XXIX

Voici la fin du poëme historique des Nibelungen. Le feu est mis à la

salle. Tous les héros y périssent. Les cendres de l'incendie

recouvrent tout. Hagene et Kriemhilt vivent encore ainsi que Gunther,

le roi de Worms, frère de Kriemhilt.

Le seigneur Dietrîch, chef de Vérone, prit lui-même son armure,

et le vieux Hildebrant l'aida à s'en revêtir. Comme il gémissait,

cet homme fort! Tout le palais retentissait de sa voix.

Mais bientôt il reprit son courage de héros. Animé par la colère,

le bon guerrier s'arma; puis bientôt ils partirent, lui et maître

Hildebrant.

Alors Hagene de Troneje dit: «Je vois venir le seigneur Dietrîch;

il veut nous combattre à cause des grands malheurs qui lui sont

arrivés. On pourra décider aujourd'hui lequel est le plus

vaillant.

«Oui, quand même le chef de Vérone serait encore plus fort et

plus terrible, s'il veut se venger sur nous de ses pertes,

j'oserai rudement lui tenir tête.» Ainsi parla Hagene.

Dietrîch et Hildebrant entendirent ces paroles. Le chef alla

trouver les deux guerriers, qui se tenaient hors de la salle,

appuyés contre le mur du bâtiment. Le seigneur Dietrîch déposa à

terre son bon bouclier.

Plein de douleur et de soucis, Dietrîch prit la parole: «Pourquoi

avez-vous agi ainsi, Gunther, roi puissant, contre moi exilé? Que

vous avais-je fait? Privé de toute consolation, maintenant je

reste seul.

«Il ne vous a pas semblé suffisant en cette cruelle extrémité de

frapper à mort Ruedigêr, le héros; vous m'avez maintenant enlevé

tous mes hommes. Guerriers, je ne vous avais pas fait, moi, subir

de pareilles infortunes.

«En pensant à vous-mêmes et à votre affliction, à la mort de vos

amis et à vos rudes combats, ô héros superbes, votre âme

n'est-elle pas accablée? Hélas! que la mort de Ruedigêr me fait

de peine!

«Non, nul homme au monde n'éprouva plus de malheurs! Vous n'avez

guère pensé à ma désolation et à la vôtre. Tous mes amis sont là

gisant, tués par vous. Jamais je ne pourrai pleurer assez la

mort de mes parents.

«--Nous ne sommes point si coupables, répondit Hagene. Vos

guerriers sont venus vers ce palais en bande nombreuse et armés

avec le plus grand soin. Il me semble qu'on ne vous a pas conté

les faits avec exactitude.

«Que dois-je donc croire? Hildebrant m'a dit que mes hommes de

l'Amelungen-lant vous ont demandé de leur remettre, en dehors de

cette salle, le corps de Ruedigêr et que vous n'avez répondu à

mes guerriers que par des moqueries.»

Le souverain du Rhin parla: «Ils prétendaient emporter d'ici le

corps de Ruedigêr; je le fis refuser, par haine contre Etzel, non

par inimitié contre les vôtres, jusqu'à ce que Wolfhart se mit à

nous injurier.»

Le héros de Vérone répondit: «Il devait en être ainsi! Gunther,

noble roi, au nom de tes vertus, répare les maux que tu m'as

faits et compose avec moi sur le dommage, afin que je puisse te

le pardonner.

«Rends-toi prisonnier avec ton homme-lige, et je te protégerai

ici chez les Hiunen, en sorte que nul ne vous offensera, et vous

ne trouverez en moi que fidélité et bienveillance

«--Le Dieu du ciel ne peut permettre, dit Hagene, que se rendent

à toi deux guerriers, qui, bien armés, peuvent se défendre si

vaillamment et qui marchent encore libres et fiers en face de

leurs ennemis.

«--Hagene et Gunther, il ne faut pas repousser ma demande; à vous

deux, vous avez tellement affligé mon âme, que vous agirez

équitablement en accordant une compensation à mes maux.

«Je vous donne ma foi, et ma main répond de ma sincérité, que je

chevaucherai avec vous jusqu'en votre pays. Je vous reconduirai

avec honneur ou je souffrirai la mort, et pour vous j'oublierai

ma profonde douleur.

«--Renoncez à votre demande reprit Hagene, il ne nous convient

pas qu'on dise jamais de nous que deux si vaillants hommes se

soient rendus, car auprès de vous, on ne voit personne que le

seul Hildebrant.»

Maître Hildebrant prit la parole: «Dieu sait, seigneur Hagene,

que cette paix que mon chef offre de conclure avec vous, le

moment viendra ou vous la désirerez en vain. Vous devriez

accepter avec empressement la composition dont il se contente.

«Oui, j'accepterais cette composition, dit Hagene, plutôt que de

fuir honteusement le champ du combat, ainsi que vous l'avez fait,

maître Hildebrant. Sur ma foi, je pensais que vous saviez mieux

tenir tête à l'ennemi.»

Hildebrant répondit: «Pourquoi m'adresser ce reproche? Qui donc

était assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Valther

d'Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? Il y a assez

à dire sur votre propre compte à vous.»

Le seigneur Dietrîch parla: «Il ne convient pas à des héros de

s'adresser ainsi des injures, comme font les vieilles femmes. Je

vous défends, maître Hildebrant, d'en dire davantage. Une assez

grande douleur m'afflige, moi guerrier exilé.

«Maintenant, ajouta Dietrîch, répétez-moi, vaillant Hagene, ce

que vous vous disiez entre vous, ô guerriers rapides, au moment

où vous m'avez vu me diriger armé vers vous. Vous affirmiez que

vous vouliez, seul, me tenir tête dans un combat.

«--Nul ne vous le niera, répondit le vaillant Hagene; oui, je

veux tenter la lutte avec des coups terribles, à moins que ne se

brise en mes mains la bonne épée des Nibelungen. Je suis indigné

de ce que l'on ait osé nous réclamer comme prisonniers.»

Quand Dietrîch connut l'humeur farouche de Hagene, il brandit

aussitôt son bouclier, ce bon et rapide guerrier. Avec quelle

promptitude Hagene s'élança des degrés au devant de lui. La bonne

épée de Nibelung retentit avec fracas sur Dietrîch.

Le seigneur Dietrîch savait bien que cet homme audacieux était

d'humeur féroce; aussi le prince de Vérone se défendit-il avec

adresse des coups terribles qui lui étaient destinés. Il

connaissait bien Hagene, ce héros superbe.

Il craignait aussi Balmung, cette arme terrible! Cependant

Dietrîch rendit des coups bien dirigés, jusqu'à ce qu'enfin il

vainquit Hagene, en lui faisant une blessure longue et profonde.

Le seigneur Dietrîch se dit: «Te voilà donc en péril! Mais

j'aurais peu d'honneur à te tuer maintenant. Je vais essayer si

je puis m'emparer de toi et te faire prisonnier.» Et c'est ce

qu'il fit avec précaution.

Il laissa tomber son bouclier; sa force était grande; il saisit

dans ses bras Hagene de Troneje, et ainsi il parvint à dompter

l'homme hardi. À cette vue, le roi Gunther se prit à gémir.

Dietrîch lia Hagene, le conduisit à Kriemhilt et remit entre ses

mains le plus vaillant guerrier qui jamais porta l'épée. Après de

si amères souffrances la joie de la Reine fut vive.

De plaisir elle s'inclina devant le noble prince: «Sois donc

toujours heureux en ton corps et en ton âme. Tu me consoles

grandement dans ma détresse. Je serai toujours prête à

t'obliger.»

Le seigneur Dietrîch prit la parole: «Il faut le laisser vivre,

noble reine, et il se peut qu'un jour il répare tout le mal qu'il

vous a fait. Il ne faut point qu'il pâtisse de ce que je vous

l'ai livré les mains liées.

Elle fit mener Hagene, pour son malheur, dans une prison, où nul

ne put voir le prisonnier enfermé. Gunther, le noble roi, se prit

à crier: «Où donc est allé le héros de Vérone? Il m'a rudement

affligé.»

Le seigneur Dietrîch alla à sa rencontre. La force de Gunther

était vraiment digne de louange. Il n'attendit pas plus

longtemps; il se précipita hors de la salle. Un grand fracas se

fit au choc de leurs deux épées.

Quoique la valeur du seigneur Dietrîch fût haut prisée depuis

longtemps, Gunther était tellement animé par la colère et le

ressentiment, et ses longues souffrances l'avaient tellement

irrité contre son adversaire, que ce fut merveille que le

seigneur Dietrîch en réchappât.

Le courage et la force de tous deux étaient grands. Le palais et

les tours retentirent des coups qu'ils assénaient sur leurs bons

casques avec leurs terribles épées. Vraiment le roi Gunther avait

un noble courage.

Pourtant le prince de Vérone le vainquit, ainsi qu'il avait

vaincu Hagene; on voyait couler le sang à travers la cotte de

mailles, par suite d'un coup de la puissante épée que portait le

seigneur Dietrîch. Pourtant, après tant de fatigues, l'illustre

Gunther s'était glorieusement défendu.

Ce chef fut lié par la main de Dietrîch d'un noeud si fort, que

jamais roi n'en subira plus de pareil. Il craignait que s'il eût

laissé libres le Roi et son homme-lige, ils auraient tué tous

ceux qu'ils auraient rencontrés.

Dietrîch de Vérone le prit par la main et le mena garrotté devant

Kriemhilt. Elle s'écria: «Soyez le bienvenu, Gunther, vous le

héros du pays burgonde.»--«Que Dieu vous récompense, Kriemhilt,

si vous m'adressez ces paroles avec sincérité, dit Gunther.

«Je m'inclinerais devant vous, ô ma soeur très-chérie, si vos

salutations étaient faites par affection, mais je sais, reine,

que vous êtes de si sanguinaire humeur que vous ne ferez à Hagene

et à moi que de très-funestes saluts.»

Le héros de Vérone prit la parole: «Femme du très-noble roi,

jamais prisonniers ne furent si bons chevaliers que ceux que je

vous ai remis aujourd'hui, ô illustre dame. Maintenant, par égard

pour moi, vous ménagerez ces étrangers.»

Elle répondit qu'elle le ferait volontiers. Alors, les yeux en

pleurs, le seigneur Dietrîch s'éloigna de ces glorieux héros.

Elle se vengea épouvantablement, la femme d'Etzel. Elle enleva la

vie à ces deux guerriers d'élite.

Pour les tourmenter elle les fit enfermer séparément et depuis

lors ils ne se revirent plus, jusqu'au moment où elle porta à

Hagene la tête de son frère. La vengeance que Kriemhilt exerça

sur ces deux guerriers fut vraiment complète!

La reine alla trouver Hagene et parla avec haine au guerrier: «Si

vous voulez me rendre ce que vous m'avez pris, vous pourrez

encore retourner au pays burgonde.»

Le farouche Hagene répondit: «Ta prière est superflue, très-noble

reine, car j'ai juré de ne jamais révéler l'endroit où se trouve

caché le trésor, tant que vivrait l'un de mes maîtres. De cette

façon il ne tombera au pouvoir de personne.»

Il savait bien qu'elle le ferait mourir. Quelle plus grande

déloyauté fut jamais! Il craignait qu'après lui avoir pris la

vie, elle ne laissât retourner son frère en son pays.

«Je pousserai les choses à bout,» dit la noble femme, et elle

ordonna de tuer son frère. On lui coupa la tête; elle la porta

par les cheveux devant le héros de Troneje. Ce fut pour lui une

peine affreuse.

Quand le guerrier vit la tête de son maître, il dit à Kriemhilt:

«Enfin tu es arrivée au but de tes désirs, et tout s'est passé

ainsi que je l'avais prévu.

«Maintenant le noble roi est mort et aussi Gîselher le jeune et

Gêrnôt. Nul ne sait, hors Dieu et moi, où se trouve le trésor.

Femme de l'Enfer, il te sera caché à jamais!»

Elle dit: «Tu as mal réparé le mal que tu m'as fait. Mais je veux

conserver l'épée de Sîfrit. Il la portait, mon doux bien-aimé, la

dernière fois que je le vis, et de sa perte mon coeur a souffert

plus que de tous mes autres maux.»

Elle tira l'épée du fourreau sans qu'il put l'empêcher,--elle

voulait enlever la vie au guerrier,--et la soulevant des deux

mains, lui abattit la tête. Le roi Etzel le vit et en fut

profondément affligé.

«Malheur! s'écria le roi, comment a été tué, par les mains d'une

femme, le plus vaillant héros qui jamais s'élança dans la

bataille ou qui porta un bouclier! Quelqu'inimitié que j'eusse

contre lui, j'en suis vraiment affligé.»

Alors le vieux Hildebrant parla: «Elle ne jouira pas de la joie

d'avoir osé le tuer. Quoi qu'il ait pu me faire, et bien qu'il

m'ait mis en pressant danger, je veux pourtant venger la mort du

vaillant chef de Troneje.»

Le vieux Hildebrant bondit vers Kriemhilt, et lui donna un

terrible coup d'épée. La fureur d'Hildebrant porta malheur à la

reine; à quoi pouvaient lui servir ses cris lamentables?

De toutes parts des cadavres couvraient la terre, et la noble

femme gisait là presque coupée en deux. Dietrîch et Etzel se

prirent à verser des larmes. Ils pleuraient amèrement leurs

parents et leurs hommes.

Tant de gloire et d'honneur avait péri. Tous les peuples étaient

dans l'affliction et le désespoir. La fête du roi se termina

d'une façon sanglante, car souvent l'amour finit par produire le

malheur.

Je ne puis vous raconter ce qui arriva depuis, si ce n'est qu'on

voyait chevaliers, femmes et nobles varlets pleurer la mort de

ceux qu'ils avaient aimés. Ici prend fin ce récit. C'est là la

détresse des Niebelungen.

Cours familier de Littérature - Volume 24 · 第 19 / 108 题