Journal de mistress Branican

Ce que le mot «désert» évoque à l'esprit, c'est le Sahara, avec

ses immenses plaines sablonneuses, coupées de fraîches et

verdoyantes oasis. Toutefois les régions centrales du continent

australien n'ont rien de commun avec les régions septentrionales

de l'Afrique, si ce n'est la rareté de l'eau. «L'eau s'est mise à

l'ombre», disent les indigènes, et le voyageur est réduit à errer

de puits en puits, situés pour la plupart à des distances

considérables. Cependant bien que le sable, soit qu'il s'étende en

couches, soit qu'il se relève en dunes, recouvre en grande partie

le sol australien, ce sol n'est pas absolument aride. Des

arbrisseaux, agrémentés de fleurettes, quelques arbres de loin en

loin, gommiers, acacias ou eucalyptus, cela est moins attristant

que la nudité du Sahara. Mais ces arbres, ces arbrisseaux, ne

fournissent ni fruits ni feuilles comestibles aux caravanes, qui

sont obligées d'emporter leurs vivres, et c'est à peine si la vie

animale est représentée au milieu de ces solitudes par le vol des

oiseaux de passage.

Mrs. Branican tenait avec une régularité et une exactitude

parfaite son journal de voyage. Quelques notes de ce journal

feront connaître, plus nettement que les montrerait un simple

récit, les incidents de ce cheminement si pénible. Elles diront

mieux aussi ce qu'était l'âme ardente de Dolly, sa fermeté au

milieu des épreuves, son inébranlable ténacité à ne point

désespérer, même lorsque le moment arriva où la plupart de ses

compagnons désespérèrent autour d'elle. On y verra enfin ce dont

une femme est capable, quand elle se dévoue à l'accomplissement

d'un devoir.

* * * * *

_10 novembre._ -- Nous avons quitté notre campement du mont Liebig

à quatre heures du matin. Ce sont de précieux renseignements que

nous a fournis ce courrier. Ils concordent avec ceux de ce pauvre

Felton. Oui, c'est au nord-ouest et plus spécialement du côté de

la rivière Fitz-Roy qu'il faut chercher la tribu des Indas. Près

de huit cents milles à franchir!... Nous les franchirons.

J'arriverai, dussé-je arriver seule, dussé-je devenir prisonnière

de cette tribu. Du moins, je le serais avec John!

Nous remontons vers le nord-ouest, à peu près sur la route du

colonel Warburton. Notre itinéraire se confondra sensiblement avec

le sien jusqu'à la Fitz-Roy river. Puissions-nous ne pas subir les

épreuves qu'il a subies, ni laisser en arrière quelques-uns de nos

compagnons, morts d'épuisement! Par malheur, les circonstances

sont moins favorables. C'est au mois d'avril que le colonel

Warburton a quitté Alice-Spring -- ce que serait le mois d'octobre

dans le Nord-Amérique, c'est-à-dire vers la fin de la saison

chaude. Notre caravane, au contraire, n'est partie d'Alice-Spring

qu'à la fin d'octobre, et nous sommes en novembre, c'est-à-dire au

commencement de l'été australien. Aussi la chaleur est-elle déjà

excessive, trente-cinq degrés centigrades à l'ombre, lorsqu'il y a

de l'ombre. Et nous ne pouvons en attendre que d'un nuage qui

passe sur le soleil, d'un abri que nous offre un bouquet

d'arbres...

L'ordre de marche adopté par Tom Marix est très pratique. La durée

et les heures des étapes sont également bien proportionnées. Entre

quatre et huit heures du matin, première étape, puis halte jusqu'à

quatre heures. Seconde étape de quatre heures à huit heures du

soir, et repos toute la nuit. Nous évitons ainsi de cheminer

pendant la brûlante méridienne. Mais que de temps perdu! que de

retards! En admettant qu'il ne survienne aucun obstacle, c'est à

peine si nous serons dans trois mois d'ici sur les bords de la

Fitz-Roy river...

Je suis très satisfaite des services de Tom Marix. Zach Fren et

lui sont deux hommes résolus, sur lesquels je puis compter en

toutes circonstances.

Godfrey m'effraie par sa nature passionnée. Il est toujours en

avant, et souvent nous le perdons de vue. J'ai de la peine à le

retenir près de moi, et, pourtant, cet enfant m'aime autant que

s'il était mon fils. Tom Marix lui a fait des observations sur sa

témérité. J'espère qu'il en tiendra compte.

Len Burker presque toujours à l'arrière de la caravane semble

plutôt rechercher la compagnie des noirs de l'escorte que celle

des blancs. Il connaît de longue date leurs goûts, leurs

instincts, leurs habitudes. Lorsque nous rencontrons des

indigènes, il nous est très utile, car il parle leur langue assez

pour les comprendre et en être compris. Puisse le mari de ma

pauvre Jane s'être sérieusement amendé, mais je crains!... Son

regard n'a pas changé -- un de ces regards sans franchise, qui se

détournent...

* * * * *

_13 novembre._ -- Il n'y a rien eu de nouveau pendant ces trois

jours. Quel soulagement et quelle consolation j'éprouve à voir

Jane près de moi! Que de propos nous échangeons dans la kibitka,

où nous sommes renfermées toutes les deux! J'ai fait partager ma

conviction à Jane, elle ne met plus en doute que je retrouverai

John. Mais la pauvre femme est toujours triste. Je ne la presse

point de questions sur son passé depuis le jour où Len Burker l'a

forcée de le suivre en Australie. Je comprends qu'elle ne puisse

se livrer tout entière. Il me semble quelquefois qu'elle va dire

des choses... On croirait que Len Burker la surveille... Quand

elle l'aperçoit, quand il s'approche, son attitude change, son

visage se décompose... Elle en a peur... Il est certain que cet

homme la domine, et que, sur un geste de lui, elle

l'accompagnerait au bout du monde.

Jane paraît avoir de l'affection pour Godfrey, et pourtant,

lorsque ce cher enfant vient près de notre kibitka dans

l'intention de causer, elle n'ose lui adresser la parole, ni même

lui répondre... Ses yeux se détournent, elle baisse la tête... On

dirait qu'elle souffre de sa présence.

Aujourd'hui, nous traversons une longue plaine marécageuse pendant

l'étape du matin. Il s'y rencontre quelques flaques d'eau, une eau

saumâtre, presque salée. Tom Marix nous dit que ces marais sont

des restes d'anciens lacs, qui se reliaient autrefois au lac Eyre

et au lac Torrens pour former une mer en dédoublant le continent.

Par bonheur, nous avions pu faire une provision d'eau à notre

halte de la veille, et nos chameaux se sont désaltérés

abondamment.

On trouve, paraît-il, plusieurs de ces lagunes, non seulement dans

les parties déprimées du sol, mais aussi au milieu des régions

plus élevées.

Le terrain est humide; le pied des montures y fait apparaître une

boue visqueuse, après avoir écrasé la couche saline qui recouvre

les flaques. Quelquefois la croûte résiste davantage à la

pression, et, lorsque le pied s'y enfonce brusquement, il jaillit

une éclaboussure de vase liquide.

Nous avons eu grand-peine à franchir ces marécages, qui s'étendent

sur une dizaine de milles vers le nord-ouest.

Rencontré déjà des serpents depuis notre départ d'Adélaïde. Ils

sont assez répandus en Australie, et en plus grand nombre à la

surface de ces lagunes, semées d'arbrisseaux et d'arbustes. Un de

nos hommes de l'escorte a même été mordu par un de ces venimeux

reptiles, longs d'au moins trois pieds, de couleur brune, et dont

le nom scientifique est, m'a-t-on dit, le _Trimesurus ikaheca_.

Tom Marix a aussitôt cautérisé la blessure avec une pincée de

poudre versée sur le bras de cet homme, et qu'il a enflammée.

L'homme -- c'était un blanc -- n'a pas même poussé un cri. Je lui

tenais le bras pendant l'opération. Il m'a remerciée. Je lui ai

fait donner un supplément de wiskey. Nous avons lieu de croire que

la blessure n'aura pas de suite fâcheuse.

Il faut prendre garde où l'on met le pied. D'être hissé sur un

chameau ne vous met pas complètement à l'abri de ces serpents. Je

crains toujours que Godfrey ne commette quelque imprudence et je

tremble, lorsque j'entends les noirs crier: «Vin'dohe!», mot qui

veut dire «serpent» en langue indigène.

Le soir, au moment où l'on installait les tentes pour la nuit,

deux de nos indigènes ont encore tué un reptile de grande taille.

Tom Marix dit que, si les deux tiers de serpents qui fourmillent

en Australie sont venimeux, il n'y a que cinq espèces dont le

venin soit dangereux pour l'homme. Le serpent que l'on vient de

tuer mesure une douzaine de pieds de long. C'est une sorte de boa.

Nos Australiens ont voulu l'accommoder pour leur repas du soir. Il

n'y avait qu'à les laisser faire.

Voici comment ils s'y prennent:

Un trou ayant été creusé dans le sable, un indigène y place des

pierres préalablement chauffées au milieu d'un brasier, et sur

lesquelles sont étendues des feuilles odorantes. Le serpent, dont

la tête et la queue ont été coupées, est exposé au fond du trou et

recouvert du même feuillage, qui est maintenu par des pierres

chaudes. Le tout reçoit une couche de terre piétinée, assez

épaisse pour que la vapeur de la cuisson ne puisse s'échapper au

dehors.

Nous assistons à cette opération culinaire, non sans quelque

dégoût; mais, lorsque le serpent, suffisamment cuit, a été retiré

de ce four improvisé, il faut convenir que sa chair exhale un

fumet délicieux. Ni Jane ni moi, n'en voulûmes goûter, bien que

Tom Marix assurât que, si la chair blanchâtre de ces reptiles est

assez insipide, leur foie est considéré comme un manger des plus

savoureux.

«On peut le comparer, dit-il, à ce qu'il y a de plus fin en fait

de gibier et particulièrement à la gélinotte.

-- Gélinotte!... Bien!... Oh!... Très bien! Délicieux, la

gélinotte!» s'écria Jos Meritt.

Et après s'être fait servir un petit morceau du foie, il en

redemanda un plus gros, et il eût fini par le dévorer tout entier.

Que voulez-vous? Le sans-façon britannique.

Quant à Gîn-Ghi, il ne s'est pas fait prier. Une belle tranche

fumante de la chair du serpent, qu'il a dégustée en gourmet, l'a

mis de belle humeur.

«_Ay ya!_ s'est-il écrié non sans un long soupir de regret, avec

quelques huîtres de Ning-Po et une fiole de vin de Tao-Ching, on

se croirait au Tié-Coung-Yuan!»

Et Gîn-Ghi voulut bien m'apprendre que c'était là le fameux débit

de thé de l'_Arc de fer_ à Pékin.

Godfrey et Zach Fren, surmontant leur répugnance, s'offrirent des

bribes de serpent. C'était très mangeable à leur avis. J'ai

préféré les en croire sur parole.

Il va sans dire que le reptile fut dévoré jusqu'à la dernière

bouchée par les indigènes de l'escorte. Ils ne laissèrent même pas

perdre le quelque peu de graisse que l'animal avait rendu pendant

la cuisson.

Durant la nuit, notre sommeil a été troublé par de sinistres

hurlements qui se sont fait entendre à une certaine distance.

C'était une troupe de «dingos». Le dingo pourrait être appelé le

chacal de l'Australie, car il tient du chien et du loup. Il

possède une fourrure jaunâtre ou d'un rouge brun, et une longue

queue très fournie. Fort heureusement, ces fauves se bornèrent à

hurler et n'attaquèrent point le campement. En très grand nombre,

ils auraient pu être redoutables.

* * * * *

_19 novembre._

-- La chaleur est de plus en plus accablante, et les creeks que

nous rencontrons encore sont presque entièrement desséchés. Il est

nécessaire de creuser leur lit, si l'on veut recueillir de cette

eau dont nous remplissons nos tonnelets. Avant peu, nous ne

pourrons plus compter que sur les puits; les creeks auront

disparu.

Je suis bien obligée de reconnaître qu'il existe une antipathie

vraiment inexplicable, on la dirait même instinctive, entre Len

Burker et Godfrey. Jamais l'un n'adresse la parole à l'autre. Il

est certain qu'ils s'évitent le plus qu'ils peuvent.

Je m'en suis entretenue un jour avec Godfrey.

«Tu n'aimes pas Len Burker? lui ai-je dit.

-- Non, mistress Dolly, m'a-t-il répondu, et ne me demandez pas de

l'aimer...

-- Mais il est allié à ma famille, ai-je repris. C'est mon parent,

Godfrey, et puisque tu m'aimes...

-- Mistress Dolly, je vous aime, mais je ne l'aimerai jamais.»

Cher Godfrey, quel est donc le pressentiment, la raison secrète,

qui le fait parler ainsi?

* * * * *

_27 novembre._ -- Aujourd'hui s'étendent devant nos yeux de larges

espaces, d'immenses steppes monotones, couverts de spinifex. C'est

une herbe épineuse que l'on a justement nommée «herbe porc-épic».

Il faut circuler entre des touffes qui s'élèvent quelquefois

jusqu'à cinq pieds au-dessus du sol, et dont les pointes très

aiguës risquent de blesser nos montures. Déjà les pousses de

spinifex ont cette teinte particulière qui suffit à indiquer

qu'elles sont impropres à l'alimentation des bêtes. Lorsque ces

pousses sont encore jaunes ou vertes, les chameaux ne refusent

point de s'en nourrir. Mais ce n'est plus le cas, et ils ne se

préoccupent que de ne point s'y frôler en passant.

Dans ces conditions, la marche devient extrêmement pénible. C'est

un parti à prendre, car nous aurons des centaines de milles à

franchir au milieu de ces plaines de spinifex. C'est l'arbuste du

désert, le seul qui puisse végéter sur les arides territoires du

centre de l'Australie.

La chaleur s'accroît sans cesse, l'ombre manque partout. Nos

piétons souffrent à l'excès de cette température violente. Et

croirait-on que, cinq mois plus tôt, ainsi que l'a constaté le

colonel Warburton, le thermomètre s'abaisse quelquefois bien au-

dessous de zéro, et les creeks sont emprisonnés sous une couche de

glace épaisse d'un pouce?

Les creeks se multiplient à cette époque; mais, à présent, quelle

que soit la profondeur à laquelle on creuserait leur lit, il ne

s'y trouverait pas une seule goutte d'eau.

Tom Marix a donné l'ordre à ceux des gens de l'escorte qui sont

montés, de céder de temps à autre leurs montures à ceux qui ne le

sont pas. Cette mesure a été prise dans le but de donner

satisfaction aux réclamations des noirs. Je vois avec regret que

Len Burker s'est fait leur porte-parole en cette circonstance.

Certainement ces hommes sont à plaindre: s'en aller pieds nus au

milieu des touffes de spinifex, par une température qui est à

peine supportable, même le soir, même le matin, c'est extrêmement

pénible. En tout cas, ce n'est pas à Len Burker d'exciter leur

jalousie contre l'escouade des blancs. Il se mêle de ce qui ne le

regarde pas. Je le prie de s'observer.

«Ce que j'en fais, Dolly, me répond-il, c'est dans l'intérêt

commun.

-- Je veux le croire, ai-je répliqué.

-- Il importe de répartir justement les charges...

-- Laissez-moi ce soin, monsieur Burker, dit Tom Marix, qui est

intervenu dans la discussion. Je prendrai les mesures

nécessaires.»

Je le vois bien, Len Burker se retire avec un dépit mal déguisé,

et il nous a lancé un mauvais regard. Jane s'en est aperçue, au

moment où les yeux de son mari se sont fixés sur elle, et la

pauvre femme a détourné la tête.

Tom Marix me promet de faire tout ce qui dépendra de lui, afin que

les hommes de l'escorte, blancs ou noirs, n'aient à se plaindre en

aucune façon.

* * * * *

_5 décembre._ -- Pendant nos haltes, nous avons beaucoup à

souffrir du fait des fourmis blanches. C'est par myriades que nous

assaillent ces insectes. Invisibles sous le sable fin, il suffit

de la pression du pied pour qu'ils apparaissent à la surface.

«J'ai la peau dure et coriace, me dit Zach Fren, une vraie peau de

requin, et pourtant ces maudites bêtes n'en font pas fi!»

La vérité est que le cuir des animaux n'est pas même assez épais

pour résister à la morsure de leurs mandibules. Nous ne pouvons

plus nous étendre à terre, sans en être aussitôt couverts. Pour

échapper à ces insectes, il faudrait s'exposer aux rayons du

soleil, dont ils ne peuvent supporter l'ardeur. Ce ne serait que

changer un mal pour un pire.

Celui de nous qui semble être le moins maltraité par ces fourmis,

c'est le Chinois. Est-il trop paresseux pour que ces importunes

piqûres triomphent de son indolence? je ne sais; mais, tandis que

nous changeons de place, nous débattant, à demi enragés, le

privilégié Gîn-Ghi, étalé à l'ombre d'une touffe de spinifex,

reste immobile et dort paisiblement, comme si ces malfaisantes

bêtes respectaient sa peau jaune.

Jos Meritt, au surplus, se montre aussi patient que lui. Bien que

son long corps offre à ces assaillants un vaste champ à dévorer,

il ne se plaint pas. D'un mouvement automatique et régulier, ses

deux bras se lèvent, retombent, écrasent machinalement des

milliers de fourmis, et il se contente de dire, en regardant son

serviteur indemne de toute morsure:

«Ces Chinois sont vraiment des êtres exceptionnellement favorisés

de la nature.

-- Gîn-Ghi?...

-- Mon maître Jos?

-- Il faudra que nous changions de peau?...

-- Volontiers, répond le Céleste, si, en même temps, nous

changeons de condition.

-- Bien... Oh!... Très bien! Mais, pour opérer ce changement de

peau, il conviendra d'abord d'écorcher l'un de nous, et ce sera

par vous que l'on commencera...

-- Nous reparlerons de cette affaire à la troisième lune», répond

Gîn-Ghi.

Et il se rendort jusqu'à la cinquième veille, pour employer son

poétique langage, c'est-à-dire jusqu'au moment où la caravane va

se remettre en route.

* * * * *

_10 décembre._ -- Ce supplice ne cesse qu'après le départ effectué

sur le signal donné par Tom Marix. Il est heureux que les fourmis

ne s'avisent pas de grimper aux jambes des chameaux. Quant à nos

piétons, ils ne sont pas absolument délivrés de ces insupportables

insectes.

En outre, pendant la marche nous ne laissons pas d'être en butte

aux attaques d'ennemis d'un autre genre, et non moins

désagréables; ce sont les moustiques, qui constituent l'un des

plus redoutables fléaux de l'Australie. Sous leur aiguillon,

surtout à l'époque des pluies, les bestiaux, comme s'ils étaient

frappés par une épidémie, maigrissent, dépérissent, meurent même,

sans qu'on puisse les préserver.

Et, cependant, que n'aurions-nous donné pour être alors dans la

saison des pluies? Il n'est rien, en vérité, ce fléau des fourmis

ou des moustiques, auprès des tortures de la soif que provoquent

les chaleurs du mois de décembre australien. Le manque d'eau finit

par amener l'anéantissement de toutes les facultés

intellectuelles, de toutes les forces physiques. Et voilà que nos

réserves s'épuisent, que nos tonnelets sonnent le creux! Après

avoir été remplis au dernier creek, ce qu'ils contiennent n'est

qu'un liquide échauffé, épais, troublé par les secousses, qui ne

suffit plus à étancher la soif. Notre situation sera bientôt celle

des chauffeurs arabes à bord des steamers qui traversent la Mer

Rouge: les malheureux tombent à demi pâmés devant le foyer de

leurs chaudières.

Ce qui est non moins alarmant, c'est que nos chameaux commencent à

se traîner, au lieu de garder cette allure du pas relevé, qui leur

est familière. Leurs cous se tendent vers l'horizon tracé autour

de la longue et large plaine rase, sans un accident du sol, sans

une ondulation de terrain. Toujours l'immense steppe, recouvert de

l'aride spinifex, que ses profondes racines maintiennent dans le

sable. Il n'y a pas un arbre en vue, pas un indice auquel on

puisse reconnaître la présence d'un puits ou d'une source.

* * * * *

_16 décembre._ -- En deux étapes, notre caravane n'a pas franchi

neuf milles aujourd'hui. Au reste, depuis plusieurs jours j'ai

constaté que notre moyenne de marche a baissé dans une proportion

notable. Malgré leur vigueur, nos bêtes n'avancent que d'un pas

languissant, surtout celles qui transportent le matériel, Tom

Marix entre en fureur, lorsqu'il voit ses hommes s'arrêter

brusquement, avant qu'il ait donné le signal de la halte. Il

s'approche des chameaux de bât, et il les frappe de sa cravache,

dont les cinglements, après tout, n'ont que peu d'action sur le

cuir de ces rustiques animaux.

Ce qui amène Jos Meritt à dire, avec ce flegme dont il ne se

départ jamais:

«Bien!... Oh!... Très bien, monsieur Marix! Mais, que je vous

donne un bon conseil: ce n'est pas sur le chameau qu'il faut

taper, c'est sur son conducteur.»

Et, certainement il n'aurait pas déplu à Tom Marix de se ranger à

cet avis, si je ne fusse intervenue pour l'en empêcher. Aux

fatigues que nos gens éprouvent, ayons la prudence, à tout le

moins, de ne pas joindre les mauvais traitements. Quelques-uns

d'entre eux finiraient par déserter, je crains que cela arrive,

principalement si l'idée en vient aux noirs de l'escorte, bien que

Tom Marix ne cesse de me rassurer à cet égard.

* * * * *

_Du 17 au 27 décembre._ -- Le voyage se poursuit dans ces

conditions.

Pendant les premiers jours de la semaine, le temps s'est modifié

avec le vent qui souffle plus vivement. Quelques nuages sont

montés du nord, présentant des volutes arrondies. On dirait de

grosses bombes qu'une étincelle suffirait à faire éclater.

Ce jour-là -- 23 -- l'étincelle a jailli, un éclair a sillonné

l'espace. Les éclats stridents de la foudre se sont produits avec

une intensité rare, mais sans être suivis de ces roulements

prolongés que les échos se renvoient dans les pays montagneux. En

même temps, les courants atmosphériques se sont déchaînés d'une

telle violence que nous n'avons pu tenir sur nos bêtes. Il a fallu

en descendre et même s'étendre sur le sol. Zach Fren, Godfrey, Tom

Marix et Len Burker ont eu beaucoup de peine à protéger notre

kibitka contre l'impétuosité des rafales. Quant à camper sous de

tels assauts, à dresser nos tentes entre les touffes de spinifex,

impossible d'y songer. En un instant, tout le matériel eût été

dispersé, lacéré, mis hors d'usage.

«Cela n'est rien, dit Zach Fren en se frottant les mains. Un orage

est bientôt passé.

-- Vive l'orage, s'il donne de l'eau!» s'écria Godfrey.

Godfrey a raison: de l'eau! de l'eau! c'est notre cri... Mais

pleuvra-t-il?... Toute la question est là?... Oui, c'est toute la

question car une pluie abondante, ce serait pour nous la manne du

désert. Par malheur, l'air était si sec -- ce qui se reconnaissait

à la singulière brièveté des coups de tonnerre -- que l'eau des

nuages pourrait bien rester à l'état de vapeur et ne point se

résoudre en pluie. Et pourtant, il eût été difficile d'imaginer un

plus violent orage, un plus assourdissant échange de détonations

et d'éclairs.

Je pus observer alors ce qui m'avait été dit de l'attitude des

aborigènes australiens en présence de ces météores. Ils ne

craignent pas d'être frappés du tonnerre, ils ne ferment pas les

yeux devant l'éclair, ils ne frémissent pas aux éclats de la

foudre. En effet, c'étaient des exclamations de joie que

poussaient les noirs de notre escorte. Ils ne subissaient en

aucune façon cette impression physique que ressent tout être

vivant, lorsque l'espace est chargé d'électricité, au moment où ce

fluide se manifeste par le déchirement des nues dans les hauteurs

du ciel en feu.

Décidément, l'appareil nerveux est peu sensible chez ces êtres

primitifs. Après tout, peut-être saluaient-ils dans cet orage le

déluge qu'il pouvait contenir? Et en vérité, cette attente était

le supplice de Tantale dans toute son âpreté.

«Mistress Dolly... mistress Dolly, me disait Godfrey, c'est

pourtant de l'eau, de la bonne eau pure, de l'eau du ciel, qui est

suspendue sur notre tête! Voilà des éclairs qui crèvent ces

nuages, et il n'en tombe rien!

-- Un peu de patience, mon enfant, lui répondis-je, ne nous

désespérons pas...

-- En effet, dit Zach Fren, les nuages s'épaississent et

s'abaissent en même temps. Ah! si le vent voulait s'apaiser, tout

ce vacarme finirait en cataractes!»

De fait, ce qu'il y avait le plus à craindre, c'était que

l'ouragan n'emportât cet amas de vapeurs vers le sud, sans nous

verser une goutte d'eau...

Vers trois heures de l'après-midi, il semble que l'horizon au nord

commence à se dégager, que l'orage aura bientôt pris fin. Ce sera

une cruelle déception!

«Bien!... Oh!... Très bien!»

C'est Jos Meritt qui vient de lancer son exclamation habituelle.

Jamais cette locution approbative n'a été plus justifiée. Notre

Anglais, la main étendue, constate qu'elle s'est mouillée de

quelques larges gouttes.

Le déluge ne se fit pas attendre. Il fallut nous abriter

étroitement sous nos vêtements de caoutchouc. Puis, sans perdre

une minute, tous les récipients que comprenait le matériel furent

disposés sur le sol, de manière à recevoir cette bienfaisante

averse. On étendit même des linges, des toiles, des couvertures,

dont il suffirait d'exprimer l'eau, quand elles seraient imbibées

-- ce qui servirait à désaltérer les bêtes.

D'ailleurs, sur l'heure même, les chameaux purent apaiser la soif

qui les torturait. Des ruisselets et des mares s'étaient

rapidement formés entre les touffes de spinifex. La plaine

menaçait de se transformer en un vaste marécage. Il y eut de

l'eau, et pour tout le monde. Nous nous étions d'abord délectés à

cette source abondante, que la terre desséchée allait absorber

comme ferait une éponge, et dont le soleil, qui reparaissait à

l'horizon, ne tarderait pas à vaporiser les dernières larmes.

Enfin, c'était notre réserve assurée pour plusieurs jours. C'était

la possibilité de reprendre nos étapes quotidiennes avec un

personnel ranimé de corps et d'âme, et des animaux solidement

remis sur pied. Les tonnelets furent remplis jusqu'aux bondes.

Tout ce qui était étanche fut employé comme récipient. Quant aux

chameaux, ils ne négligèrent point de garnir la poche intérieure

dont la nature les a pourvus, et dans laquelle ils peuvent

s'approvisionner d'eau pour un certain temps. Et dût-on en être

surpris, cette poche contient environ quinze gallons[15].

Malheureusement ils sont rares, les orages qui désaltèrent la

surface du continent australien, du moins à cette époque de

l'année où la chaleur estivale est dans toute sa puissance. C'est

donc une éventualité favorable sur laquelle il serait imprudent de

compter pour l'avenir. Cet orage avait duré trois heures à peine,

et le lit brûlant des creeks aurait bientôt absorbé ce qu'il leur

avait versé des eaux du ciel. Les puits, il est vrai, en

profiteraient dans une plus large mesure, et nous n'aurons qu'à

nous en féliciter, si cet orage n'a pas été local. Espérons qu'il

aura rafraîchi sur quelques centaines de milles la plaine

australienne.

* * * * *

_29 décembre._ -- C'est dans ces conditions, et en nous raccordant

de très près à l'itinéraire du colonel Warburton, que nous avons

atteint sans nouvel incident Waterloo-Spring, à cent quarante

milles du mont Liebig. Notre expédition touchait alors le cent

vingt-sixième degré de longitude, que Tom Marix et Godfrey ont

relevé sur la carte. Elle venait de franchir la limite

conventionnelle, établie par un trait rectiligne, tiré du sud au

nord, entre les provinces avoisinantes et cette vaste portion du

continent qui porte le nom d'Australie occidentale.

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Mistress Branican · 第 57 / 72 题