Au delà de la station d'Alice-Spring

Le lendemain, 24 octobre, Mrs. Branican s'occupa de réorganiser

l'expédition en vue d'une campagne, qui serait probablement

longue, pénible, périlleuse, puisqu'elle aurait pour théâtre ces

régions à peu près inconnues de l'Australie centrale.

Alice-Spring n'est qu'une station de l'Overland-Telegraf-Line --

quelque vingtaine de maisons, dont l'ensemble mériterait à peine

le nom de village.

En premier lieu, Mrs. Branican se rendit auprès du chef de cette

station, M. Flint. Peut-être possédait-il des renseignements sur

les Indas?... Est-ce que cette tribu, chez laquelle le capitaine

John était retenu prisonnier, ne descendait pas parfois de

l'Australie occidentale jusque dans les régions du centre?

M. Flint ne put rien dire de précis à cet égard, si ce n'est que

ces Indas parcouraient de temps à autre la partie ouest de la

Terre Alexandra. Jamais il n'avait entendu parler de John

Branican. Quant à Harry Felton, ce qu'il en savait, c'est qu'il

avait été recueilli à quatre-vingts milles dans l'est de la ligne

télégraphique, sur la frontière du Queensland. Selon lui, le mieux

était de s'en rapporter aux renseignements assez précis que

l'infortuné avait fournis avant de mourir; il s'engageait à

poursuivre cette campagne en coupant obliquement vers les

districts de l'Australie occidentale. Il espérait d'ailleurs

qu'elle aurait une heureuse issue, et que Mrs. Branican réussirait

là où lui, Flint, avait échoué, lorsqu'il s'était lancé, six ans

auparavant, à la recherche de Leichhardt -- projet que des guerres

de tribus indigènes l'avaient bientôt contraint d'abandonner. Il

se mettait à la disposition de Mrs. Branican pour lui procurer

toutes les ressources qu'offrait la station. C'était, ajouta-t-il,

ce qu'il avait fait pour David Lindsay, lorsque ce voyageur

s'arrêta à Alice-Spring en 1886, avant de se diriger vers le lac

Nash et le massif oriental des Mac-Donnell-Ranges.

Voici ce qu'était, à cette époque, la partie du continent

australien que l'expédition se préparait à explorer en remontant

vers le nord-ouest.

À deux cent soixante milles de la station d'Alice-Spring, sur le

cent vingt-septième méridien, se développe la frontière

rectiligne, qui, du sud au nord, sépare l'Australie méridionale,

la Terre Alexandra et l'Australie septentrionale de cette province

désignée sous le nom d'Australie occidentale, dont Perth est la

capitale. Elle est la plus vaste, la moins connue et la moins

peuplée des sept grandes divisions du continent. En réalité, elle

n'est déterminée géographiquement que sur le périmètre de ses

côtes, qui comprennent les Terres de Nuyts, de Lieuwin, de

Wlaming, d'Endrack, de Witt et de Tasman.

Les cartographes modernes indiquent à l'intérieur de ce

territoire, dont les indigènes nomades sont seuls à parcourir les

lointaines solitudes, trois déserts distincts:

1° Au sud, le désert, compris entre les trentième et vingt-

huitième degrés de latitude, qu'explora Forrest en 1869, depuis le

littoral jusqu'au cent vingt-troisième méridien, et que Giles

traversa, dans son entier en 1875.

2° Le Gibson-Desert, compris entre les vingt-huitième et vingt-

troisième degrés, dont le même Giles parcourut les immenses

plaines pendant l'année 1876.

3° Le Great-Sandy-Desert, compris entre le vingt-troisième degré

et la côte septentrionale, que le colonel Warburton parvint à

franchir de l'est au nord-ouest en 1873, et au prix de quels

dangers, on le sait.

Or, c'était précisément sur ce territoire que l'expédition de Mrs.

Branican allait opérer ses recherches. L'itinéraire du colonel

Warburton, c'était celui auquel il convenait de se tenir, d'après

les renseignements donnés par Harry Felton. De la station d'Alice-

Spring jusqu'au littoral de l'océan Indien, le voyage de cet

audacieux explorateur n'avait pas exigé moins de quatre mois, soit

quinze mois de durée totale entre septembre 1872 et janvier 1874.

Combien de temps coûterait celui que Mrs. Branican et ses

compagnons se préparaient à entreprendre?...

Dolly recommanda à Zach Fren et à Tom Marix de ne pas perdre un

jour, et, très activement secondés par M. Flint, ils purent se

conformer à ses ordres.

Depuis une quinzaine de jours, trente chameaux, achetés à haut

prix pour le compte de Mrs. Branican, avaient été réunis à la

station d'Alice-Spring, sous la conduite de chameliers afghans.

L'introduction des chameaux en Australie ne datait que de trente

ans. C'est en 1860 que M. Elder en fit importer de l'Inde une

certaine quantité. Ces utiles animaux, sobres et robustes, de

complexion très rustique, sont capables de porter une charge de

cent cinquante kilogrammes et de faire quarante kilomètres par

vingt-quatre heures, «en allant toujours leur pas», comme on dit

vulgairement. En outre, ils peuvent rester une semaine sans

manger, et, sans boire, six jours l'hiver et trois jours l'été.

Aussi sont-ils appelés à rendre sur cet aride continent les mêmes

services que dans les régions brûlantes de l'Afrique. Là comme ici

ils subissent presque impunément les privations provenant du

manque d'eau et des chaleurs excessives. Le désert du Sahara et le

Great-Sandy-Desert ne sont-ils pas traversés par les méridiens

correspondants des deux hémisphères?

Mrs. Branican disposait de trente chameaux, vingt de selle et dix

de bât. Le nombre des mâles était plus considérable que celui des

femelles. La plupart étaient jeunes, mais dans de bonnes

conditions de force et de santé. De même que l'escorte avait pour

chef Tom Marix, de même ces animaux avaient pour chef un chameau

mâle, le plus âgé, auquel les autres obéissaient volontiers. Il

les dirigeait, les rassemblait aux haltes, les empêchait de

s'enfuir avec les chamelles. Lui mort ou malade, la troupe

risquerait de se débander, et les conducteurs seraient impuissants

à maintenir le bon ordre. Il allait de soi que ce précieux animal

fût attribué à Tom Marix, et ces deux chefs -- l'un portant

l'autre -- avaient leur place indiquée en tête de la caravane.

Il fut convenu que les chevaux et les boeufs, qui avaient

transporté le personnel depuis la station de Farina-Town jusqu'à

la station d'Alice-Spring, seraient laissés aux bons soins de

M. Flint. On les retrouverait au retour avec les buggys et les

chariots. Toutes les probabilités, en effet, étaient que

l'expédition reprît en revenant vers Adélaïde la route jalonnée

par les poteaux de l'Overland-Telegraf-Line.

Dolly et Jane occuperaient ensemble une «kibitka», sorte de tente

à peu près identique à celle des Arabes, et que portait l'un des

plus robustes chameaux de la troupe. Elles pourraient s'y abriter

des rayons du soleil derrière d'épais rideaux et même se protéger

contre ces pluies, que de violents orages déversent -- trop

rarement, il est vrai -- sur les plaines centrales du continent.

Harriett, la femme au service de Mrs. Branican, habituée aux

longues marches des nomades, préférait suivre à pied. Ces grandes

bêtes à deux bosses lui paraissaient plutôt destinées à

transporter des colis que des créatures humaines.

Trois chameaux de selle étaient réservés à Len Burker, à Godfrey

et à Zach Fren, qui sauraient s'accoutumer à leur marche dure et

cahotante. D'ailleurs, il n'était pas question de prendre une

autre allure que le pas régulier de ces animaux, puisqu'une partie

du personnel ne serait pas monté. Le trot ne deviendrait

nécessaire que si l'obligation se présentait de devancer la

caravane, afin de découvrir un puits ou une source pendant le

parcours du Great-Sandy-Desert.

Quant aux blancs de l'escorte, c'était à eux qu'étaient destinés

les quinze autres chameaux de selle. Les noirs préposés à la

conduite des dix chameaux de bât, devaient faire à pied les douze

à quatorze milles que comprendraient les deux étapes quotidiennes;

cela ne serait pas excessif pour eux.

Ainsi fut réorganisée la caravane en vue des épreuves inhérentes à

cette seconde période du voyage. Tout avait été combiné, avec

approbation de Mrs. Branican, pour suffire aux exigences de la

campagne, si longue qu'elle dût être, en ménageant les bêtes et

les hommes. Mieux pourvue de moyens de transport, mieux fournie de

vivres et d'effets de campement, fonctionnant dans des conditions

plus favorables qu'aucun des précédents explorateurs du continent

australien, il y avait lieu d'espérer qu'elle atteindrait son but.

Il reste à dire ce que deviendrait Jos Meritt. Ce gentleman et son

domestique Gîn-Ghi allaient-ils demeurer à la station d'Alice-

Spring? S'ils la quittaient, serait-ce pour continuer à suivre la

ligne télégraphique dans la direction du nord? Ne se porteraient-

ils pas plutôt soit vers l'est, soit vers l'ouest, à la recherche

des tribus indigènes? C'était là, en effet, que le collectionneur

aurait chance de découvrir l'introuvable couvre-chef dont il

suivait depuis si longtemps la piste. Mais, à présent qu'il était

privé de monture, dépossédé de bagages, démuni de vivres, comment

parviendrait-il à continuer sa route?

À plusieurs reprises, depuis qu'ils étaient rentrés en relation,

Zach Fren avait interrogé Gîn-Ghi à cet égard. Mais le Céleste

avait répondu qu'il ne savait jamais ce que déciderait son maître,

attendu que son maître ne le savait pas lui-même. Ce qu'il pouvait

affirmer, pourtant, c'est que Jos Meritt ne consentirait point à

revenir en arrière, tant que sa monomanie ne serait pas

satisfaite, et que lui, Gîn-Ghi, originaire de Hong-Kong, n'était

pas près de revoir le pays «où les jeunes Chinoises, vêtues de

soie, cueillent de leurs doigts effilés la fleur du nénuphar».

Cependant, on était à la veille du départ, et Jos Meritt n'avait

encore rien dit de ses projets, lorsque Mrs. Branican fut avisée

par Gîn-Ghi que le gentleman sollicitait la faveur d'un entretien

particulier.

Mrs. Branican, très désireuse de rendre service à cet original

dans la mesure du possible, fit répondre qu'elle priait

l'honorable Jos Meritt de vouloir bien se rendre à la maison de

M. Flint, où elle demeurait depuis son arrivée à la station.

Jos Meritt s'y transporta aussitôt -- c'était dans l'après-midi du

25 octobre -- et dès qu'il fut assis en face de Dolly, il entra en

matière en ces termes:

«Mistress Branican... Bien!... Oh!... Très bien! Je ne doute pas,

non... je ne doute pas un instant que vous ne retrouviez le

capitaine John... Et je voudrais être aussi certain de mettre la

main sur ce chapeau à la découverte duquel tendent tous les

efforts d'une existence déjà très mouvementée... Bien!... Oh!...

Très bien! Vous devez savoir pourquoi je suis venu fouiller les

plus secrètes régions de l'Australie?

-- Je le sais, monsieur Meritt, répondit Mrs. Branican, et, de mon

côté, je ne doute pas que vous ne soyez un jour payé de tant de

persévérance.

-- Persévérance... Bien!... Oh!... Très bien!... C'est que, voyez-

vous, mistress, ce chapeau est unique au monde!

-- Il manque à votre collection?...

-- Regrettablement... et je donnerais ma tête pour pouvoir le

mettre dessus!

-- C'est un chapeau d'homme? demanda Dolly, qui s'intéressait

plutôt par bonté que par curiosité aux innocentes fantaisies de ce

maniaque.

-- Non, mistress, non... Un chapeau de femme... Mais de quelle

femme!... Vous m'excuserez si je tiens à garder le secret sur son

nom et sa qualité... de crainte d'exciter la concurrence... Songez

donc, mistress... si quelqu'autre...

-- Enfin avez-vous un indice?...

-- Un indice?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce que j'ai appris à

grand renfort de correspondances, d'enquêtes, de pérégrinations,

c'est que ce chapeau a émigré en Australie, après d'émouvantes

vicissitudes, et que, parti de haut... oui, de très haut!... il

doit orner maintenant la tête d'un souverain de tribu indigène...

-- Mais cette tribu?...

-- C'est l'une de celles qui parcourent le nord ou l'ouest du

continent. Bien!... Oh!... Très bien! S'il le faut, je les

visiterai toutes... je les fouillerai toutes... Et, puisqu'il est

indifférent que je commence par l'une ou par l'autre, je vous

demande la permission de suivre votre caravane jusque chez les

Indas.

-- Très volontiers, monsieur Meritt, répondit Dolly, et je vais

donner l'ordre que l'on se procure, s'il est possible, deux

chameaux supplémentaires...

-- Un seul suffira, mistress, un seul pour mon domestique et pour

moi... d'autant mieux que je me propose de monter la bête et que

Gîn-Ghi se contentera d'aller à pied.

-- Vous savez que nous devons partir demain matin, monsieur

Meritt?

-- Demain?... Bien!... Oh!... Très bien! Ce n'est pas moi qui vous

retarderai, mistress Branican. Mais il est entendu, n'est-il pas

vrai, que je ne m'occupe aucunement de ce qui concerne le

capitaine John... Cela, c'est votre affaire... Je ne m'occupe que

de mon chapeau...

-- De votre chapeau, c'est convenu, monsieur Meritt!» répondit

Dolly.

Là-dessus, Jos Meritt se retira en déclarant que cette

intelligente, énergique et généreuse femme méritait de retrouver

son mari autant, à tout le moins, qu'il méritait, lui, de mettre

la main sur le joyau, dont la conquête compléterait sa collection

de coiffures historiques.

Gîn-Ghi, avisé d'avoir à se tenir prêt pour le lendemain, dut

s'occuper de mettre en ordre les quelques objets qui avaient été

sauvés du désastre, après l'affaire des moutons. Quant à l'animal

que le gentleman devait partager avec son serviteur -- de la

manière qu'il a été dit ci-dessus -- M. Flint parvint à se le

procurer. Cela lui valut un: «Bien!... Oh!... Très bien!» de la

part de son très reconnaissant Jos Meritt.

Le lendemain, 26 octobre, le signal du départ fut donné, après que

Mrs. Branican eut pris congé du chef de la station. Tom Marix et

Godfrey précédaient les blancs de l'escorte qui étaient montés.

Dolly et Jane s'installèrent dans la kibitka, ayant Len Burker

d'un côté, Zach Fren de l'autre. Puis venait, majestueusement

achevalé entre les deux bosses de sa monture, Jos Meritt, suivi de

Gîn-Ghi. Arrivaient ensuite les chameaux de bât et les noirs

formant la seconde moitié de l'escorte.

À six heures du matin, l'expédition, laissant à sa droite

l'Overland-Telegraf-Line et la station d'Alice-Spring,

disparaissait derrière un des contreforts des Mac-Donnell-Ranges.

Au mois d'octobre, en Australie, la chaleur est déjà excessive.

Aussi Tom Marix avait-il conseillé de ne voyager que pendant les

premières heures du jour -- de quatre à neuf heures -- et pendant

l'après-midi -- de quatre à huit heures. Les nuits mêmes

commençaient à être suffocantes, et de longues haltes étaient

nécessaires pour acclimater la caravane aux fatigues des régions

centrales.

Ce n'était pas encore le désert, avec l'aridité de ses

interminables plaines, ses creeks entièrement à sec, ses puits qui

ne contiennent plus qu'une eau saumâtre, lorsque la sécheresse du

sol ne les a pas complètement taris. À la base des montagnes

s'étendait cette région accidentée où s'enchevêtrent les

ramifications des Mac-Donnell et des Strangways-Ranges, et que

sillonne la ligne télégraphique en se courbant vers le nord-ouest.

Cette direction, la caravane dut l'abandonner, afin de se porter

plus décidément à l'ouest, presque sur le parallèle qui se confond

avec le tropique du Capricorne. C'était à peu près la même route

que Giles avait suivie en 1872, et qui coupait celle de Stuart à

vingt-cinq milles au nord d'Alice-Spring.

Les chameaux ne marchaient qu'à petite allure sur ces terrains

très accidentés. De rares filets de creeks les arrosaient çà et

là. Les gens pouvaient y trouver à l'abri des arbres une eau

courante, assez fraîche, et dont les bêtes faisaient provision

pour plusieurs heures.

En longeant ces halliers clairsemés, les chasseurs de la caravane,

chargés de l'approvisionner de venaison, purent abattre diverses

pièces de gibier d'espèce comestibles -- entre autres des lapins.

On n'ignore pas que le lapin est à l'Australie ce que la

sauterelle est à l'Afrique. Ces trop prolifiques rongeurs finiront

par tout ronger, si l'on n'y prend garde. Jusqu'alors, le

personnel de la caravane les avait un peu dédaignés au point de

vue alimentaire, parce que ce qui constitue le vrai gibier

abondait dans les plaines et les forêts de l'Australie

méridionale. Il serait toujours temps de se rassasier de cette

chair un peu fade, lorsque les lièvres, les perdrix, les outardes,

les canards, les pigeons et autres bêtes de poil et de plume

feraient défaut. Mais, sur cette région riveraine des Mac-Donnell-

Ranges, il fallait bien se contenter de ce que l'on trouvait,

c'est-à-dire des lapins qui pullulaient à sa surface.

Et, à propos, dans la soirée du 31 octobre, Godfrey, Jos Meritt et

Zach Fren étant réunis, la conversation tomba sur cette engeance

qu'il est urgent de détruire. Et Godfrey ayant demandé s'il y

avait toujours eu des lapins en Australie:

«Non, mon garçon, répondit Tom Marix. Leur importation ne remonte

qu'à une trentaine d'années. Un joli cadeau qu'on nous a fait là!

Ces animaux se sont tellement multipliés qu'ils dévastent nos

campagnes. Certains districts en sont infestés à ce point qu'on ne

peut plus y élever ni moutons ni bestiaux. Les champs sont troués

par les terriers comme une écumoire, et l'herbe y est rongée

jusqu'à la racine. C'est une ruine absolue, et je finis par croire

que ce ne sont pas les colons qui mangeront les lapins, mais les

lapins qui mangeront les colons.

-- N'a-t-on pas employé des moyens puissants pour s'en délivrer?

fit observer Zach Fren.

-- Disons des moyens impuissants, répondit Tom Marix, puisque leur

quantité augmente au lieu de diminuer. Je connais un propriétaire,

qui a dû affecter quarante mille livres[14] à la destruction des

lapins qui ravageaient son run. Le gouvernement a mis leur tête

à prix, comme on fait pour les tigres et les serpents dans l'Inde

anglaise. Bah! semblables à celles de l'hydre, les têtes repoussent

à mesure qu'on les coupe et même en plus grand nombre. On a fait

usage de la strychnine, qui en a empoisonné par centaines de mille,

ce qui a failli donner la peste au pays. Rien n'a réussi.

-- N'ai-je pas entendu dire, demanda Godfrey, qu'un savant

français, M. Pasteur, avait proposé de détruire ces rongeurs en

leur donnant le choléra des poules?

-- Oui, et peut-être le moyen serait-il efficace? Mais il aurait

fallu... l'employer, et il ne l'a pas été, bien qu'une prime de

vingt mille livres ait été offerte dans ce but. Aussi le

Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud viennent-ils d'établir un

grillage long de huit cents milles, afin de protéger l'est du

continent contre l'invasion des lapins. C'est une véritable

calamité.

-- Bien!... Oh!... Très bien! Véritable calamité... repartit Jos

Meritt, de même que les types de la race jaune, qui finiront par

envahir les cinq parties du monde. Les Chinois sont les lapins de

l'avenir.»

Heureusement Gîn-Ghi n'était pas là, car il n'eût pas laissé

passer sans protestation cette comparaison offensante à l'égard

des Célestes. Ou, tout au moins, aurait-il haussé les épaules en

riant de ce rire particulier à sa race et qui n'est qu'une longue

et bruyante aspiration.

«Ainsi, dit Zach Fren, les Australiens renonceraient à continuer

la lutte?...

-- Et de quelle façon pourraient-ils s'y prendre?... répondit Tom

Marix.

-- Il me semble pourtant, dit Jos Meritt, qu'il y aurait un moyen

sûr d'anéantir ces lapins.

-- Et lequel? demanda Godfrey.

-- Ce serait d'obtenir du Parlement britannique un décret ainsi

conçu: «Il ne sera plus porté que des chapeaux de castor dans tout

le Royaume-Uni et les colonies qui en dépendent. Or, comme le

chapeau de castor n'est jamais fait qu'avec du poil de lapin...

Bien!... Oh!... Très bien!»

Et c'est ainsi que Jos Meritt acheva sa phrase par son exclamation

habituelle.

Quoi qu'il en soit, et en attendant que ledit décret fût rendu par

le Parlement, le mieux était de se nourrir des lapins abattus en

route. C'en serait autant de moins pour l'Australie, et on ne se

fit pas faute de leur donner la chasse. Quant aux autres animaux,

ils n'auraient pu servir à l'alimentation; mais on aperçut

quelques mammifères d'une espèce particulière, et des plus

intéressantes pour les naturalistes. L'un était un échidné de la

famille des monotrèmes, au museau en forme de bec avec des lèvres

cornées, au corps hérissé de piquants comme un hérisson, et dont

la principale nourriture se compose des insectes qu'il happe avec

sa langue filiforme, tendue hors de son terrier. L'autre était un

ornithorynque, avec des mandibules de canard, des poils d'un brun

roux, couvrant un corps déprimé qui mesure un pied de longueur.

Les femelles de ces deux espèces possèdent cette particularité

d'être ovovivipares; elles pondent des oeufs, mais les petits qui

en sortent, elles les allaitent.

Un jour, Godfrey, qui se distinguait parmi les chasseurs de la

caravane, fut assez heureux pour apercevoir et tirer un «iarri»,

sorte de kangourou d'allure très sauvage, qui, n'ayant été que

blessé, parvint à s'enfuir sous les fourrés du voisinage. Le jeune

novice n'en fut pas autrement chagriné, car à en croire Tom Marix,

ce mammifère n'a de valeur que par la difficulté qu'on éprouve à

l'atteindre, et non par ses propriétés comestibles. Il en fut de

même d'un «bungari», animal de grande taille à pelage noirâtre,

qui se faufile entre les hautes ramures à la façon des marsupiaux,

s'accrochant avec ses griffes de chat, balançant sa longue queue.

Cet être, essentiellement noctambule, se cache si adroitement

entre les branches qu'il est malaisé de l'y reconnaître.

Par exemple, Tom Marix fit observer que le bungari fournit un

gibier excellent, dont la chair est très supérieure à celle du

kangourou, lorsqu'on la fait rôtir sur des braises. On eut

d'autant plus de regret de n'en pouvoir juger, et il était

probable que les bungaris cesseraient de se montrer aux approches

du désert. Évidemment, en s'avançant à l'ouest, la caravane serait

réduite à ne vivre que de ses propres ressources.

Cependant, malgré les difficultés du sol, Tom Marix parvenait à

maintenir la moyenne réglementaire de douze à quatorze milles par

vingt-quatre heures -- moyenne sur laquelle était basée la marche

de l'expédition. Bien que la chaleur fût déjà très forte -- trente

à trente-cinq degrés à l'ombre -- le personnel la supportait assez

convenablement. Durant le jour, il est vrai, on trouvait encore

quelques groupes d'arbres au pied desquels le campement pouvait

être dressé dans des conditions acceptables. D'ailleurs, l'eau ne

manquait pas, bien qu'il n'y eût plus que quelques filets dans le

lit des creeks. Les haltes qui avaient régulièrement lieu de neuf

heures à quatre heures de l'après-midi, dédommageaient

suffisamment hommes et bêtes de la fatigue des marches.

La contrée était inhabitée. Les derniers runs avaient été laissés

en arrière. Plus de paddocks, plus d'enclos, plus de ces nombreux

moutons qu'une herbe courte et desséchée n'aurait pu nourrir. À

peine rencontrait-on de rares indigènes, qui se dirigeaient vers

les stations de l'Overland-Telegraf-Line.

Le 7 novembre, dans l'après-midi, Godfrey, qui s'était éloigné

d'un demi-mille en avant, revint en signalant la présence d'un

homme à cheval. Ce cavalier suivait une étroite sente au pied des

Mac-Donnell-Ranges, dont la base est formée de quartz et de grès

métamorphiques. Ayant aperçu la caravane, il piqua des deux et

l'eut rejointe en un temps de galop.

Le personnel venait de s'installer sous de maigres eucalyptus, un

bouquet de deux à trois arbres, qui donnaient à peine d'ombre. Là

sinuait un petit creek, alimenté par les sources que renferme la

chaîne centrale, et dont toute l'eau avait été bue par les racines

de ces eucalyptus.

Godfrey amena l'homme en présence de Mrs. Branican. Elle lui fit

d'abord donner une large rasade de wiskey, et il se montra très

reconnaissant de cette aubaine.

C'était un blanc australien âgé de trente-cinq ans environ, un de

ces excellents cavaliers, habitués à la pluie qui glisse sur leur

peau luisante comme sur un taffetas ciré, habitués au soleil qui

n'a plus rien à cuire sur leur teint absolument rissolé. Il était

courrier de son état, et remplissait ses fonctions avec zèle et

bonne humeur, parcourant les districts de la province, distribuant

les lettres, colportant les nouvelles de station en station, et

aussi dans les villages disséminés à l'est ou à l'ouest de la

ligne télégraphique. Il revenait alors d'Emu-Spring, poste de la

pente méridionale des Bluff-Ranges, après avoir traversé la région

qui s'étend jusqu'au massif des Mac-Donnell.

Ce courrier, qui appartenait à la classe des «roughmen», on aurait

pu le comparer au type bon garçon des anciens postillons de

France. Il savait endurer la faim, endurer la soif. Certain d'être

cordialement accueilli partout où il s'arrêtait, même quand il

n'avait pas à tirer une lettre de sa sacoche, résolu, courageux,

vigoureux, le revolver à la ceinture, le fusil en bandoulière, une

monture rapide et vigoureuse entre les jambes, il allait jour et

nuit, sans craindre les mauvaises rencontres.

Mrs. Branican eut plaisir à le faire causer, à lui demander des

renseignements sur les tribus aborigènes avec lesquelles il

s'était trouvé en rapport.

Ce brave courrier répondit obligeamment et simplement. Il avait

entendu parler -- comme tout le monde -- de la catastrophe du

_Franklin_; toutefois, il ignorait qu'une expédition, organisée

par la femme de John Branican, eût quitté Adélaïde pour explorer

les régions centrales du continent australien. Mrs. Branican lui

apprit aussi que, d'après les révélations de Harry Felton, c'était

parmi les peuplades de la tribu des Indas que le capitaine John

était retenu depuis quatorze ans.

«Et, dans vos courses, demanda-t-elle, avez-vous eu des relations

avec les indigènes de cette tribu?

-- Non, mistress, bien que ces Indas se soient parfois rapprochés

de la Terre Alexandra, répondit le courrier, et que j'aie souvent

entendu parler d'eux.

-- Peut-être pourriez-vous nous dire où ils se trouvent

actuellement? demanda Zach Fren.

-- Avec ces nomades, ce serait difficile... Une saison, ils sont

ici, une autre, ils sont là-bas...

-- Mais, en dernier lieu?... reprit Mrs. Branican, qui insista sur

cette question.

-- Je crois pouvoir affirmer, mistress, répondit le courrier, que

ces Indas étaient, il y a six mois, dans le nord-ouest de

l'Australie orientale, du côté de la rivière Fitz-Roy. Ce sont les

territoires que fréquentent volontiers les peuplades de la Terre

de Tasman. Mille diables! vous savez que pour atteindre ces

territoires, il faut traverser les déserts du centre et de

l'ouest, et je n'ai pas à vous apprendre à quoi on s'expose!...

Après tout, avec du courage et de l'énergie, on va loin... Donc,

faites-en provision, et bon voyage, mistress Branican!»

Le courrier accepta encore un grand verre de wiskey, et même

quelques boîtes de conserves qu'il glissa dans ses fontes. Puis,

remontant à cheval, il disparut en contournant la dernière pointe

des Mac-Donnell-Ranges.

Deux jours après, la caravane dépassait les extrêmes contreforts

de cette chaîne que domine la cime du mont Liebig. Elle était

enfin arrivée sur la limite du désert, à cent trente milles au

nord-ouest d'Alice-Spring.

Mistress Branican · 第 55 / 72 题