Cette disparition des noirs, des bêtes de selle et des bêtes de
bât, constituait pour Mrs. Branican ainsi que pour ceux qui lui
étaient restés fidèles une situation presque désespérée.
Trahison fut le mot que prononça tout d'abord Zach Fren -- le mot
que répéta Godfrey. La trahison n'était que trop évidente, étant
données les circonstances dans lesquelles la disparition d'une
partie du personnel s'était produite. Tel fut aussi l'avis de Tom
Marix, qui n'ignorait rien de l'influence funeste, exercée par Len
Burker sur les indigènes de l'escorte...
Dolly voulait douter encore. Elle ne pouvait croire à tant de
duplicité, à tant d'infamie!
«Len Burker ne peut-il avoir été entraîné comme nous l'étions
nous-mêmes?...
-- Comme ça, juste avec les noirs, fit observer Zach Fren, en même
temps que les chameaux qui portent nos vivres!...
-- Et ma pauvre Jane! murmura Dolly. Séparée de moi, sans que je
m'en sois aperçue!
-- Len Burker n'a pas même voulu qu'elle restât près de vous,
mistress, dit Zach Fren. Le misérable!...
-- Misérable?... Bien!... Oh!... Très bien! ajouta Jos Meritt. Si
tout cela n'est pas de la coquinerie, je consens à ne jamais
retrouver le chapeau... historique... dont...»
Puis, se tournant vers le Chinois:
«Et que pensez-vous de l'affaire, Gîn-Ghi?
-- _Ai ya_, mon maître Jos! Je pense que j'aurais mille et dix
mille fois mieux fait de ne jamais mettre le pied dans un pays si
peu confortable!
-- Peut-être!» répliqua Jos Meritt.
La trahison était tellement caractérisée, en somme, que Mrs.
Branican dut se rendre.
«Mais pourquoi m'avoir trompée? se demandait-elle. Qu'ai-je fait à
Len Burker?... N'avais-je pas oublié le passé?... Ne les ai-je
point accueillis comme mes parents, sa malheureuse femme et
lui?... Et il nous abandonne, il nous laisse sans ressources, et
il me vole le prix de la liberté de John!... Mais pourquoi?»
Personne ne connaissait le secret de Len Burker, et personne
n'aurait pu répondre à Mrs. Branican. Seule, Jane eût été à même
de révéler ce qu'elle savait des abominables projets de son mari,
et Jane n'était plus là. Il n'était que trop vrai, cependant, Len
Burker venait de mettre à exécution un plan préparé de longue
main, un plan qui semblait avoir toutes les chances de réussite.
Sous la promesse d'être bien payés, les noirs de l'escorte
s'étaient facilement prêtés à ses vues. Au plus fort de la
tourmente, tandis que deux des indigènes entraînaient Jane, sans
qu'il eût été possible d'entendre ses cris, les autres avaient
poussé vers le nord les chameaux dispersés autour du campement.
Personne ne les avait aperçus au milieu d'une obscurité profonde,
épaissie par les tourbillons de poussière, et, avant le jour, Len
Burker et ses complices étaient déjà à quelques milles dans l'est
de Joanna-Spring.
Jane étant séparée de Dolly, son mari n'avait plus à craindre que,
pressée par ses remords, elle en vint à trahir le secret de la
naissance de Godfrey. D'ailleurs, dépourvus de vivres et de moyens
de transport, il avait tout lieu de croire que Mrs. Branican et
ses compagnons périraient au milieu des solitudes de Great-Sandy-
Desert.
En effet, à Joanna-Spring, la caravane ne se trouvait guère à
moins de trois cents milles de la Fitz-Roy. Au cours de ce long
trajet, comment Tom Marix pourvoirait-il aux besoins du personnel,
si réduit qu'il fût à présent?
L'Okaover-creek est un des principaux affluents du fleuve Grey,
lequel va se jeter par un des estuaires de la Terre de Witt dans
l'océan Indien.
Sur les bords de cette rivière, que les chaleurs excessives ne
tarissent jamais, Tom Marix retrouva les mêmes ombrages, les mêmes
sites, dont le colonel Warburton fait l'éloge avec une explosion
de joie si intense.
De la verdure, des eaux courantes, après les interminables plaines
sablonneuses de dunes et de spinifex, quel heureux changement!
Mais, si le colonel Warburton, arrivé à ce point, était presque
assuré d'atteindre son but, puisqu'il n'avait plus qu'à
redescendre le creek jusqu'aux établissements de Rockbonne sur le
littoral, il n'en était pas ainsi de Mrs. Branican. La situation,
au contraire, allait s'empirer en traversant les arides régions
qui séparent l'Okaover de la rivière Fitz-Roy.
La caravane ne se composait plus que de vingt-deux personnes sur
quarante-trois qu'elle comptait au départ de la station d'Alice-
Spring: Dolly et la femme indigène Harriett, Zach Fren, Tom Marix,
Godfrey, Jos Meritt, Gîn-Ghi, et avec eux les quinze blancs de
l'escorte, dont deux étaient gravement malades. Pour montures,
quatre chameaux seulement, les autres ayant été emmenés par Len
Burker, y compris le mâle qui leur servait de guide et celui qui
portait la kibitka. La bête, dont Jos Meritt appréciait fort les
qualités, avait également disparu -- ce qui obligerait l'Anglais à
voyager à pied comme son domestique. En fait de vivres, il ne
restait qu'un très petit nombre de boîtes de conserves, retrouvées
dans une caisse qu'une des chamelles avait laissé choir. Plus de
farine, ni de café, ni de thé, ni de sucre, ni de sel; plus de
boissons alcooliques; plus rien de la pharmacie de voyage! Et
comment Dolly pourrait-elle soigner les deux hommes dévorés par la
fièvre? C'était le dénuement absolu, au milieu d'une contrée qui
n'offrait aucune ressource.
Aux premières lueurs de l'aube, Mrs. Branican rassembla son
personnel. Cette vaillante femme n'avait rien perdu de son
énergie, vraiment surhumaine, et, par ses paroles encourageantes,
elle parvint à ranimer ses compagnons. Ce qu'elle leur fit voir,
c'était le but si près d'être atteint.
Le voyage fut repris et dans des conditions tellement pénibles que
le plus confiant des hommes n'aurait pu espérer de le mener à
bonne fin. Des quatre chameaux qui restaient, deux avaient dû être
réservés aux malades qu'on ne pouvait abandonner à Joanna-Spring,
une de ces stations inhabitées comme le colonel Warburton en
signale plusieurs sur son itinéraire. Mais ces pauvres gens
auraient-ils la force de supporter le transport jusqu'à la Fitz-
Roy, d'où il serait peut-être possible de les expédier à quelque
établissement de la côte?... C'était douteux, et le coeur de Mrs.
Branican se brisait à l'idée que deux nouvelles victimes
s'ajouteraient à celles que comptait déjà la catastrophe du
_Franklin_...
Et pourtant Dolly ne renoncerait pas à ses projets! Non! elle ne
suspendrait pas ses recherches! Rien ne l'arrêterait dans
l'accomplissement de son devoir -- dût-elle rester seule!
En quittant la rive droite de l'Okaover-creek, dont le lit avait
été passé à gué un mille en amont de Joanna-Spring, la caravane se
dirigea au nord-nord-est. À prendre cette direction, Tom Marix
espérait rejoindre la Fitz-Roy, au point le plus rapproché de la
courbe irrégulière qu'elle trace, avant de s'infléchir vers le
Golfe du Roi.
La chaleur était plus supportable. Il avait fallu les plus vives
instances -- presque des injonctions -- de la part de Tom Marix et
de Zach Fren, pour que Dolly acceptât un des chameaux comme bête
de selle. Godfrey et Zach Fren ne cessaient de marcher d'un bon
pas. Pareillement Jos Meritt, dont les longues jambes avaient la
rigidité d'une paire d'échasses. Et, lorsque Mrs. Branican lui
offrait de prendre sa monture, il déclinait l'offre, disant:
«Bien!... Oh!... Très bien! Un Anglais est un Anglais, mistress,
mais un Chinois n'est qu'un Chinois, et je ne vois aucun
inconvénient à ce que vous fassiez cette proposition à Gîn-Ghi...
Seulement, je lui défends d'accepter.»
Aussi Gîn-Ghi allait-il à pied, non sans récriminer en songeant
aux lointaines délices de Sou-Tchéou, la cité des bateaux-fleurs,
la ville adorée des Célestes.
Le quatrième chameau servait soit à Tom Marix, soit à Godfrey,
quand il s'agissait de se porter en avant. La provision d'eau,
puisée à l'Okaover-creek, ne tarderait pas à être consommée, et
c'est alors que la question des puits redeviendrait des plus
graves.
En quittant les rives du creek, on chemina vers le nord sur une
plaine légèrement ondulée, à peine sillonnée de dunes
sablonneuses, qui s'étendait jusqu'aux extrêmes limites de
l'horizon. Les touffes de spinifex y formaient des bouquets plus
serrés, et divers arbrisseaux, jaunis par l'automne, donnaient à
la région un aspect moins monotone. Peut-être une chance favorable
permettrait-elle d'y rencontrer un peu de gibier. Tom Marix,
Godfrey, Zach Fren, qui ne se séparaient jamais de leurs armes,
avaient heureusement conservé fusils et revolvers, et ils
sauraient en faire bon emploi, le cas échéant. Il est vrai, les
munitions, fort restreintes, ne devaient être employées qu'avec
ménagement.
On alla ainsi plusieurs jours, une étape le matin, une étape le
soir. Le lit des creeks qui sillonnaient ce territoire, n'était
semé que de cailloux calcinés entre les herbes décolorées par la
sécheresse. Le sable ne décelait pas la moindre trace d'humidité.
Il était donc nécessaire de découvrir des puits, d'en découvrir un
par vingt-quatre heures, puisque Tom Marix n'avait plus de
tonnelets à sa disposition.
Aussi Godfrey se lançait-il à droite ou à gauche de l'itinéraire,
dès qu'il se croyait sur une piste.
«Mon enfant, lui recommandait Mrs. Branican, ne fais pas
d'imprudence!... Ne t'expose pas...
-- Ne pas m'exposer, quand il s'agit de vous, mistress Dolly, de
vous et du capitaine John!» répondait Godfrey.
Grâce à son dévouement, grâce aussi à une sorte d'instinct qui le
guidait, divers puits furent découverts, en s'écartant parfois de
plusieurs milles dans le nord ou dans le sud.
Donc, si les souffrances de la soif ne furent pas absolument
épargnées, du moins ne furent-elles pas excessives sur cette
portion de la Terre de Tasman, comprise entre l'Okaover-creek et
la Fitz-Roy river. Maintenant, ce qui mettait le comble aux
fatigues, c'était l'insuffisance des moyens de transport, le
rationnement de la nourriture, réduite à de faibles restes de
conserves, le manque de thé et de café, la privation de tabac, si
pénible aux gens de l'escorte, l'impossibilité d'additionner une
eau à demi saumâtre de la moindre goutte d'alcool. Après deux
heures de marche, les plus énergiques tombaient de lassitude,
d'épuisement, de misère.
Et puis, les bêtes trouvaient à peine de quoi manger au milieu de
cette brousse, qui ne leur donnait ni une tige ni une feuille
comestible. Plus de ces acacias nains, dont la résine, assez
nutritive, est recherchée des indigènes aux époques de disette.
Rien que les épines des maigres mimosas, mélangées aux touffes de
spinifex. Les chameaux, la tête allongée, les reins ployants,
traînaient les pieds, tombaient sur les genoux, et ce n'était pas
sans grands efforts que l'on parvenait à les remettre debout.
Le 25, dans l'après-midi, Tom Marix, Godfrey et Zach Fren
parvinrent à se procurer un peu de nourriture fraîche. Il y avait
eu un passage de pigeons, d'allure sauvage, qui voletaient en
troupes. Très fuyards, très rapides à s'échapper des touffes de
mimosas, ils ne se laissaient pas approcher aisément. Toutefois,
on finit par en abattre un certain nombre. Ils n'eussent pas été
excellents -- et ils l'étaient en réalité -- que de malheureux
affamés les auraient appréciés comme un gibier des plus savoureux.
On se contentait de les faire griller devant un feu de racines
sèches, et, pendant deux jours, Tom Marix put économiser les
conserves.
Mais ce qui suffisait à nourrir les hommes ne suffisait pas à
nourrir les animaux. Aussi, dans la matinée du 26, l'un des
chameaux qui servait au transport des malades tomba-t-il
lourdement sur le sol. Il fallut l'abandonner sur place, car il
n'aurait pu se remettre en marche.
À Tom Marix revint la tâche de l'achever d'une balle dans la tête.
Puis, ne voulant rien perdre de cette chair, qui représentait
plusieurs jours de nourriture, bien que la bête fût extrêmement
amaigrie par les privations, il s'occupa de la dépecer, suivant la
méthode australienne.
Tom Marix n'ignorait pas que le chameau peut être utilisé dans son
entier et servir à l'alimentation. Avec les os et une partie de la
peau qu'il fit bouillir dans l'unique récipient qui lui restait,
il obtint un bouillon, qui fut bien reçu de ces estomacs affamés.
Quant à la cervelle, à la langue, aux joues de l'animal, ces
morceaux, convenablement préparés, fournirent une nourriture plus
solide. De même, la chair, coupée en lanières minces, et
rapidement séchée au soleil, fut conservée, ainsi que les pieds,
qui forment la meilleure partie de la bête. Ce qui était très
regrettable, c'est que le sel faisait défaut, car cette chair
salée se fût conservée plus facilement.
Le voyage se continuait dans ces conditions, à raison de quelques
milles par jour. Par malheur, l'état des malades ne s'améliorait
pas, faute de remèdes, sinon faute de soins. Tous n'arriveraient
pas à ce but auquel tendaient les efforts de Mrs. Branican, à
cette rivière Fitz-Roy, où les misères seraient peut-être
atténuées dans une certaine mesure!
Et en effet, le 28 mars, puis le lendemain 29, les deux blancs
succombèrent aux suites d'un épuisement trop prolongé. C'étaient
des hommes originaires d'Adélaïde, l'un ayant à peine vingt-cinq
ans, l'autre plus âgé d'une quinzaine d'années, et la mort vint
les frapper l'un et l'autre sur cette route du désert australien.
Pauvres gens! c'étaient les premiers qui périssaient à la tâche,
et leurs compagnons en furent très péniblement affectés. N'était-
ce pas le sort qui les attendait tous, depuis la trahison de Len
Burker, maintenant abandonnés au milieu de ces régions où les
animaux eux-mêmes ne trouvent pas à vivre?
Et qu'aurait pu répondre Zach Fren, lorsque Tom Marix lui dit:
«Deux hommes morts pour en sauver un, sans compter ceux qui
succomberont encore!...»
Mrs. Branican donna libre cours à sa douleur, à laquelle chacun
prit part. Elle pria pour ces deux victimes, et leur tombe fut
marquée d'une petite croix que les ardeurs du climat allaient
bientôt faire tomber en poussière.
La caravane se remit en route.
Des trois chameaux qui restaient, les hommes les plus fatigués
durent se servir à tour de rôle, afin de ne pas retarder leurs
compagnons, et Mrs. Branican refusa d'affecter une de ces bêtes à
son service. Pendant les haltes, ces animaux étaient employés à la
recherche des puits, tantôt par Godfrey, tantôt par Tom Marix, car
on ne rencontrait pas un seul indigène près duquel il eût été
possible de se renseigner. Cela semblait indiquer que les tribus
s'étaient reportées vers le nord-est de la Terre de Tasman. Dans
ce cas, il faudrait suivre la trace des Indas jusqu'au fond de la
vallée de la FitzRoy -- circonstance très fâcheuse, puisque ce
serait accroître le voyage de plusieurs centaines de milles.
Dès le commencement d'avril, Tom Marix reconnut que la provision
de conserves touchait à sa fin. Il y avait donc nécessité de
sacrifier un des trois chameaux. Quelques jours de nourriture
assurés, cela permettrait sans doute d'atteindre la Fitz-Roy
river, dont la caravane ne devait plus être éloignée que d'une
quinzaine d'étapes.
Ce sacrifice étant indispensable, il fallut s'y résigner. On
choisit la bête qui paraissait le moins en état de faire son
service. Elle fut abattue, dépecée, réduite en lanières qui,
séchées au soleil, possédaient des qualités assez nutritives,
après qu'elles avaient subi une longue cuisson. Quant aux autres
portions de l'animal, sans oublier le coeur et le foie, elles
furent soigneusement mises en réserve.
Entre temps, Godfrey parvint à tuer plusieurs couples de pigeons -
- faible contingent, il est vrai, lorsqu'il s'agissait de pourvoir
à l'alimentation de vingt personnes. Tom Marix reconnut aussi que
les touffes d'acacias commençaient à reparaître sur la plaine, et
il fut possible d'employer comme nourriture leurs graines
préalablement grillées sur le feu.
Oui! il était temps d'atteindre la vallée de la Fitz-Roy, d'y
trouver les ressources qu'on eût vainement demandées à cette
contrée maudite. Un retard de quelques jours, et la plupart de ces
pauvres gens n'auraient pas la force d'y arriver.
À la date du 5 avril, il ne restait plus rien des conserves, rien
de la viande fournie par le dépeçage des chameaux. Une poignée de
graines d'acacias, voilà à quoi Mrs. Branican et ses compagnons
étaient réduits.
En effet, Tom Marix hésitait à sacrifier les deux dernières bêtes
qui avaient survécu. En songeant au chemin qu'il fallait encore
parcourir, il ne pouvait s'y résoudre. Il dut en venir là,
pourtant, et dès le soir même, car personne n'avait mangé depuis
quinze heures.
Mais au moment de la halte, un des hommes accourut en criant:
«Tom Marix... Tom Marix... les deux chameaux viennent de tomber.
-- Essayez de les relever...
-- C'est impossible.
-- Alors qu'on les tue sans attendre...
-- Les tuer?... répondit l'homme. Mais ils vont mourir, s'ils ne
sont morts déjà!
-- Morts!» s'écria Tom Marix.
Et il ne put retenir un geste de désespoir, car, une fois morts,
la chair de ces animaux ne serait plus mangeable. Suivi de Mrs.
Branican, de Zach Fren, de Godfrey et de Jos Meritt, Tom Marix se
rendit à l'endroit où les deux bêtes venaient de s'abattre. Là,
couchées sur le sol, elles s'agitaient convulsivement, l'écume à
la bouche, les membres contractés, la poitrine haletante. Elles
allaient mourir, et non de mort naturelle.
«Que leur est-il donc arrivé? demanda Dolly. Ce n'est pas la
fatigue... ce n'est pas l'épuisement...
-- Non, répondit Tom Marix, je crains que ce ne soit l'effet de
quelque herbe malfaisante!
-- Bien!... Oh!... Très bien! Je sais ce que c'est! répondit Jos
Meritt. J'ai déjà vu cela dans les provinces de l'est... dans le
Queensland! Ces chameaux ont été empoisonnés...
-- Empoisonnés?... répéta Dolly.
-- Oui, dit Tom Marix, c'est le poison!
-- Eh bien, reprit Jos Meritt, puisque nous n'avons plus d'autres
ressources, il n'y a plus qu'à prendre exemple sur les
cannibales... à moins de mourir de faim!... Que voulez-vous?...
Chaque pays a ses usages, et le mieux est de s'y conformer!»
Le gentleman disait ces choses avec un tel accent d'ironie que,
les yeux agrandis par le jeûne, plus maigre qu'il ne l'avait
jamais été, il faisait peur à voir.
Ainsi donc les deux chameaux venaient de mourir empoisonnés. Et
cet empoisonnement -- Jos Meritt ne se trompait pas -- était dû à
une espèce d'ortie vénéneuse, assez rare pourtant dans ces plaines
du nord-ouest: c'est la «moroïdes laportea» qui produit une sorte
de framboise et dont les feuilles sont garnies de piquants acérés.
Rien que leur contact provoque des douleurs très vives et très
durables. Quant au fruit, il est mortel, si on ne le combat avec
le jus du «colocasia macrorhiza», autre plante qui pousse le plus
souvent sur les mêmes terrains que l'ortie vénéneuse.
L'instinct, qui empêche les animaux de toucher aux substances
nuisibles, avait été vaincu cette fois, et les pauvres bêtes,
n'ayant pu résister au besoin de dévorer ces orties, venaient de
succomber dans d'horribles souffrances.
Comment se passèrent les deux jours suivants, ni Mrs. Branican ni
aucun de ses compagnons n'en ont gardé le souvenir. Il avait fallu
abandonner les deux animaux morts, car, une heure après, ils
étaient en état de complète décomposition, tant est rapide l'effet
de ce poison végétal. Puis, la caravane, se traînant dans la
direction de la Fitz-Roy, cherchait à découvrir les mouvements de
terrains qui encadrent la vallée... Pourraient-ils l'atteindre
tous?... Non, et quelques-uns demandaient déjà qu'on les tuât sur
place, afin de leur épargner une plus effroyable agonie...
Mrs. Branican allait de l'un à l'autre... Elle essayait de les
ranimer... Elle les suppliait de faire un dernier effort... Le but
n'était plus éloigné... Quelques marches, les dernières... était
le salut... Mais qu'aurait-elle pu obtenir là-bas de ces
infortunés!
Le 8 avril au soir, personne n'eut la force d'établir le
campement. Les malheureux rampaient au pied des spinifex pour en
mâcher les feuilles poussiéreuses. Ils ne pouvaient plus parler...
ils ne pouvaient plus aller au delà... Tous tombèrent à cette
dernière halte.
Mrs. Branican résistait encore. Agenouillé près d'elle, Godfrey
l'enveloppait d'un suprême regard... Il l'appelait «mère!...
mère!...» comme un enfant qui supplie celle dont il est né de ne
pas le laisser mourir...
Et Dolly, debout au milieu de ses compagnons, parcourait l'horizon
du regard, en criant:
«John!... John!...»
Comme si c'était du capitaine John qu'un dernier secours eût pu
lui venir!