IV

L'impératrice, instruite des dettes qu'il avait contractées à Moscou,

lui fit présent de deux cents louis et lui accorda le grade de

capitaine du génie militaire à son service. Il revint avec plus

d'égards à Pétersbourg. Il partit de là pour un voyage en Finlande.

Il en fit de touchantes descriptions; la solitude des lieux donnent le

champ libre à son imagination romanesque. On voit que c'est là qu'il

conçut le plan de son immortel ouvrage, _Paul et Virginie_. Le général

du Bosquet, dont il était aide de camp, le conduisit en Pologne. Son

coeur s'ouvrit à Varsovie, où il fut aimé d'une princesse polonaise.

Ses amours et ses aventures tiennent plus du roman que de l'histoire.

On voit qu'il joue avec le sentiment plus qu'il ne l'éprouve. À la

fin, la princesse l'abandonne; il part désespéré pour l'Autriche. M.

d'Hémine, ministre de France, lui prête deux mille francs pour revenir

à Paris. Une autre aventure amoureuse l'attache à Dresde, il se croit

l'objet de la passion d'une des maîtresses du comte de Brelh, ministre

tout-puissant et voluptueux du roi de Saxe. Bientôt heureux, puis

trahi, il passe à Berlin; il y voit le roi, qui lui propose un emploi

dans le génie militaire; il lui refuse dans son armée un grade plus

actif. Il revient à Paris et va au Havre pour rejoindre sa famille.

Elle était dissoute. La vieille maison ne renfermait que sa mémoire.

C'était lui qui n'était plus le même, dit-il, et il s'affligeait

de trouver tout changé. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur

un fleuve pendant qu'il vous entraîne: vous croyez que tout ce

qui est autour de vous chemine, et que seul vous restez immobile.

À peine eut-il quitté la voiture publique, que ses pas se

dirigèrent vers la rue qu'avait habitée son père. Il la

parcourait avec une tendre inquiétude, cherchant en vain à

ressaisir les traits des gens du voisinage: il ne reconnaissait

personne, personne ne le reconnaissait. Le coeur serré de son

isolement dans le lieu même de sa naissance, il reprenait

tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux

s'arrêtèrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de

sa maison. Ses traits, effacés par l'âge, lui rappelèrent

cependant ceux de Marie Talbot, de cette bonne fille qui avait

pris soin de son enfance. Frappé de cette ressemblance, il

s'approche pour lui adresser la parole; mais à peine a-t-elle

entendu le son de sa voix, qu'elle le regarde et s'écrie avec un

accent de surprise et de tendresse que rien ne peut rendre: «Ah!

mon maître, est-ce bien vous que je revois?» Et avec une vivacité

inouïe à son âge, elle jette sa quenouille, renverse son rouet et

se précipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la

presse contre son coeur, et croit un moment avoir retrouvé, avec

cette bonne vieille, toutes les joies de son enfance. Mais que

cet éclair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus

tranquille, lui disait tristement: «Ah! monsieur Henri, les temps

sont bien changés! Votre père est mort! vos frères sont allés aux

Indes! Je suis seule, seule ici!--Et ma soeur, dit M. de

Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée?--Votre

soeur a quitté la ville pour se retirer à Honfleur, dans un

couvent sur les bords de la mer. Cela est triste, car elle est si

jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous

revois? Vous avez été si loin! comment avez-vous pu revenir? On

disait que vous étiez au service d'une impératrice, que le roi de

Prusse vous menait à la guerre, que vous aviez fait fortune, et

cela je l'ai toujours prédit, car vous aimiez tant les gros

livres! Cependant, chaque jour, je priais Dieu pour vous, et je

lui demandais de vous revoir avant de mourir.--Bonne Marie, je

n'ai pas fait fortune, mais j'ai toujours eu le désir de vous

faire du bien.--Oh! je n'ai besoin de rien, Dieu merci! Le bon

Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre que je

ne puisse aujourd'hui vous offrir à dîner.» Puis, de ses mains

laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune maître

et dit, en le guidant vers la maison: «Ici, il n'y a plus que moi

pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mère?

c'était à elle de vivre, et à moi de mourir; elle eût été si

heureuse de revoir son fils! mais Dieu l'a rappelée, il faut que

sa volonté soit faite.» En disant ces mots, elle ouvrit la porte

de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux

coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son

ameublement; il y régnait cependant un air de propreté qui

écartait l'idée de la misère. M. de Saint-Pierre y entra avec un

sentiment de joie et de respect que son coeur n'avait point

encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle

Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table

d'un linge blanc, mais un peu usé:

«Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles!»

On eût dit, à son zèle, à son activité, qu'elle avait recouvré sa

jeunesse; et M. de Saint-Pierre croyait encore la voir aller et

venir dans la maison de son père. Cette petite scène lui rappela

les jours de son enfance. Cependant la pauvreté de cette bonne

vieille l'affligeait, et il se mit à la questionner pour savoir

comment elle se trouvait dans un pareil délaissement. «Oh! ce

n'est pas la faute de monsieur votre père, dit-elle; il voulait

que je restasse à la maison, mais je ne pouvais m'y résoudre à

cause de sa nouvelle femme: ça me faisait trop mal de la voir à

toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour, je

demandai mon compte, et je vins ici. Voilà que, dans les

commencements, j'étais si triste que je ne pouvais me tenir au

travail; je passais et repassais tout le jour devant la maison,

comme si les pierres avaient pu me parler. Le reste du temps je

ne faisais que pleurer; j'en avais presque perdu les yeux; mais

maintenant, grâce à Dieu, je ne pleure plus...» Et en prononçant

ces mots, elle essuyait, avec le coin d'un tablier de

serpillière, de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir.

Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint-Pierre avait bien de

la peine à lui cacher les siennes; il admirait comment la seule

confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son

malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus

profonde misère, remercier la Providence de ses bienfaits. Un

spectacle aussi touchant ne fut pas perdu pour notre voyageur.

«C'est une pauvre fille, disait-il souvent, qui m'a éclairé sur

les voies de la Providence: elle avait mis en Dieu la même

confiance que j'avais mis dans les hommes, et jamais je n'ai vu

une âme si tranquille dans une situation si malheureuse. Son

exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages; et

ses paroles, si simples, m'en ont plus appris que tous les livres

des philosophes. En effet, les livres des philosophes nous

apprennent à braver nos maux, mais non à vivre avec eux; comme si

le destin des êtres les plus heureux de la terre n'était pas

toujours de vivre avec la douleur!»

Après quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la

table un morceau de gros pain, une cruche de cidre, une omelette

et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre et en tira

un verre ébréché, qu'elle posa doucement auprès de son hôte, en

lui disant: «C'est celui de votre mère.» Il le reconnut en effet,

et cette vue le remplit d'une telle émotion, qu'il ne pouvait

manger et que des larmes involontaires venaient mouiller ses

yeux. Alors, voyant que sa bonne se tenait debout pour le servir,

il lui dit de se mettre à table à côté de lui; mais ce ne fut pas

sans peine qu'il parvint à l'y décider. Enfin elle prit une

chaise, et ils commencèrent à manger en parlant des temps passés.

Peu à peu, leurs idées s'égayèrent; mille traits charmants

revenaient à la mémoire de Marie Talbot; la vie de son petit

Henri était comme une partie de la sienne: elle lui rappelait son

admiration pour les hirondelles, sa fuite dans le désert pour se

faire ermite; comment il aimait les livres, comment il les

perdait.--«Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint-Pierre, je

les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne l'ai

point oublié.--Dame, monsieur Henri, vous étiez si joli, si

caressant, et vous aviez un si bon coeur! Lorsque je vous menais

à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si nous

rencontrions un malheureux, vous me disiez: Marie, donne-lui mon

déjeuner; et quand je ne le voulais pas, vous vous fâchiez contre

moi. Un jour, vous vous avançâtes d'un air menaçant, et en

fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son

cheval: c'est que vous alliez l'attaquer tout de bon! Un autre

jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui

avaient cassé la jambe d'un pauvre chat, et j'eus bien de la

peine à les tirer de vos mains.» Ainsi cette bonne fille ramenait

insensiblement la pensée de M. de Saint-Pierre vers une époque

que le souci de vivre avait presque effacé de sa mémoire, et tous

ses souvenirs venant à se réveiller à la fois, il l'accablait de

questions sur ses anciens camarades, sur les amis de son père et

sur tous ceux qui l'avaient aimé. Les uns avaient quitté le pays,

les autres étaient morts, un petit nombre avaient fait fortune;

mais la bonne Marie prétendait que ceux-là étaient devenus si

fiers, qu'ils ne parlaient volontiers à personne. Enfin elle lui

apprit la mort du frère Paul, cet aimable capucin qui faisait de

si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes à sa

mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir

d'apprendre à son tour ce que son maître avait fait dans ses

voyages. Elle lui demandait si les gens de par-là étaient bons,

s'il y faisait froid, si on y buvait du cidre, si le pain y était

cher; et comme si cette dernière question eût fait retomber sa

pitié sur elle-même, elle se reprit à pleurer amèrement. Ces

pleurs émurent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'âme, et lui

firent sentir d'une manière bien cruelle la folie de tant de

courses inutiles qui l'avaient ramené plus pauvre que jamais sous

le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés, il ne regrettait

ni les grandeurs de la Russie ni les délices de la Pologne; ce

qu'il eût voulu ressaisir de lui-même, c'étaient les premières

émotions de son enfance et les mouvements si purs d'une âme

encore innocente. Au milieu de l'agitation de ces pensées, cédant

tout à coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette brave

fille avec une grande effusion de coeur, et prend entre le ciel

et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner, quelles que

fussent d'ailleurs sa position et sa fortune: engagement qu'il

remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps même où il

n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et pour

commencer il tire sa bourse, la verse sur la table et partage sur

l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle

repoussa l'argent: «Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne

six sous par jour, et je puis encore faire de petites économies.»

M. de Saint-Pierre insista, elle fut obligée de céder; mais elle

reçut l'argent avec indifférence, et l'on voyait que c'était

uniquement pour complaire à son maître. Il faut avoir entendu

raconter cette scène à M. de Saint-Pierre lui-même, pour se faire

une idée de tout ce qu'elle lui fit éprouver. Il en avait retenu

jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si

simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mémoire.

Pressé d'embrasser sa soeur, M. de Saint-Pierre s'embarqua pour

Honfleur le même soir. Marie l'accompagna jusqu'au rivage, et il

la vit longtemps les yeux attachés sur la chaloupe et cherchant

par des signes à prolonger leurs adieux. La nuit étant venue, il

s'enveloppa de son manteau, et, dans une situation d'âme

difficile à comprendre, il ne voyait ni le ciel ni la mer, ni les

voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un

bruit formidable vint rompre tout à coup le charme de sa rêverie:

il crut un moment que l'abîme s'ouvrait pour engloutir sa frêle

embarcation; mais les matelots paraissaient tranquilles et se

contentaient de se ranger à la côte. On était alors près de

l'embouchure de la Seine: ayant jeté les yeux sur la vaste

étendue de ce fleuve, il vit avec effroi ses eaux couvertes

d'écumes se soulever comme une montagne, et remonter vers leur

source avec une vitesse que l'oeil ne pouvait suivre; une seconde

montagne, plus élevée, plus rapide, suivait en mugissant la

première: et ces deux masses effroyables, repoussant le fleuve

devant elles, semblaient le rejeter tout entier du sein de la

mer. M. de Saint-Pierre a décrit ce phénomène dans le premier

livre de _l'Arcadie_, où il est le sujet d'une fable charmante

que les Grecs, comme il le dit lui-même, n'auraient pas

désavouée.

Il arriva à Honfleur au milieu du jour, et s'achemina aussitôt

vers le couvent de sa soeur, dont on lui montra de loin le

clocher gothique, qui s'élevait à mi-côte à l'entrée d'un bois.

Quoiqu'il ne fût pas tard, le jour commençait à tomber. Le mois

de novembre est, surtout en Normandie, l'époque la plus triste de

l'année. L'air y est humide et froid, l'horizon chargé de

brouillards; les ruisseaux ne roulent qu'une eau trouble et

jaunâtre, les arbres achèvent de se dépouiller, et l'on entend

sans cesse siffler les vents et bruire la mer qui ronge ses

rivages. Ces effets de l'automne faisaient une impression

d'autant plus profonde sur l'âme de M. de Saint-Pierre, qu'elle

était déjà plus vivement ébranlée. Arrivé aux portes du couvent,

il s'arrêta avec un saisissement pénible en songeant que cet

asile était celui de sa soeur, et qu'après tant d'années

d'absence, loin de lui apporter des consolations, il allait

peut-être troubler son repos. Il se disait avec amertume:

«Pourquoi n'ai-je pas appris à conduire une charrue, à cultiver

un champ? je pourrais dire à ma soeur et à ma vieille bonne;

Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de

mes travaux. Mais je n'ai rien à leur offrir, et je dois les

quitter encore.» En se livrant à ces réflexions, il arrive à la

porte du couvent; mais il était trop tard pour entrer, et tout ce

qu'il put obtenir, ce fut de passer la nuit dans la chambre des

hôtes. Heureux d'être sous le même toit que sa soeur, il dormit

peu, et vingt fois il ouvrit sa fenêtre pour épier les premiers

rayons du jour. Enfin, après la prière du matin, il put faire

annoncer son arrivée, et bientôt sa soeur fut dans ses bras. La

première pensée de cette pauvre demoiselle fut de supplier son

frère de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre

auprès de lui. M. de Saint-Pierre, touché de cette marque de

tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de

tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mît à

même de se réunir. En attendant, il céda à sa soeur plusieurs

petites rentes sur son patrimoine; et après une semaine, dont

tous les moments lui furent consacrés, il revint tristement

chercher fortune à Paris.

V

Après ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'héritage

paternel et sollicite une place dans le génie de la marine. M. de

Breteuil lui en accorde une à l'Île de France. Mais le ministre oublie

de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive après des

tempêtes. Reçu comme un aventurier à cause de l'oubli de M. de

Breteuil, il se retire dans une métairie avec un seul nègre pour

serviteur. On l'en dépossède au moment où il allait la récolter; il

parcourt l'île entière pour en faire une géographie exacte. Ce voyage,

publié à son retour à Paris, eut un certain succès.

Son retour coïncidait avec le commencement de la Révolution française.

Elle était alors l'oeuvre des philosophes; il se lie avec eux.

Dalembert vend le manuscrit du _Voyage à l'Île de France_. Il y avait

beaucoup d'analogie entre le caractère de ces deux hommes. Le même

isolement devait les rapprocher; ils se rencontrèrent et se lièrent,

s'aimèrent et se brouillèrent fréquemment. Mais ils se réconciliaient

autant de fois pendant le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à

Paris.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 30 / 108 题