Le dernier campement

Poussé par une sorte d'instinct, sans presque avoir conscience de

ce qu'il faisait, le capitaine John venait de se précipiter au-

devant du jeune garçon.

Len Burker était resté immobile, comme si ses pieds eussent été

cloués au sol.

Godfrey en face de lui... Godfrey, le fils de Dolly et de John!

Mais la caravane de Mrs. Branican n'avait donc pas succombé?...

Elle était donc là... à quelques milles... à quelques centaines de

pas... à moins que Godfrey fût le seul survivant de ceux que le

misérable avait abandonnés?

Quoi qu'il en soit, cette rencontre si inattendue pouvait anéantir

tout le plan de Len Burker. Si le jeune novice parlait, il dirait

que Mrs. Branican était à la tête de cette expédition... Il dirait

que Dolly avait affronté mille fatigues, mille dangers au milieu

des déserts australiens pour porter secours à son mari... Il

dirait qu'elle était là... qu'elle le suivait en remontant le

cours de la Fitz-Roy...

Et cela était, en effet.

Le matin du 22 mars, après l'abandon de Len Burker, la petite

caravane s'était remise en marche dans la direction du nord-ouest.

Le 8 avril, on le sait, ces pauvres gens, épuisés par la faim,

torturés par la soif, étaient tombés à demi morts.

Soutenue par une force supérieure, Mrs. Branican avait essayé de

ranimer ses compagnons, les suppliant de se remettre en marche, de

faire un dernier effort pour atteindre cette rivière où ils

pourraient trouver quelques ressources... C'était comme si elle se

fût adressée à des cadavres, et Godfrey lui-même avait perdu

connaissance.

Mais l'âme de l'expédition survivait en Dolly, et Dolly fit ce que

ses compagnons ne pouvaient plus faire. C'était vers le nord-ouest

qu'ils se dirigeaient, c'était de ce côté que Tom Marix et Zach

Fren avaient tendu leurs bras défaillants... Dolly s'élança dans

cette direction.

À travers la plaine qui se développait à perte de vue vers le

couchant, sans vivres, sans moyens de transport, qu'espérait cette

énergique femme?... Son but était-il de gagner la Fitz-Roy,

d'aller chercher assistance soit chez les blancs du littoral, soit

chez les indigènes nomades?... Elle ne savait, mais elle fit ainsi

quelques milles -- une vingtaine en trois jours. Pourtant, ses

forces la trahirent, elle tomba à son tour, et elle serait morte,

si un secours ne lui fût arrivé -- providentiellement, on peut le

dire.

Vers cette époque, la police noire battait l'estrade sur la limite

du Great-Sandy-Desert. Après avoir laissé une escouade près de la

Fitz-Roy, son chef, le mani, était venu opérer une reconnaissance

dans cette partie de la province avec une soixantaine d'hommes.

Ce fut lui qui rencontra Mrs. Branican. Dès qu'elle eut repris

connaissance, elle put dire où étaient ses compagnons, et on la

ramena vers eux. Le mani et ses hommes parvinrent à ranimer ces

pauvres gens, dont pas un n'eût été retrouvé vivant vingt-quatre

heures plus tard.

Tom Marix, qui avait autrefois connu le mani dans la province du

Queensland, lui fit le récit de ce qui s'était passé depuis le

départ d'Adélaïde. Cet officier n'ignorait pas dans quel but une

caravane, dirigée par Mrs. Branican, était engagée à travers les

lointaines régions du nord-ouest, et, puisque la Providence

voulait qu'il pût la secourir, il lui offrit de se joindre à elle.

Et, quand Tom Marix eut parlé des Indas, le mani répondit que

cette tribu occupait en ce moment les bords de la Fitz-Roy, à

moins de soixante milles.

Il n'y avait pas de temps à perdre, si l'on voulait déjouer les

projets de Len Burker, que le mani avait déjà eu mission de

poursuivre, lorsqu'il courait avec une bande de bushrangers la

province du Queensland. Il n'était pas douteux que si Len Burker

parvenait à délivrer le capitaine John, qui n'avait aucune raison

de se défier de lui, il serait impossible de retrouver leurs

traces?

Mrs. Branican pouvait compter sur le mani et sur ses hommes, qui

partagèrent leurs vivres avec ses compagnons et leur prêtèrent

leurs chevaux. La troupe partit le soir même, et dans l'après-midi

du 21 avril, les hauteurs de la vallée se montraient à peu près

sur la limite du dix-septième parallèle.

En cet endroit, le mani retrouva ceux de ses agents qui étaient

restés en surveillance le long de la Fitz-Roy. Ils lui apprirent

que les Indas étaient alors campés à une centaine de milles sur le

cours supérieur de la rivière. Ce qui importait, c'était de les

rejoindre au plus tôt, bien que Mrs. Branican n'eût plus rien des

objets d'échange destinés à la rançon du capitaine. D'ailleurs, le

mani, renforcé de toute sa brigade, aidé de Tom Marix, de Zach

Fren, de Godfrey, de Jos Meritt et de leurs compagnons,

n'hésiterait pas à employer la force pour arracher John aux Indas.

Mais, lorsqu'on eut remonté la vallée jusqu'au campement des

indigènes, ceux-ci l'avaient déjà abandonné. Le mani les suivit

d'étape en étape, et c'est ainsi que, dans l'après-midi du 25

avril, Godfrey, qui s'était porté d'un demi-mille en avant, se

trouva soudain en présence du capitaine John.

Cependant Len Burker était parvenu à se remettre, regardant

Godfrey, sans prononcer un mot, attendant ce que le jeune novice

allait faire, ce qu'il allait dire.

Godfrey ne l'avait pas même aperçu. Ses regards ne pouvaient se

détacher du capitaine. Bien qu'il ne l'eût jamais vu, il

connaissait ses traits d'après le portrait photographique que Mrs.

Branican lui avait donné. Nul doute possible... Cet homme était le

capitaine John.

De son côté, John regardait Godfrey avec une émotion non moins

extraordinaire. Bien qu'il ne pût deviner quel était ce jeune

garçon, il le dévorait des yeux... il lui tendait ses mains... il

l'appelait d'une voix tremblante... oui! il l'appelait comme si

c'eût été son fils.

Godfrey se précipita dans ses bras, en s'écriant:

«Capitaine John!

-- Oui... moi... c'est moi! répondit le capitaine John. Mais...

toi... mon enfant... qui es-tu?... D'où viens-tu?... Comment sais-

tu mon nom?...»

Godfrey ne put répondre. Il était devenu effroyablement pâle en

apercevant Len Burker, et, ne pouvant maîtriser l'horreur qu'il

éprouvait à la vue de ce misérable:

«Len Burker!» s'écria-t-il.

Len Burker, après avoir réfléchi aux suites de cette rencontre, ne

pouvait que s'en féliciter. N'était-ce pas le plus heureux des

hasards, qui lui livrait à la fois Godfrey et John? N'était-ce pas

une incroyable chance que d'avoir à sa merci le père et l'enfant?

Aussi, s'étant retourné vers les noirs, leur fit-il signe de

séparer Godfrey et John, de les saisir...

«Len Burker!... répéta Godfrey!

-- Oui, mon enfant, répondit John, c'est Len Burker... celui qui

m'a sauvé...

-- Sauvé! s'écria Godfrey. Non, capitaine John, non, Len Burker ne

vous a pas sauvé!... Il a voulu vous perdre, il nous a abandonnés,

il a volé votre rançon à mistress Branican...»

À ce nom, John répondit par un cri, et, saisissant la main de

Godfrey:

«Dolly?... Dolly?... répétait-il.

-- Oui... mistress Branican, capitaine John, votre femme... qui

est près d'ici!...

-- Dolly?... s'écria John.

-- Ce garçon est fou!... dit Len Burker, en s'approchant de

Godfrey...

-- Oui!... fou!... murmura le capitaine John. Le pauvre enfant est

fou!

-- Len Burker, reprit Godfrey, qui tremblait de colère, vous êtes

un traître... vous êtes un assassin!... Et si cet assassin est

ici, capitaine John, c'est qu'il veut se défaire de vous, après

avoir abandonné mistress Branican et ses compagnons...

-- Dolly!... Dolly!... s'écria le capitaine John. Non... Tu n'es

pas un fou, mon enfant!... Je te crois... je te crois!...

Viens!... viens!»

Len Burker et ses hommes se précipitèrent sur John et sur Godfrey,

qui, prenant un revolver à sa ceinture, frappa un des noirs en

pleine poitrine. Mais John et lui furent saisis, et les noirs les

entraînèrent vers la rivière.

Heureusement, la détonation avait été entendue. Des cris lui

répondirent à quelques centaines de pas en aval, et presque

aussitôt, le mani et ses agents, Tom Marix et ses compagnons, Mrs.

Branican, Zach Fren, Jos Meritt, Gîn-Ghi, se précipitaient de ce

côté.

Len Burker et les noirs n'étaient pas en force pour résister, et,

un instant après, John était entre les bras de Dolly.

La partie était perdue pour Len Burker. Si l'on s'emparait de lui,

il n'avait aucune grâce à attendre, et, suivi de ses noirs, il

prit la fuite en remontant le cours d'eau.

Le mani, Zach Fren, Tom Marix, Jos Meritt et une douzaine d'agents

se lancèrent à sa poursuite.

Comment peindre les sentiments, comment rendre l'émotion qui

débordait du coeur de Dolly et de John? Ils pleuraient, et Godfrey

se mêlait à leurs étreintes, à leurs baisers, à leurs larmes.

Tant de joie fit alors sur Dolly ce que tant d'épreuves n'avaient

pu faire. Ses forces l'abandonnèrent, et elle tomba sans

connaissance.

Godfrey, agenouillé près d'elle, aidait Harriett à la ranimer.

John l'ignorait, mais ils savaient, eux, qu'une première fois

Dolly avait perdu la raison sous l'excès de la douleur... Allait-

elle donc la perdre une seconde fois sous l'excès contraire?

«Dolly... Dolly!» répétait John.

Et Godfrey, prenant les mains de Mrs. Branican, s'écriait:

«Ma mère... ma mère!»

Les yeux de Dolly se rouvrirent, sa main serra la main de John,

dont la joie débordait et qui tendit ses bras à Godfrey, en

disant:

«Viens... Wat!... Viens, mon fils!»

Mais Dolly ne pouvait le laisser dans cette erreur, lui laisser

croire que Godfrey fût son enfant...

«Non, John, dit-elle, non... Godfrey n'est pas notre fils!...

Notre pauvre petit Wat est mort... mort peu de temps après ton

départ!...

-- Mort!» s'écria John, qui, cependant, ne cessait de regarder

Godfrey.

Dolly allait lui dire quel malheur l'avait frappée quinze années

auparavant, lorsqu'une détonation retentit du côté où le mani et

ses compagnons s'étaient mis à la poursuite de Len Burker.

Est-ce que justice avait été faite du misérable, ou était-ce un

nouveau crime que Len Burker avait eu le temps de commettre?

Presque aussitôt, tous reparurent en groupe sur la rive de la

Fitz-Roy. Deux des agents rapportaient une femme, dont le sang

s'échappait d'une large blessure et rougissait le sol.

C'était Jane.

Voici ce qui s'était passé.

Malgré la rapidité de sa fuite, ceux qui poursuivaient Len Burker

ne l'avaient point perdu de vue, et quelques centaines de pas les

séparaient encore de lui, lorsqu'il s'arrêta en apercevant Jane.

Depuis la veille, cette infortunée, étant parvenue à s'échapper,

descendait le long de la Fitz-Roy. Elle allait comme au hasard et

quand les premières détonations se firent entendre, elle n'était

pas à un quart de mille de l'endroit où John et Godfrey venaient

de se retrouver. Elle hâta sa course, et se vit bientôt en

présence de son mari qui fuyait de ce côté.

Len Burker, l'ayant saisie par le bras, voulut l'emmener.

À la pensée que Jane rejoindrait Dolly, qu'elle lui dévoilerait le

secret de la naissance de Godfrey, sa fureur fut portée au comble.

Et, comme Jane résistait, il la renversa d'un coup de poignard.

À ce moment, éclata un coup de fusil, qui fut accompagné de ces

mots -- tout à fait en situation, cette fois:

«Bien!... Oh!... Très bien!»

C'était Jos Meritt qui, après avoir tranquillement ajusté Len

Burker, venait de le faire rouler dans les eaux de la Fitz-Roy.

Telle fut la fin de ce misérable, frappé d'une balle au coeur par

la main du gentleman.

Tom Marix s'élança vers Jane qui respirait encore, mais bien

faiblement. Deux agents prirent la malheureuse femme entre leurs

bras, et la rapportèrent près de Mrs. Branican.

En voyant Jane dans cet état, Dolly poussa un cri déchirant.

Penchée sur la mourante, elle cherchait à entendre les battements

de son coeur, à surprendre le souffle qui s'échappait de sa

bouche. Mais la blessure de Jane était mortelle, le poignard lui

ayant traversé la poitrine.

«Jane... Jane!...» répéta Dolly d'une voix forte.

À cette voix, qui lui rappelait les seules affections qu'elle eût

jamais connues, Jane rouvrit les yeux, regarda Dolly, et lui

sourit en murmurant:

«Dolly!... Chère Dolly!»

Soudain son regard s'anima. Elle venait d'apercevoir le capitaine

John.

«John... vous... John! dit-elle, mais si bas qu'on put à peine

l'entendre.

-- Oui... Jane, répondit le capitaine, c'est moi... moi que Dolly

est venu sauver...

-- John... John est là!... murmura-t-elle.

-- Oui... près de nous, ma Jane! dit Dolly. Il ne nous quittera

plus... nous le ramènerons avec toi... avec toi... là-bas...»

Jane n'écoutait plus. Ses yeux semblaient chercher quelqu'un... et

elle prononça ce nom:

«Godfrey!... Godfrey!»

Et l'angoisse se peignit sur ses traits déjà décomposés par

l'agonie. Mrs. Branican fit signe à Godfrey, qui s'approcha.

«Lui!... lui... enfin!» s'écria Jane, en se redressant dans un

dernier effort.

Puis, saisissant la main de Dolly:

«Approche... approche, Dolly, reprit-elle. John et toi, écoutez ce

que j'ai encore à dire!»

Tous deux se penchèrent sur Jane de manière à ne pas perdre une

seule de ses paroles.

«John, Dolly, dit-elle, Godfrey... Godfrey qui est là... Godfrey

est votre enfant...

-- Notre enfant!» murmura Dolly.

Et elle devint aussi pâle que l'était la mourante, tant le sang

lui reflua violemment au coeur.

«Nous n'avons plus de fils! dit John. Il est mort...

-- Oui, répondit Jane, le petit Wat... là-bas... dans la baie de

San-Diégo... Mais vous avez eu un second enfant, et cet enfant...

c'est Godfrey!»

En quelques phrases, entrecoupées par les hoquets de la mort, Jane

put dire ce qui s'était passé après le départ du capitaine John,

la naissance de Godfrey à Prospect-House, Dolly, privée de raison,

devenue mère sans le savoir, le petit être exposé par ordre de Len

Burker, recueilli quelques heures après, puis élevé plus tard à

l'hospice de Wat-House sous le nom de Godfrey...

Et Jane ajouta:

«Si je suis coupable de n'avoir pas eu le courage de tout

t'avouer, ma Dolly, pardonne-moi... pardonnez-moi, John!

-- As-tu besoin de pardon, Jane... toi qui viens de nous rendre

notre enfant...

-- Oui... votre enfant! s'écria Jane. Devant Dieu... John, Dolly,

je le jure... Godfrey est votre enfant!»

Et pendant que tous deux pressaient Godfrey dans leurs bras, Jane

eut un sourire de bonheur, qui s'éteignit dans son dernier soupir.

Mistress Branican · 第 68 / 72 题