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour, je
demandai mon compte, et je vins ici. Voilà que, dans les
commencements, j'étais si triste que je ne pouvais me tenir au
travail; je passais et repassais tout le jour devant la maison,
comme si les pierres avaient pu me parler. Le reste du temps je
ne faisais que pleurer; j'en avais presque perdu les yeux; mais
maintenant, grâce à Dieu, je ne pleure plus...» Et en prononçant
ces mots, elle essuyait, avec le coin d'un tablier de
serpillière, de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir.
Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint-Pierre avait bien de
la peine à lui cacher les siennes; il admirait comment la seule
confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son
malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus
profonde misère, remercier la Providence de ses bienfaits. Un
spectacle aussi touchant ne fut pas perdu pour notre voyageur.
«C'est une pauvre fille, disait-il souvent, qui m'a éclairé sur
les voies de la Providence: elle avait mis en Dieu la même
confiance que j'avais mis dans les hommes, et jamais je n'ai vu
une âme si tranquille dans une situation si malheureuse. Son
exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages; et
ses paroles, si simples, m'en ont plus appris que tous les livres
des philosophes. En effet, les livres des philosophes nous
apprennent à braver nos maux, mais non à vivre avec eux; comme si
le destin des êtres les plus heureux de la terre n'était pas
toujours de vivre avec la douleur!»
Après quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la
table un morceau de gros pain, une cruche de cidre, une omelette
et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre et en tira
un verre ébréché, qu'elle posa doucement auprès de son hôte, en
lui disant: «C'est celui de votre mère.» Il le reconnut en effet,
et cette vue le remplit d'une telle émotion, qu'il ne pouvait
manger et que des larmes involontaires venaient mouiller ses
yeux. Alors, voyant que sa bonne se tenait debout pour le servir,
il lui dit de se mettre à table à côté de lui; mais ce ne fut pas
sans peine qu'il parvint à l'y décider. Enfin elle prit une
chaise, et ils commencèrent à manger en parlant des temps passés.
Peu à peu, leurs idées s'égayèrent; mille traits charmants
revenaient à la mémoire de Marie Talbot; la vie de son petit
Henri était comme une partie de la sienne: elle lui rappelait son
admiration pour les hirondelles, sa fuite dans le désert pour se
faire ermite; comment il aimait les livres, comment il les
perdait.--«Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint-Pierre, je
les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne l'ai
point oublié.--Dame, monsieur Henri, vous étiez si joli, si
caressant, et vous aviez un si bon coeur! Lorsque je vous menais
à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si nous
rencontrions un malheureux, vous me disiez: Marie, donne-lui mon
déjeuner; et quand je ne le voulais pas, vous vous fâchiez contre
moi. Un jour, vous vous avançâtes d'un air menaçant, et en
fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son
cheval: c'est que vous alliez l'attaquer tout de bon! Un autre
jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui
avaient cassé la jambe d'un pauvre chat, et j'eus bien de la
peine à les tirer de vos mains.» Ainsi cette bonne fille ramenait
insensiblement la pensée de M. de Saint-Pierre vers une époque
que le souci de vivre avait presque effacé de sa mémoire, et tous
ses souvenirs venant à se réveiller à la fois, il l'accablait de
questions sur ses anciens camarades, sur les amis de son père et
sur tous ceux qui l'avaient aimé. Les uns avaient quitté le pays,
les autres étaient morts, un petit nombre avaient fait fortune;
mais la bonne Marie prétendait que ceux-là étaient devenus si
fiers, qu'ils ne parlaient volontiers à personne. Enfin elle lui
apprit la mort du frère Paul, cet aimable capucin qui faisait de
si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes à sa
mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir
d'apprendre à son tour ce que son maître avait fait dans ses
voyages. Elle lui demandait si les gens de par-là étaient bons,
s'il y faisait froid, si on y buvait du cidre, si le pain y était
cher; et comme si cette dernière question eût fait retomber sa
pitié sur elle-même, elle se reprit à pleurer amèrement. Ces
pleurs émurent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'âme, et lui
firent sentir d'une manière bien cruelle la folie de tant de
courses inutiles qui l'avaient ramené plus pauvre que jamais sous
le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés, il ne regrettait
ni les grandeurs de la Russie ni les délices de la Pologne; ce
qu'il eût voulu ressaisir de lui-même, c'étaient les premières
émotions de son enfance et les mouvements si purs d'une âme
encore innocente. Au milieu de l'agitation de ces pensées, cédant
tout à coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette brave
fille avec une grande effusion de coeur, et prend entre le ciel
et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner, quelles que
fussent d'ailleurs sa position et sa fortune: engagement qu'il
remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps même où il
n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et pour
commencer il tire sa bourse, la verse sur la table et partage sur
l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle
repoussa l'argent: «Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne
six sous par jour, et je puis encore faire de petites économies.»
M. de Saint-Pierre insista, elle fut obligée de céder; mais elle
reçut l'argent avec indifférence, et l'on voyait que c'était
uniquement pour complaire à son maître. Il faut avoir entendu
raconter cette scène à M. de Saint-Pierre lui-même, pour se faire
une idée de tout ce qu'elle lui fit éprouver. Il en avait retenu
jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si
simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mémoire.
Pressé d'embrasser sa soeur, M. de Saint-Pierre s'embarqua pour
Honfleur le même soir. Marie l'accompagna jusqu'au rivage, et il
la vit longtemps les yeux attachés sur la chaloupe et cherchant
par des signes à prolonger leurs adieux. La nuit étant venue, il
s'enveloppa de son manteau, et, dans une situation d'âme
difficile à comprendre, il ne voyait ni le ciel ni la mer, ni les
voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un
bruit formidable vint rompre tout à coup le charme de sa rêverie:
il crut un moment que l'abîme s'ouvrait pour engloutir sa frêle
embarcation; mais les matelots paraissaient tranquilles et se
contentaient de se ranger à la côte. On était alors près de
l'embouchure de la Seine: ayant jeté les yeux sur la vaste
étendue de ce fleuve, il vit avec effroi ses eaux couvertes
d'écumes se soulever comme une montagne, et remonter vers leur
source avec une vitesse que l'oeil ne pouvait suivre; une seconde
montagne, plus élevée, plus rapide, suivait en mugissant la
première: et ces deux masses effroyables, repoussant le fleuve
devant elles, semblaient le rejeter tout entier du sein de la
mer. M. de Saint-Pierre a décrit ce phénomène dans le premier
livre de _l'Arcadie_, où il est le sujet d'une fable charmante
que les Grecs, comme il le dit lui-même, n'auraient pas
désavouée.
Il arriva à Honfleur au milieu du jour, et s'achemina aussitôt
vers le couvent de sa soeur, dont on lui montra de loin le
clocher gothique, qui s'élevait à mi-côte à l'entrée d'un bois.
Quoiqu'il ne fût pas tard, le jour commençait à tomber. Le mois
de novembre est, surtout en Normandie, l'époque la plus triste de
l'année. L'air y est humide et froid, l'horizon chargé de
brouillards; les ruisseaux ne roulent qu'une eau trouble et
jaunâtre, les arbres achèvent de se dépouiller, et l'on entend
sans cesse siffler les vents et bruire la mer qui ronge ses
rivages. Ces effets de l'automne faisaient une impression
d'autant plus profonde sur l'âme de M. de Saint-Pierre, qu'elle
était déjà plus vivement ébranlée. Arrivé aux portes du couvent,
il s'arrêta avec un saisissement pénible en songeant que cet
asile était celui de sa soeur, et qu'après tant d'années
d'absence, loin de lui apporter des consolations, il allait
peut-être troubler son repos. Il se disait avec amertume:
«Pourquoi n'ai-je pas appris à conduire une charrue, à cultiver
un champ? je pourrais dire à ma soeur et à ma vieille bonne;
Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de
mes travaux. Mais je n'ai rien à leur offrir, et je dois les
quitter encore.» En se livrant à ces réflexions, il arrive à la
porte du couvent; mais il était trop tard pour entrer, et tout ce
qu'il put obtenir, ce fut de passer la nuit dans la chambre des
hôtes. Heureux d'être sous le même toit que sa soeur, il dormit
peu, et vingt fois il ouvrit sa fenêtre pour épier les premiers
rayons du jour. Enfin, après la prière du matin, il put faire
annoncer son arrivée, et bientôt sa soeur fut dans ses bras. La
première pensée de cette pauvre demoiselle fut de supplier son
frère de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre
auprès de lui. M. de Saint-Pierre, touché de cette marque de
tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de
tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mît à
même de se réunir. En attendant, il céda à sa soeur plusieurs
petites rentes sur son patrimoine; et après une semaine, dont
tous les moments lui furent consacrés, il revint tristement
chercher fortune à Paris.
V
Après ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'héritage
paternel et sollicite une place dans le génie de la marine. M. de
Breteuil lui en accorde une à l'Île de France. Mais le ministre oublie
de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive après des
tempêtes. Reçu comme un aventurier à cause de l'oubli de M. de
Breteuil, il se retire dans une métairie avec un seul nègre pour
serviteur. On l'en dépossède au moment où il allait la récolter; il
parcourt l'île entière pour en faire une géographie exacte. Ce voyage,
publié à son retour à Paris, eut un certain succès.
Son retour coïncidait avec le commencement de la Révolution française.
Elle était alors l'oeuvre des philosophes; il se lie avec eux.
Dalembert vend le manuscrit du _Voyage à l'Île de France_. Il y avait
beaucoup d'analogie entre le caractère de ces deux hommes. Le même
isolement devait les rapprocher; ils se rencontrèrent et se lièrent,
s'aimèrent et se brouillèrent fréquemment. Mais ils se réconciliaient
autant de fois pendant le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à
Paris.