Chez les Indas

La tribu des Indas, composée de plusieurs centaines d'indigènes,

hommes, femmes, enfants, occupait à cette époque les bords de la

Fitz-Roy, à cent quarante milles environ de son embouchure. Ces

indigènes revenaient des régions de la Terre de Tasman, arrosées

par le haut cours de la rivière. Depuis quelques jours, les

hasards de leur vie nomade les avaient précisément ramenés à

vingt-cinq milles de cette partie du Great-Sandy-Desert, où la

caravane venait d'achever sa dernière halte, après un enchaînement

de misères qui dépassaient la limite des forces humaines.

C'était chez ces Indas que le capitaine John et son second Harry

Felton avaient vécu pendant neuf années. À la faveur des

événements qui vont suivre, il a été possible de reconstituer leur

histoire durant cette longue période, en complétant le récit fait

par Harry Felton à son lit de mort.

Entre ces deux années 1875 et 1881 -- on ne l'a point oublié --

l'équipage du _Franklin_ avait eu pour refuge une île de l'océan

Indien, l'île Browse, située à deux cent cinquante milles environ

de York-Sund, le point le plus rapproché de ce littoral qui

s'arrondit au nord-ouest du continent australien. Deux des

matelots ayant péri pendant la tempête, les naufragés, au nombre

de douze, avaient vécu six ans dans cette île, sans aucun moyen de

pouvoir se rapatrier, lorsqu'une chaloupe en dérive vint atterrir

sur la côte.

Le capitaine John, voulant employer cette chaloupe au salut

commun, la fit mettre en état d'atteindre la terre australienne,

et l'approvisionna pour une traversée de quelques semaines. Mais

cette chaloupe ne pouvant contenir que sept passagers, le

capitaine John et Harry Felton s'y embarquèrent avec cinq de leurs

compagnons, laissant les cinq autres sur l'île Browse, où ils

devaient attendre qu'un navire leur fût expédié. On sait comment

ces infortunés succombèrent avant d'avoir été recueillis, et dans

quelles conditions le capitaine Ellis retrouva leurs restes, lors

de la deuxième campagne du _Dolly-Hope_ en 1883.

Après une traversée périlleuse au milieu de ces détestables

parages de l'océan Indien, la chaloupe accosta le continent à la

hauteur du cap Lévêque, et parvint à pénétrer dans le golfe même

où se jette la rivière Fitz-Roy. Mais la mauvaise fortune voulut

que le capitaine John fut attaqué par les indigènes -- attaque

pendant laquelle quatre de ses hommes furent tués en se défendant.

Ces indigènes, appartenant à la tribu des Indas, entraînèrent vers

l'intérieur le capitaine John, le second Harry Felton et le

dernier matelot échappé au massacre. Ce matelot, qui avait été

blessé, ne devait pas guérir de ses blessures. Quelques semaines

plus tard, John Branican et Harry Felton étaient les seuls

survivants de la catastrophe du _Franklin_.

Alors commença pour eux une existence qui, dans les premiers

jours, fut sérieusement menacée. On l'a dit, ces Indas, ainsi que

toutes les tribus errantes ou sédentaires de l'Australie

septentrionale, sont farouches et sanguinaires. Les prisonniers

qu'ils font dans leurs guerres incessantes de tribus à tribus, ils

les tuent impitoyablement et les dévorent. Il n'existe pas de

coutume plus profondément invétérée que le cannibalisme chez ces

aborigènes, de véritables bêtes fauves.

Pourquoi le capitaine John et Harry Felton furent-ils épargnés?

Cela tint aux circonstances.

On n'ignore pas que, parmi les indigènes de l'intérieur et du

littoral, l'état de guerre se perpétue de générations en

générations. Les sédentaires s'attaquent de village à village, se

détruisent et se repaissent des prisonniers qu'ils ont faits.

Mêmes coutumes chez les nomades: ils se poursuivent de campement

en campement, et la victoire finit toujours par d'épouvantables

scènes d'anthropophagie. Ces massacres amèneront inévitablement la

destruction de la race australienne, et aussi sûrement que les

procédés anglo-saxons, bien qu'en certaines circonstances, ces

procédés aient été d'une barbarie inavouable. Comment qualifier

autrement de pareils actes -- les noirs, chassés par les blancs

comme un gibier, avec toutes les émotions raffinées que peut

procurer ce genre de sport; les incendies propagés largement, afin

que les habitants ne soient pas plus épargnés que les «gunyos»

d'écorce, qui leur servent de demeures? Les conquérants ont même

été jusqu'à se servir de l'empoisonnement en masse par la

strychnine, ce qui permettait d'obtenir une destruction plus

rapide. Aussi a-t-on pu citer cette phrase, échappée à la plume

d'un colon australien:

«Tous les hommes que je rencontre sur mes pâturages, je les tue à

coups de fusil, parce que ce sont des tueurs de bétail; toutes les

femmes, parce qu'elles mettent au monde des tueurs de bétail, et

tous les enfants, parce qu'ils deviendraient des tueurs de

bétail!»

On comprend dès lors la haine que les Australiens ont vouée à

leurs bourreaux -- haine conservée par voie d'atavisme. Il est

rare que les blancs qui tombent entre leurs mains ne soient pas

massacrés sans merci. Pourquoi donc les naufragés du _Franklin_

avaient-ils été épargnés par les Indas?

Très probablement, s'il ne fût mort peu de temps après avoir été

fait prisonnier, le matelot aurait subi le sort commun. Mais le

chef de la tribu, un indigène nommé Willi, ayant eu des relations

avec les colons du littoral, les connaissait assez pour avoir

remarqué que le capitaine John et Harry Felton étaient deux

officiers, dont il aurait peut-être à tirer un double parti. En sa

qualité de guerrier, Willi pourrait mettre leurs talents à profit

dans ses luttes avec les tribus rivales; en sa qualité de

négociant, qui s'entendait aux choses du négoce, il entrevoyait

une lucrative affaire, c'est-à-dire une belle et bonne rançon, que

lui vaudrait la délivrance des deux prisonniers. Ceux-ci eurent

donc la vie sauve, mais durent se plier à cette existence des

nomades qui leur fut d'autant plus pénible que les Indas les

soumettaient à une surveillance incessante. Gardés à vue jour et

nuit, ne pouvant s'éloigner des campements, ils avaient vainement

tenté deux ou trois fois de s'évader, ce qui avait failli même

leur coûter la vie.

Entre temps, lors de ces fréquentes rencontres de tribus à tribus,

ils étaient mis en demeure d'intervenir au moins par leurs

conseils -- conseils réellement précieux, et dont Willi tira grand

avantage, puisque la victoire lui fut désormais assurée... Grâce à

ses succès, cette tribu était actuellement l'une des plus

puissantes de celles qui fréquentent les divers territoires de

l'Australie occidentale.

Ces populations du nord-ouest appartiennent vraisemblablement aux

races mélangées des Australiens et des indigènes de la Papouasie.

À l'exemple de leurs congénères, les Indas portent les cheveux

longs et bouclés; leur teint est moins foncé que celui des

indigènes des provinces méridionales, qui semblent former une race

plus vigoureuse; leur taille, de proportion plus modeste, se tient

dans la moyenne d'un mètre trente. Les hommes sont physiquement

mieux constitués que les femmes; si leur front est un peu fuyant,

il domine des arcades sourcilières assez proéminentes -- ce qui

est signe d'intelligence, à en croire les ethnologistes; leurs

yeux, dont l'iris est foncé, ont la pupille enflammée d'un feu

ardent; leurs cheveux, de couleur très brune, ne sont pas crépus

comme ceux des nègres africains; toutefois leur crâne est peu

volumineux, et la nature n'y a pas généreusement prodigué la

matière cérébrale. On les appelle des «noirs», bien qu'ils ne

soient point d'un noir de Nubiens: ils sont «chocolatés», s'il est

permis de fabriquer ce mot, qui donne exactement la nuance de leur

coloration générale.

Le nègre australien est doué d'un odorat extraordinaire, qui

rivalise avec celui des meilleurs chiens de chasse. Il reconnaît

les traces d'un être humain ou d'un animal rien qu'en humant le

sol, en flairant les herbes et les broussailles. Son nerf auditif

est également d'une extrême sensibilité, et il peut percevoir,

paraît-il, le bruit des fourmis qui travaillent au fond d'une

fourmilière. Quant à ranger ces indigènes dans l'ordre des

grimpeurs, cette classification ne manquerait pas de justesse, car

il n'est pas de gommier si haut et si lisse, dont ils ne puissent

atteindre la cime en se servant d'un roseau de rotang flexible

auquel ils donnent le nom de «kâmin» et grâce à la conformation

légèrement préhensile de leurs orteils.

Ainsi que cela a été noté déjà à propos des indigènes de la Finke-

river, la femme australienne vieillit vite et n'atteint guère la

quarantaine, que les hommes dépassent communément d'une dizaine

d'années en certaine partie du Queensland. Ces malheureuses

créatures ont pour fonction d'accomplir les plus rudes travaux du

ménage; ce sont des esclaves, courbées sous le joug de maîtres

d'une impitoyable dureté, contraintes de porter les fardeaux, les

ustensiles, les armes, de chercher les racines comestibles, les

lézards, les vers, les serpents, qui servent à la subsistance de

la tribu. Mais, s'il en est reparlé ici, c'est pour dire qu'elles

soignent avec affection leurs enfants, dont les pères se soucient

médiocrement, car un enfant est une charge pour sa mère, qui ne

peut plus s'adonner exclusivement aux soins de cette existence

nomade, dont la responsabilité repose sur elle. Aussi, chez

certaines peuplades, a-t-on vu les nègres obliger leurs femmes à

se couper les seins, afin de se mettre dans l'impossibilité de

nourrir. Et, cependant -- coutume horrible et qui semble en

désaccord avec cette précaution prise pour en diminuer le nombre -

- ces petits êtres, en temps de disette, sont mangés dans diverses

tribus indigènes, où le cannibalisme est encore porté aux derniers

excès.

C'est que, chez ces nègres australiens -- à peine dignes

d'appartenir à l'humanité -- la vie est concentrée sur un acte

unique. «Ammeri!... Ammeri!» ce mot revient incessamment dans la

langue indigène, et il signifie: faim. Le geste le plus fréquent

de ces sauvages consiste à se frapper le ventre, car leur ventre

n'est que trop souvent vide.

Dans ces pays sans gibier et sans culture, on mange à n'importe

quelle heure du jour et de la nuit, lorsque l'occasion se

présente, avec cette préoccupation constante d'un jeûne prochain

et prolongé. Et, en effet, de quoi peuvent se nourrir ces

indigènes -- les plus misérables indubitablement de tous ceux que

la nature a dispersés à la surface des continents? D'une sorte de

grossière galette, nommée «damper», faite d'un peu de blé sans

levain, cuite non pas au four, mais sous des cendres brûlantes --

du miel, qu'ils récoltent parfois, à la condition d'abattre

l'arbre au sommet duquel les abeilles ont établi leur ruche -- de

ce «kadjerah», espèce de bouillie blanche, obtenue par

l'écrasement des fruits du palmier vénéneux, dont le poison a été

extrait à la suite d'une délicate manipulation -- de ces oeufs de

poules de jungle, enfouis dans le sol et que la chaleur fait

éclore artificiellement -- de ces pigeons particuliers à

l'Australie, qui suspendent leurs nids à l'extrémité des branches

d'arbres. Enfin, ils utilisent encore certaines sortes de larves

coléoptères, les unes recueillies entre la ramure des acacias, les

autres déterrées au milieu des pourritures ligneuses, qui

encombrent le dessous des fourrés... Et, c'est tout.

Voilà pourquoi, dans cette lutte de chaque heure pour l'existence,

le cannibalisme s'explique avec toutes ses horribles

monstruosités. Ce n'est pas même l'indice d'une férocité innée, ce

sont les conséquences d'un besoin impérieux que la nature pousse

le noir australien à satisfaire, car il meurt de faim. Aussi, dans

ces conditions, que se passe-t-il?

Sur le cours inférieur du Murray et chez les peuples de la région

du nord, la coutume est de tuer les enfants pour s'en repaître, et

même on coupe aux mères une phalange du doigt à chaque enfant

qu'elle est contrainte de livrer à ces festins d'anthropophages.

Détail épouvantable: lorsqu'elle n'a plus rien à manger, la mère

va jusqu'à dévorer le petit être sorti de ses entrailles, et des

voyageurs ont entendu ces malheureuses parler de cette abomination

comme de l'acte le plus simple!

Toutefois, ce n'est pas uniquement la faim qui pousse les

Australiens au cannibalisme: ils ont un goût très prononcé pour la

chair humaine -- cette chair qu'ils appellent «talgoro», «la

viande qui parle», suivant une de leurs expressions d'un effrayant

réalisme. S'ils ne s'abandonnent pas à ce désir entre gens de la

même tribu, ils n'en font pas moins la chasse à l'homme. Grâce à

ces guerres incessantes, ces expéditions n'ont d'autre but que de

se procurer le talgoro, aussi bien celui que l'on mange

fraîchement tué que celui qui est mis en réserve. Et, voici ce

qu'affirme le docteur Carl Lumholtz: pendant son audacieux voyage

à travers les provinces du nord-est, les noirs de son escorte ne

cessaient de traiter cette question de nourriture, disant: «Pour

les Australiens, rien ne vaut la chair humaine.» Et encore faut-il

que ce ne soit pas la chair des blancs, car ils lui trouvent un

arrière-goût de sel fort désagréable.

Il y a d'ailleurs un autre motif qui prédispose ces tribus à

s'entre-détruire. Les Australiens sont extraordinairement

crédules. Ils s'effraient de la voix du «kvin'gan'», du mauvais

esprit, qui court les campagnes et fréquente les gorges des

contrées montagneuses, bien que cette voix ne soit que le chant

mélancolique d'un charmant oiseau, l'un des plus curieux de

l'ornithologie australienne. Cependant, s'ils admettent

l'existence d'un être supérieur et méchant, d'après les voyageurs

les plus autorisés, jamais un indigène ne fait une prière et nulle

part on ne trouve des vestiges de pratiques religieuses.

En réalité, ils sont très superstitieux, et, comme ils ont cette

ferme croyance que leurs ennemis peuvent les faire périr par

sortilèges, ils se hâtent de les tuer -- ce qui, joint aux

habitudes de cannibalisme, soumet ces contrées à un régime de

destruction sans limites.

On notera, en passant, que les Australiens ont le respect des

morts. Ils ne les mettent point en contact avec la terre; ils

entourent les corps de bandelettes de feuillage ou d'écorce, et

les déposent dans des fosses peu profondes, les pieds tournés vers

le levant, à moins qu'ils ne les enterrent debout, ainsi que cela

se pratique chez certaines tribus. La tombe d'un chef est alors

recouverte d'une hutte, dont l'entrée est orientée vers l'est. Il

faut aussi ajouter que, parmi les moins sauvages, on relève cette

croyance bizarre: c'est que les morts doivent renaître sous la

forme d'hommes blancs, et, suivant l'observation de Carl Lumholtz,

la langue du pays emploie le même mot pour désigner «l'esprit et

l'homme de couleur blanche». Selon une autre superstition

indigène, les animaux auraient été antérieurement des créatures

humaines -- ce qui est de la métempsycose à rebours.

Telles sont ces tribus du continent australien, destinées sans

doute à disparaître un jour comme ont disparu les habitants de la

Tasmanie. Tels étaient ces Indas, entre les mains desquels étaient

tombés John Branican et Harry Felton.

Après la mort du matelot, John Branican et Harry Felton avaient dû

suivre les Indas dans leurs pérégrinations continues au milieu des

régions du centre et du nord-ouest. Tantôt attaquant les tribus

hostiles, tantôt attaqués par elles, ils obtenaient une

incontestable supériorité sur leurs ennemis, grâce à ces conseils

de leurs prisonniers dont Willi tenait bon compte. Des centaines

de milles furent franchis depuis le Golfe du Roi jusqu'au golfe de

Van Diémen, entre la vallée de la Fitz-Roy river et la vallée de

la Victoria, et jusqu'aux plaines de la Terre Alexandra. C'est

ainsi que le capitaine John et son second traversèrent ces

contrées inconnues des géographes, restées en blanc sur les cartes

modernes, dans l'est de la Terre de Tasman, de la Terre d'Arnheim

et des territoires du Great-Sandy-Desert.

Si ces interminables voyages leur paraissaient extrêmement

pénibles, les Indas ne s'en préoccupaient même pas. Leur habitude

est de vivre ainsi, sans souci des distances ni même du temps,

dont ils ont à peine une notion exacte. En effet, sur tel

événement qui ne doit s'accomplir que dans cinq ou six mois par

exemple, l'indigène répond de très bonne foi qu'il arrivera dans

deux, dans trois jours... ou la semaine prochaine. L'âge qu'il a,

il l'ignore; l'heure qu'il est, il ne le sait pas davantage. Il

semble que l'Australien soit d'une espèce spéciale dans l'échelle

des êtres -- comme le sont plusieurs animaux de son pays.

C'est à de telles moeurs que John Branican et Harry Felton furent

contraints de se conformer. Ces fatigues, provoquées par des

déplacements quotidiens, ils durent les subir. Cette nourriture,

si insuffisante quelquefois, si répugnante toujours, ils durent

s'en contenter. Et cela, sans parler des épouvantables scènes de

cannibalisme dont ils ne purent jamais empêcher les horreurs,

après ces batailles où les ennemis étaient tombés par centaines.

En se soumettant ainsi, l'intention bien arrêtée du capitaine John

et de Harry Felton était d'endormir la vigilance de la tribu, afin

de s'enfuir dès que l'occasion s'en présenterait. Et pourtant, ce

qu'une évasion au milieu des déserts du nord-ouest présente de

mauvaises chances, on l'a vu en ce qui concerne le second du

_Franklin_. Mais les deux prisonniers étaient surveillés de si

près que les occasions de fuir furent extrêmement rares, et c'est

à peine si, dans le cours de neuf ans, John et son compagnon

purent essayer de les mettre à profit. Une seule fois -- c'était

l'année même qui avait précédé l'expédition de Mrs. Branican en

Australie -- une seule fois, l'évasion aurait pu réussir. Voici

dans quelles circonstances.

À la suite de combats avec des tribus de l'intérieur, les Indas

occupaient alors un campement sur les bords du lac Amédée, au sud-

ouest de la Terre Alexandra. Il était rare qu'ils se fussent aussi

profondément engagés dans le centre du continent. Le capitaine

John et Harry Felton, sachant qu'ils n'étaient qu'à trois cents

milles de l'Overland-Telegraf-Line, crurent l'occasion favorable

et résolurent d'en profiter. Après réflexion, il leur parut

convenable de s'évader séparément, quitte à se rejoindre quelques

milles au delà du campement. Après avoir déjoué la surveillance

des indigènes, Harry Felton fut assez heureux pour gagner

l'endroit où il devait attendre son compagnon. Par malheur, John

venait d'être mandé près de Willi, qui réclamait ses soins à

propos d'une blessure, reçue dans la dernière rencontre. John ne

put donc s'éloigner, et Harry Felton l'attendit vainement pendant

quelques jours... Alors, dans la pensée que s'il parvenait à

gagner une des bourgades de l'intérieur ou du littoral, il

pourrait organiser une expédition en vue de délivrer son

capitaine, Harry Felton prit la direction du sud-est. Mais ce

qu'il eut à supporter de fatigues, de privations, de misères, fut

tel que, quatre mois après son départ, il vint tomber mourant sur

le bord du Parru, dans le district d'Ulakarara de la Nouvelle-

Galles du Sud. Ramené à l'hôpital de Sydney, il y avait langui

pendant plusieurs semaines, puis il était mort, après avoir pu

dire à Mrs. Branican tout ce qui concernait le capitaine John.

Terrible épreuve pour John de n'avoir plus son compagnon près de

lui, et il fallait que son énergie morale fût à la hauteur de son

énergie physique pour qu'il ne s'abandonnât pas au désespoir. À

qui parlerait-il désormais de ce qui lui était si cher, de son

pays, de San-Diégo, des êtres adorés qu'il avait laissés là-bas,

de sa courageuse femme, de son fils Wat qui grandissait loin de

lui et qu'il ne connaîtrait jamais peut-être, de M. William

Andrew, de tous ses amis enfin?... Depuis neuf ans déjà, John

était prisonnier des Indas, et combien d'années s'écouleraient,

avant que la liberté lui fût rendue? Cependant, il ne perdit pas

espoir, étant soutenu par cette pensée que s'il réussissait à

gagner une des villes du littoral australien, Harry Felton ferait

tout ce qu'il est humainement possible de faire pour délivrer son

capitaine...

Pendant les premiers temps de sa captivité, John avait appris à

parler la langue indigène, qui, par la logique de sa grammaire, la

précision de ses termes, la délicatesse de ses expressions, semble

témoigner que l'indigénat australien aurait joui autrefois d'une

réelle civilisation. Aussi avait-il souvent entretenu Willi des

avantages qu'il aurait à laisser ses prisonniers libres de

retourner au Queensland ou dans l'Australie méridionale, d'où ils

seraient en mesure de lui faire parvenir telle rançon qu'il

exigerait. Mais, de nature très défiante, Willi n'avait rien voulu

entendre à ce propos. Si la rançon arrivait, il rendrait la

liberté au capitaine John et à son second. Quant à s'en rapporter

à leurs promesses, jugeant probablement les autres d'après lui-

même, jamais il n'avait voulu y consentir.

Il s'ensuit donc que l'évasion de Harry Felton, qui lui causa une

violente irritation, rendit Willi plus sévère encore envers le

capitaine John. On lui interdit d'aller et de venir pendant les

haltes ou pendant les marches, et il dut subir la garde d'un

indigène qui en répondait sur sa tête.

De longs mois s'écoulèrent sans que le prisonnier eût reçu aucune

nouvelle de son compagnon. Et n'était-il pas fondé à croire que

Harry Felton avait succombé en route? Si le fugitif eût réussi à

gagner le Queensland ou la province d'Adélaïde, est-ce qu'il

n'aurait pas déjà fait une tentative pour l'arracher aux mains des

Indas?

Pendant le premier trimestre de l'année 1891 -- c'est-à-dire au

début de l'été australien -- la tribu était revenue vers la vallée

de la Fitz-Roy, où Willi passait habituellement la partie la plus

chaude de la saison, et dans laquelle il trouvait les ressources

nécessaires à sa tribu.

C'est là que les Indas se trouvaient encore dans les premiers

jours d'avril, et leur campement occupait un coude de la rivière,

à un endroit où venait se jeter un petit affluent, qui descendait

des plaines du nord.

Depuis que la tribu était fixée en cet endroit, le capitaine John,

n'ignorant pas qu'il devait être assez rapproché du littoral,

avait songé à l'atteindre. S'il y parvenait, il ne lui serait

peut-être pas impossible de se réfugier dans les établissements

situés plus au sud, là où le colonel Warburton avait pu terminer

son voyage.

John était décidé à tout risquer pour en finir avec cette odieuse

existence, fût-ce par la mort.

Malheureusement, une modification, apportée aux projets des Indas,

vint mettre à néant les espérances que le prisonnier avait pu

concevoir. En effet, dans la seconde quinzaine d'avril, il fut

manifeste que Willi se préparait à partir, afin de reporter son

campement d'hiver sur le haut cours du fleuve.

Que s'était-il passé, et à quelles causes fallait-il attribuer ce

changement des habitudes de la tribu?

Le capitaine John parvint à le savoir, mais ce ne fut pas sans

peine: si la tribu cherchait à remonter le cours d'eau plus à

l'est, c'est que la police noire venait d'être signalée sur le

cours inférieur de la Fitz-Roy.

On n'a pas oublié ce que Tom Marix avait dit de cette police

noire, qui, depuis les révélations fournies par Harry Felton sur

le capitaine John, avait reçu ordre de se transporter sur les

territoires du nord-ouest.

Cette police, très redoutée des indigènes, déploie un acharnement

dont on ne peut se faire idée, quand elle a lieu de les

poursuivre. Elle est commandée par un capitaine, appelé «mani»,

ayant sous ses ordres un sergent, une trentaine d'agents de race

blanche et quatre-vingts agents de race noire, montés sur de bons

chevaux, armés de fusils, de sabres et de pistolets. Cette

institution, connue sous le nom de «native police», suffit à

garantir la sécurité des habitants dans les régions qu'elle visite

à diverses époques. Impitoyable dans les répressions qu'elle

exerce sur les indigènes, si elle est blâmée par les uns au nom de

l'humanité, elle est approuvée par les autres au nom de la

sécurité publique. Le service qu'elle fait est très actif, et son

personnel se transporte avec une rapidité incroyable d'un point du

territoire à l'autre. Aussi les tribus nomades redoutent-elles de

la rencontrer, et voilà pourquoi Willi, ayant appris qu'elle se

trouvait dans le voisinage, se disposait à remonter le cours de la

Fitz-Roy.

Mais ce qui était un danger pour les Indas, pouvait être le salut

pour le capitaine John. S'il parvenait à rejoindre un détachement

de cette police, c'était sa délivrance assurée, son rapatriement

infaillible. Or, pendant la levée du campement, peut-être ne lui

serait-il pas impossible de tromper la surveillance des indigènes?

Willi se douta-t-il des projets de son prisonnier, on pourrait le

croire, puisque le matin du 20 avril, la porte de la hutte où John

était enfermé ne s'ouvrit pas à l'heure habituelle. Un indigène

était de garde près de cette hutte. Aux questions que John

adressa, on ne fit aucune réponse. Lorsqu'il demanda à être

conduit près de Willi, on refusa d'accéder à sa demande, et le

chef ne vint même pas lui rendre visite.

Qu'était-il donc arrivé? Les Indas faisaient-ils en hâte leurs

préparatifs pour quitter le campement? C'était probable, et John

entendait les allées et venues tumultueuses autour de sa hutte, où

Willi s'était contenté de lui envoyer quelques aliments.

Un jour entier s'écoula, puis un autre. Nul changement ne se

produisit dans la situation. Le prisonnier était toujours

étroitement surveillé. Mais, pendant la nuit du 22 au 23 avril, il

put constater que les rumeurs du dehors avaient cessé, et il se

demanda si les Indas ne venaient pas d'abandonner définitivement

le campement de la Fitz-Roy river.

Le lendemain, dès l'aube, la porte de la hutte s'ouvrit

brusquement.

Un homme -- un blanc -- parut devant le capitaine John. C'était

Len Burker.

Mistress Branican · 第 64 / 72 题