Il est inutile de s'attarder aux incidents qui terminèrent cet
aventureux voyage à travers le continent australien, et dans
quelles conditions si différentes se fit ce retour vers la
province d'Adélaïde.
Tout d'abord avait été discutée une question: Devait-on gagner les
établissements du littoral, en descendant la rivière Fitz-Roy --
entre autres ceux de Rockbonne -- ou se diriger vers le port du
Prince-Frederik, dans le York-Sund. Mais bien du temps se fût
écoulé, avant qu'un navire pût être expédié vers ce littoral, et
il parut préférable de reprendre la route déjà parcourue. Escortée
par les agents de la police noire, abondamment pourvue de vivres
par les soins du mani, ayant à sa disposition les chameaux de
selle et de bât repris à Len Burker, la caravane n'aurait rien à
craindre des mauvaises rencontres.
Avant le départ, le corps de Jane Burker fut déposé dans une
tombe, creusée au pied d'un groupe de gommiers. Dolly s'agenouilla
sur cette tombe et pria pour l'âme de cette pauvre femme.
Le capitaine John, sa femme et leurs compagnons quittèrent le
campement de la Fitz-Roy river à la date du 25 avril, sous la
direction du mani qui avait offert de l'accompagner jusqu'à la
plus proche station de l'Overland-Telegraf-Line.
Tous étaient si heureux que l'on ne sentait même pas les fatigues
du voyage, et Zach Fren, dans sa joie, répétait à Tom Marix:
«Eh bien, Tom, nous l'avons retrouvé le capitaine!
-- Oui, Zach, mais à quoi cela a-t-il tenu?
-- À un bon coup de barre que la Providence a donné à propos, Tom,
et il faut toujours compter sur la Providence!...»
Cependant, il y avait un point noir à l'horizon de Jos Meritt. Si
Mrs. Branican avait retrouvé le capitaine John, le célèbre
collectionneur n'avait point retrouvé le chapeau, dont la
recherche lui coûtait tant de peines et tant de sacrifices. Être
allé jusque chez les Indas, et ne pas être entré en communication
avec ce Willi, qui se coiffait peut-être du couvre-chef
historique, quelle malchance! Ce qui consola un peu Jos Meritt, il
est vrai, ce fut d'apprendre par le mani que la mode des coiffures
européennes n'était pas parvenue chez les peuplades du nord-ouest,
contrairement à ce que Jos Meritt avait observé déjà chez les
peuplades du nord-est. Donc, son desideratum n'aurait pu se
réaliser parmi les indigènes de l'Australie septentrionale. En
revanche, il pouvait se féliciter du maître coup de fusil qui
avait débarrassé la famille Branican «de cet abominable Len
Burker!» comme disait Zach Fren.
Le retour s'opéra aussi rapidement que possible. La caravane n'eut
pas trop à souffrir de la soif, car les puits étaient déjà remplis
sous les larges averses de l'automne, et la température se
maintenait à un degré supportable. D'ailleurs, sur l'avis du mani,
on gagna en ligne droite les régions traversées par la ligne
télégraphique, où ne manquent ni les stations bien
approvisionnées, ni les moyens de communication avec la capitale
de l'Australie méridionale. Grâce au télégraphe, on sut bientôt
dans le monde entier que Mrs. Branican avait mené à bonne fin son
audacieuse expédition.
Ce fut à la hauteur du lac Wood que John, Dolly et leurs
compagnons atteignirent l'une des stations de l'Overland-Telegraf-
Line. Là, le mani et les agents de la police noire durent prendre
congé de John et de Dolly Branican. Ils ne s'en séparèrent pas
sans avoir reçu les chaleureux remerciements qu'ils méritaient --
en attendant les récompenses que le capitaine leur fit parvenir
dès son arrivée à Adélaïde.
Il n'y avait plus qu'à descendre les districts de la Terre
Alexandra jusqu'à la station d'Alice-Spring, où la caravane
s'arrêta dans la soirée du 19 juin, après sept semaines de voyage.
Là, sous la garde de M. Flint, le chef de la station, Tom Marix
retrouva le matériel qu'il y avait laissé, les boeufs, les
chariots, les buggys, les chevaux destinés aux étapes qui
restaient à parcourir.
Il s'ensuit donc que, le 3 juillet, tout le personnel atteignit le
railway de Farina-Town, et le lendemain la gare d'Adélaïde.
Quel accueil fut fait au capitaine John et à sa courageuse
compagne! Il y eut concours de toute la ville pour les recevoir,
et lorsque le capitaine John Branican parut entre sa femme et son
fils au balcon de l'hôtel de King-WilliamStreet, les hips et les
hurrahs éclatèrent avec une telle intensité que, suivant Gîn-Ghi,
on avait dû les entendre de l'extrémité du Céleste-Empire.
Le séjour à Adélaïde ne fut pas de longue durée. John et Dolly
Branican avaient hâte d'être de retour à San-Diégo, de revoir
leurs amis, de retrouver leur chalet de Prospect-House, où le
bonheur allait rentrer avec eux. On prit alors congé de Tom Marix
et de ses hommes, qui furent généreusement récompensés, et dont on
ne devait jamais oublier les services.
On n'oublierait pas non plus cet original de Jos Meritt, qui se
décida, lui aussi, à quitter l'Australie toujours suivi de son
fidèle serviteur.
Mais enfin puisque «son chapeau» ne s'y trouvait pas, où donc se
trouvait-il?
Où?... Dans une demeure royale, où il était conservé avec tout le
respect qui lui était dû. Oui! Jos Meritt, égaré sur de fausses
pistes, avait inutilement parcouru les cinq parties du monde, pour
conquérir ce chapeau... qui se trouvait au château de Windsor,
ainsi qu'on l'apprit six mois plus tard. C'était le chapeau que
portait Sa Gracieuse Majesté lors de sa visite au roi Louis-
Philippe en 1845, et il fallait être fou, à tout le moins, pour
imaginer que ce chef-d'oeuvre d'une modiste parisienne aurait pu
achever sa carrière sur le crâne crépu d'un sauvage de
l'Australie!
Il résulta de cela que les pérégrinations de Jos Meritt cessèrent
enfin à l'extrême joie de Gîn-Ghi, mais à l'extrême déplaisir du
célèbre bibelomane, qui revint à Liverpool, très dépité de n'avoir
pu compléter sa collection par l'acquisition de ce chapeau unique
au monde.
Trois semaines après avoir quitté Adélaïde, où ils s'étaient
embarqués sur l'_Abraham-Lincoln_, John, Dolly et Godfrey
Branican, accompagnés de Zach Fren et de la femme Harriett,
arrivèrent à San-Diégo.
C'est là que M. William Andrew et le capitaine Ellis les reçurent
au milieu des habitants de cette généreuse cité, fière d'avoir
retrouvé le capitaine John et de saluer en lui l'un de ses plus
glorieux enfants.