Rencontre inattendue

À la station de Lady Charlotte, Tom Marix avait demandé à Mrs.

Branican d'accorder vingt-quatre heures de repos. Bien que le

cheminement se fût effectué sans obstacles, la chaleur avait

fatigué les bêtes de trait. La route était longue jusqu'à Alice-

Spring, et il importait que les chariots, qui transportaient le

matériel, fussent assurés d'y arriver.

Dolly se rendit aux raisons que fit valoir le chef de l'escorte,

et l'on s'installa du mieux possible. Quelques cabanes, c'était

tout ce qui composait cette station, dont la caravane allait

tripler la population pendant un jour. Il fallut dès lors établir

un campement. Mais un squatter, qui dirigeait un important

établissement du voisinage, vint offrir à Mrs. Branican une

hospitalité plus confortable, et ses instances furent telles

qu'elle dut accepter de se rendre à Waldek-Hill, où une habitation

assez confortable était mise à sa disposition.

Ce squatter n'était que locataire de l'un de ces vastes domaines,

appelés «runs», dans la campagne australienne. Il est tel de ces

runs qui comprend jusqu'à six cent mille hectares,

particulièrement dans la province de Victoria. Bien que celui de

Waldek-Hill n'atteignît pas cette dimension, il ne laissait pas

d'être considérable. Entouré de «paddocks», sortes de clôtures, il

était spécialement consacré à l'élevage des moutons -- ce qui

nécessitait un assez grand nombre d'employés, de bergers affectés

au gardiennage des troupeaux, et de ces chiens sauvages, dont

l'aboiement rappelle le hurlement du loup.

C'est la qualité du sol qui détermine le choix de la station,

lorsqu'il s'agit d'établir un run. On préfère ces plaines où croît

naturellement le «salt bush», le buisson salé. Ces buissons aux

sucs nutritifs, qui ressemblent tantôt au plant de l'asperge,

tantôt à celui de l'anis, sont avidement recherchés des moutons,

qui appartiennent à l'espèce des «pig's faces» à têtes de porcs.

Aussitôt que les terrains ont été reconnus propres à la pâture, on

s'occupe de les transformer en herbages. On les livre d'abord aux

boeufs et aux vaches qui se contentent de leur herbe native,

tandis que les moutons, plus difficiles sur la nourriture,

n'acceptent que l'herbe fine de la seconde pousse.

Qu'on ne l'oublie pas, c'est à la laine que produit le mouton

qu'est due la grande richesse des provinces australiennes, et,

actuellement, on n'y compte pas moins de cent millions de ces

représentants de la race ovine.

Sur ce run de Waldek-Hill, autour de la maison principale et du

logement des employés, de larges étangs, qu'alimentait un creek

pourvu en abondance d'eau, étaient destinés au lavage des animaux

avant l'opération de la tonte. En face s'élevaient des hangars, où

le squatter rangeait les ballots de laine qu'il devait expédier

par convois sur le port d'Adélaïde.

À cette époque, cette opération de la tonte battait son plein au

run de Waldek-Hill. Depuis plusieurs jours, une troupe de tondeurs

nomades, ainsi que cela a lieu d'habitude, était venue y exercer

sa lucrative industrie.

Lorsque Mrs. Branican, accompagnée de Zach Fren, eut franchi les

barrières, elle fut frappée de l'étonnante animation qui régnait

dans l'enclos. Les ouvriers, travaillant à leur pièce, ne

perdaient pas un moment, et, comme les plus adroits peuvent

dépouiller de leur toison une centaine de moutons par jour, ils

s'assurent ainsi un gain qui peut s'élever à une livre. Le

grincement des larges ciseaux entre les mains du tondeur, les

bêlements des bêtes, lorsqu'elles recevaient quelque coup mal

dirigé, les appels des hommes entre eux, l'allée et venue des

ouvriers chargés d'enlever la laine pour la transporter sous les

hangars, cela était curieux à observer. Et, au-dessus de ce

brouhaha, dominaient les clameurs de petits garçons criant:

«tar!... tar!» lorsqu'ils apportaient des jattes de goudron

liquide, afin de panser les blessures produites par les tondeurs

trop maladroits.

À tout ce monde il faut des surveillants, si l'on veut que le

travail s'accomplisse dans de bonnes conditions. Aussi s'en

trouvait-il quelques-uns au run de Waldek-Hill, indépendamment des

employés du bureau de la comptabilité, c'est-à-dire une douzaine

d'hommes et de femmes, qui obtenaient là le moyen de vivre.

Et quelle fut la surprise de Mrs. Branican -- plus que de la

surprise, de la stupéfaction -- lorsqu'elle entendit son nom

prononcé à quelques pas derrière elle.

Une femme venait d'accourir. Elle s'était jetée à ses genoux, les

mains tendues, le regard suppliant...

C'était Jane Burker -- Jane moins vieillie par les années que par

la peine, les cheveux gris, le teint hâlé, presque méconnaissable,

mais que Dolly reconnut pourtant.

«Jane!...» s'écria-t-elle.

Elle l'avait relevée, et les deux cousines étaient dans les bras

l'une de l'autre.

Quelle avait donc été depuis douze ans la vie des Burker? Une vie

misérable -- et même une vie criminelle en ce qui concernait du

moins l'époux de l'infortunée Jane.

En quittant San-Diégo, pressé d'échapper aux poursuites qui le

menaçaient, Len Burker s'était réfugié à Mazatlan, l'un des ports

de la côte occidentale du Mexique. On s'en souvient, il laissait à

Prospect-House la mulâtresse Nô, chargée de veiller sur Dolly

Branican qui n'avait pas recouvré la raison à cette époque. Mais,

peu de temps après, quand la malheureuse folle eut été placée dans

la maison de santé du docteur Brumley par les soins de M. William

Andrew, la mulâtresse, n'ayant plus aucun motif de rester au

chalet, était partie pour rejoindre son maître, dont elle

connaissait la retraite.

C'était sous un faux nom que Len Burker avait cherché refuge à

Mazatlan, où la police californienne n'avait pu le découvrir.

D'ailleurs, il ne demeura que quatre ou cinq semaines dans cette

ville. À peine trois milliers de piastres -- solde de tant de

sommes dilapidées, et, en particulier, de la fortune personnelle

de Mrs. Branican -- constituaient tout son avoir. Reprendre ses

affaires aux États-Unis n'était plus possible, et il résolut de

quitter l'Amérique. L'Australie lui parut un théâtre favorable

pour tenter la fortune par tous les moyens, avant d'en être réduit

à son dernier dollar.

Jane, toujours sous l'absolue domination de son mari, n'aurait pas

eu la force de lui résister. Mrs. Branican, son unique parente,

était alors privée de raison. En ce qui concernait le capitaine

John, il n'y avait plus de doute sur son sort... Le _Franklin_

avait péri corps et biens... John ne reviendrait jamais à San-

Diégo... Rien ne pouvait désormais arracher Jane à cette triste

destinée vers laquelle l'entraînait Len Burker, et c'est dans ces

conditions qu'elle fut transportée sur le continent australien.

C'était à Sydney que Len Burker avait débarqué. Ce fut là qu'il

consacra ses dernières ressources à se lancer dans un courant

d'affaires, où il fit de nouvelles dupes, en déployant plus

d'habileté qu'à San-Diégo. Puis, il ne tarda pas à se lancer dans

des spéculations aventureuses et n'arriva qu'à perdre les quelques

gains que son travail lui avait procurés au début.

Dix-huit mois après s'être réfugié en Australie, Len Burker dut

s'éloigner de Sydney. En proie à une gêne qui touchait à la

misère, il fut contraint de chercher fortune ailleurs. Mais la

fortune ne le favorisa pas davantage à Brisbane, d'où il s'échappa

bientôt pour se réfugier dans les districts reculés du Queensland.

Jane le suivait. Victime résignée, elle fut réduite à travailler

de ses mains, afin de subvenir aux besoins du ménage. Rudoyée,

maltraitée par cette mulâtresse qui continuait à être le mauvais

génie de Len Burker, que de fois l'infortunée eut la pensée de

s'enfuir, de briser la vie commune, d'en finir avec les

humiliations et les déboires!... Mais cela était au-dessus de son

caractère faible et indécis. Pauvre chien que l'on frappe et qui

n'ose quitter la maison de son maître!

À cette époque, Len Burker avait appris par les journaux les

tentatives faites dans le but de retrouver les survivants du

_Franklin_. Ces deux expéditions du _Dolly-Hope_, entreprises par

les soins de Mrs. Branican, l'avaient mis en même temps au courant

de cette situation nouvelle: 1° Dolly avait recouvré la raison,

après une période de quatre ans, pendant laquelle elle était

restée dans la maison du docteur Brumley; 2° Au cours de cette

période, son oncle Edward Starter étant mort au Tennessee,

l'énorme richesse qui lui était échue par héritage, avait permis

d'organiser ces deux campagnes dans les mers de la Malaisie et sur

les côtes de l'Australie septentrionale. Quant à leur résultat

définitif, c'était la certitude acquise que les débris du

_Franklin_ avaient été retrouvés sur les récifs de l'île Browse,

et que le dernier survivant de l'équipage avait succombé dans

cette île.

Entre la fortune de Dolly et Jane, sa seule héritière, il n'y

avait plus qu'une mère ayant perdu son enfant, une épouse ayant

perdu son mari, et dont tant de malheurs devaient avoir compromis

la santé. Ce fut ce que se dit Len Burker. Mais que pouvait-il

tenter? Reprendre les relations de famille avec Mrs. Branican,

c'était impossible. Lui demander des secours par l'intermédiaire

de Jane, il se défiait, étant sous le coup de poursuites, à la

merci d'une extradition qui aurait été obtenue contre sa personne.

Et cependant, si Dolly venait à mourir, par quel moyen empêcher sa

succession d'échapper à Jane, c'est-à-dire à lui-même?

On ne l'a point oublié, sept années environ s'écoulèrent entre le

retour du _Dolly-Hope_ après sa seconde campagne, jusqu'au moment

où la rencontre de Harry Felton vint remettre en question la

catastrophe du _Franklin_.

Pendant ce laps de temps, l'existence de Len Burker devint plus

misérable qu'elle ne l'avait encore été. Des faits délictueux

qu'il avait accomplis sans aucun remords, il glissa sur la pente

des faits criminels. Il n'eut même plus de domicile fixe, et Jane

fut contrainte de se soumettre aux exigences de sa vie nomade.

La mulâtresse Nô était morte; mais Mrs. Burker ne recueillit aucun

bénéfice de la mort de cette femme, dont l'influence avait été si

funeste à son mari. N'étant plus que la compagne d'un malfaiteur,

celui-ci l'obligea à le suivre sur ces vastes territoires, où tant

de crimes restent impunis. Après l'épuisement des mines aurifères

de la province de Victoria et la dispersion des milliers de

«diggers», qui se trouvèrent sans ouvrage, le pays fut envahi par

une population peu accoutumée à la soumission et au respect des

lois au milieu du monde interlope des placers. Aussi s'était-il

bientôt formé une classe redoutable de ces déclassés, de ces gens

sans aveu, connus dans les districts du Sud-Australie sous le nom

de «larrikins». C'étaient eux qui couraient les campagnes et en

faisaient le théâtre de leurs criminels agissements, lorsqu'ils

étaient traqués de trop près par les polices urbaines.

Tels furent les compagnons auxquels s'associa Len Burker, quand sa

notoriété lui eut interdit l'accès des villes. Puis, à mesure

qu'il reculait à travers les régions moins surveillées, il se

liait avec des bandes de scélérats nomades, entre autres ces

farouches «bushrangers», qui datent des premières années de la

colonisation, et dont la race n'est pas éteinte.

Voilà à quel degré de l'échelle sociale était descendu Len Burker!

Au cours de ces dernières années, dans quelles mesures prit-il

part au pillage des fermes, aux vols de grands chemins, à tous les

crimes que la justice fut impuissante à réprimer, lui seul eût pu

le dire. Oui! lui seul, car Jane, presque toujours abandonnée en

quelque bourgade, ne fut point mise dans le secret de ces actes

abominables. Et peut-être le sang avait-il été répandu par la main

de l'homme qu'elle n'estimait plus, et que, cependant, elle n'eût

jamais voulu trahir!

Douze ans s'étaient écoulés, lorsque la réapparition de Harry

Felton vint derechef passionner l'opinion publique. Cette nouvelle

fut répandue par les journaux et notamment par les nombreuses

feuilles de l'Australie. Len Burker l'apprit en lisant un numéro

du _Sydney Morning Herald_, dans une petite bourgade du

Queensland, où il s'était alors réfugié, après une affaire de

pillage et d'incendie, qui grâce à l'intervention de la police,

n'avait pas précisément tourné à l'avantage des bushrangers.

En même temps qu'il était instruit des faits concernant Harry

Felton, Len Burker apprenait que Mrs. Branican avait quitté San-

Diégo pour venir à Sydney, afin de se mettre en rapport avec le

second du _Franklin_. Presque aussitôt circulait le bruit que

Harry Felton était mort, après avoir pu donner certaines

indications relatives au capitaine John. Environ quinze jours plus

tard, Len Burker était informé que Mrs. Branican venait de

débarquer à Adélaïde, à dessein d'organiser une expédition, à

laquelle elle prendrait part et qui aurait pour but de visiter les

déserts du centre et du nord-ouest de l'Australie.

Lorsque Jane connut l'arrivée de sa cousine sur le continent, son

premier sentiment fut de se sauver, de chercher un refuge près

d'elle. Mais, devant les menaces de Len Burker qui l'avait

devinée, elle n'osa donner suite à son désir.

C'est alors que le misérable résolut d'exploiter cette situation

sans temporiser. L'heure était décisive. Rencontrer Mrs. Branican

sur sa route, rentrer en grâce près d'elle, à l'aide d'hypocrisies

calculées, obtenir de l'accompagner au milieu des solitudes

australiennes, rien de moins difficile, en somme, et qui tendrait

plus sûrement à son but. Il n'était guère probable, en effet, que

le capitaine John, en admettant qu'il vécût encore, pût être

retrouvé chez ces indigènes nomades, et il était possible que

Dolly succombât au cours de cette dangereuse campagne. Toute sa

fortune alors reviendrait à Jane, sa seule parente... Qui sait?...

Il y a de ces hasards si profitables, lorsqu'on a le talent de les

faire naître...

Bien entendu, Len Burker se garda d'instruire Jane de son projet

de renouer des relations avec Mrs. Branican. Il se sépara des

bushrangers, sauf à réclamer plus tard leurs bons offices, s'il y

avait lieu de recourir à quelque coup de main. Accompagné de Jane,

il quitta le Queensland, se dirigea vers la station de Lady

Charlotte, dont il n'était distant que d'une centaine de milles,

et par laquelle la caravane devait nécessairement passer en se

rendant à Alice-Spring. Et voilà pourquoi depuis trois semaines,

Len Burker se trouvait au run de Waldek-Hill, où il remplissait

les fonctions de surveillant. C'est là qu'il attendait Dolly,

fermement décidé à ne reculer devant aucun crime pour devenir

possesseur de son héritage.

En arrivant à la station de Lady Charlotte, Jane ne se doutait de

rien. Aussi quelle fut son émotion, l'irrésistible et irraisonné

mouvement auquel elle obéit, lorsqu'elle se trouva inopinément en

présence de Mrs. Branican. Cela, d'ailleurs, servait trop bien les

projets de Len Burker pour qu'il eût la pensée d'y faire obstacle.

Len Burker avait alors quarante-cinq ans. Ayant peu vieilli, resté

droit et vigoureux, il avait toujours ce même regard fuyant et

faux, cette physionomie empreinte de dissimulation, qui inspirait

la méfiance. Quant à Jane, elle paraissait avoir dix ans de plus

que son âge, les traits flétris, les cheveux blanchis aux tempes,

le corps accablé. Et pourtant, son regard, éteint par la misère,

s'enflamma, lorsqu'il se porta sur Dolly.

Après l'avoir serrée entre ses bras, Mrs. Branican avait emmené

Jane dans une des chambres mises à sa disposition par le squatter

de Waldek-Hill. Là, il fut loisible aux deux femmes de

s'abandonner à leurs sentiments. Dolly ne se souvenait que des

soins dont Jane l'avait entourée au chalet de Prospect-House. Elle

n'avait rien à lui reprocher, et elle était prête à pardonner à

son mari, s'il consentait à ne plus les séparer l'une de l'autre.

Toutes deux causèrent longuement. Jane ne dit de son passé que ce

qu'elle en pouvait dire sans compromettre Len Burker, et Mrs.

Branican se montra très réservée en la questionnant à ce sujet.

Elle sentait combien la pauvre créature avait souffert et

souffrait encore. Cela ne lui suffisait-il pas qu'elle fût digne

de toute sa pitié, digne de toute son affection? La situation du

capitaine John, cette inébranlable assurance qu'elle avait de le

retrouver bientôt, les efforts qu'elle tenterait pour y réussir,

voilà ce dont elle parla surtout -- puis aussi de son cher petit

Wat... Et, lorsqu'elle en évoqua le souvenir toujours vivant en

elle, Jane devint si pâle, sa figure subit une altération telle

que Dolly crut que la pauvre femme allait se trouver mal.

Jane parvint à se dominer, et il fallut qu'elle racontât sa vie

depuis la funeste journée où sa cousine était devenue folle

jusqu'à l'époque où Len Burker l'avait contrainte à quitter San-

Diégo.

«Est-il possible, ma pauvre Jane, dit alors Dolly, est-il

possible, que, pendant ces quatorze mois, alors que tu me donnais

tes soins, il ne se soit jamais fait un éclaircissement dans mon

esprit?... Est-il possible que je n'aie eu aucun souvenir de mon

pauvre John?... Est-il possible que je n'aie jamais prononcé son

nom... ni celui de notre petit Wat?...

-- Jamais, Dolly, jamais! murmura Jane, qui ne pouvait retenir ses

larmes.

-- Et toi, Jane, toi, mon amie, toi qui es de mon sang, tu n'as

pas plus avant lu dans mon âme?... Tu ne t'es aperçue, ni dans mes

paroles ni dans mes regards, que j'eusse conscience du passé?...

-- Non... Dolly!

-- Eh bien, Jane, je vais te dire ce que je n'ai dit à personne.

Oui... lorsque je suis revenue à la raison... oui... j'ai eu le

pressentiment que John était vivant, que je n'étais pas veuve...

Et il m'a semblé aussi...

-- Aussi?...» demanda Jane.

Les yeux empreints d'une terreur inexplicable, le regard effaré,

elle attendait ce que Dolly allait dire.

«Oui! Jane, reprit Dolly, j'ai eu le sentiment que j'étais

toujours mère!»

Jane s'était relevée, ses mains battaient l'air comme si elle eût

voulu chasser quelque horrible image, ses lèvres s'agitaient sans

qu'elle parvînt à prononcer une parole. Dolly, absorbée dans sa

propre pensée, ne remarqua pas cette agitation, et Jane était

parvenue à retrouver un peu de calme à l'extérieur du moins,

lorsque son mari se montra à la porte de la chambre.

Len Burker, resté sur le seuil, regardait sa femme et semblait lui

demander:

«Qu'as-tu dit?»

Jane retomba anéantie devant cet homme. Invincible domination d'un

esprit fort sur un esprit faible, Jane était annihilée sous le

regard de Len Burker.

Mrs. Branican le comprit. La vue de Len Burker lui rappela son

passé, et ce que Jane avait enduré près de lui. Mais cette révolte

de son coeur ne dura qu'un instant. Dolly était résolue à écarter

ses récriminations, à dompter ses répulsions, afin de ne plus être

séparée de la malheureuse Jane.

«Len Burker, dit-elle, vous savez pourquoi je suis venue en

Australie. C'est un devoir auquel je me dévouerai jusqu'au jour où

je reverrai John, car John est vivant. Puisque le hasard vous a

placé sur ma route, puisque j'ai retrouvé Jane, la seule parente

qui me reste, laissez-la-moi, et permettez qu'elle m'accompagne

comme elle le désire...»

Len Burker fit attendre sa réponse. Sentant quelles préventions

existaient contre lui, il voulait que Mrs. Branican complétât sa

proposition en le priant de se joindre à la caravane. Toutefois,

devant le silence que gardait Dolly, il crut devoir s'offrir lui-

même.

«Dolly, dit-il, je répondrai sans détours à votre demande, et

j'ajouterai que je m'y attendais. Je ne refuserai pas, et je

consens très volontiers à ce que ma femme reste près de vous. Ah!

la vie nous a été dure à tous deux depuis que la mauvaise chance

m'a forcé d'abandonner San-Diégo! Nous avons beaucoup souffert

pendant les quatorze ans qui viennent de s'écouler, et, vous le

voyez, la fortune ne m'a guère favorisé sur la terre australienne,

puisque j'en suis réduit à gagner ma vie au jour le jour. Lorsque

l'opération de la tonte sera terminée au run de Waldek-Hill, je ne

saurai où me procurer d'autre travail. Aussi, comme, en même

temps, il me serait pénible de me séparer de Jane, je sollicite de

vous à mon tour la permission de me joindre activement à votre

expédition. Je connais les indigènes de l'intérieur avec lesquels

j'ai déjà eu parfois des rapports, et je serai en mesure de vous

rendre des services. Vous n'en doutez pas, Dolly, je serais

heureux d'associer mes efforts à ceux que vous et vos compagnons

ferez pour délivrer John Branican...»

Dolly comprit bien que c'était là une condition formelle imposée

par Len Burker pour qu'il consentît à lui laisser Jane. Il n'y

avait pas à discuter avec un pareil homme. D'ailleurs, s'il était

de bonne foi, sa présence pouvait ne pas être inutile, puisque,

pendant nombre d'années, sa vie errante l'avait conduit à travers

les régions centrales du continent. Mrs. Branican se borna donc à

répondre -- assez froidement, il est vrai:

«C'est convenu Len Burker, vous serez des nôtres, et soyez prêt à

partir, car dès demain nous quitterons la station de Lady

Charlotte à la première heure...

-- Je serai prêt», répondit Len Burker, qui se retira sans avoir

osé tendre la main à Mrs. Branican.

Lorsque Zach Fren apprit que Len Burker ferait partie de

l'expédition, il s'en montra peu satisfait. Il connaissait

l'homme, il savait par M. William Andrew comment ce triste

personnage avait abusé de ses fonctions pour dissiper le

patrimoine de Dolly. N'ignorant pas dans quelles conditions ce

tuteur infidèle, ce courtier véreux, avait dû s'esquiver de San-

Diégo, il se doutait bien qu'il y avait lieu de suspecter son

existence pendant ces quatorze ans qu'il venait de passer en

Australie... Toutefois, il ne fit aucune observation, regardant,

en effet, comme une circonstance heureuse que Jane fût près de

Dolly. Mais, en son for intérieur, il se promit de ne pas perdre

de vue Len Burker.

Cette journée se termina sans autre incident. Len Burker, qu'on ne

revit pas, s'occupait de ses préparatifs de départ, après avoir

réglé sa situation avec le squatter de Waldek-Hill. Ce règlement

ne pouvait donner lieu à aucune difficulté, et le squatter se

chargea même de procurer un cheval à son ancien employé, afin

qu'il fût en état de suivre la caravane jusqu'à la station

d'Alice-Spring, où elle devait être réorganisée.

Dolly et Jane restèrent l'après-midi et la soirée ensemble dans la

maison de Waldek-Hill. Dolly évitait de parler de Len Burker, elle

n'émettait aucune allusion à ce qu'il avait fait depuis son départ

de San-Diégo, sentant bien qu'il y avait des choses que Jane ne

pouvait dire.

Pendant cette soirée, ni Tom Marix ni Godfrey, chargés de

recueillir des renseignements chez les indigènes sédentaires, dont

les hameaux avoisinaient la station de Lady Charlotte, ne vinrent

au run de Waldek-Hill. Ce fut le lendemain seulement que Mrs.

Branican eut l'occasion de présenter Godfrey à Jane, en lui disant

qu'il était son enfant d'adoption.

Jane fut extraordinairement frappée, elle aussi, de la

ressemblance qui existait entre le capitaine John et le jeune

novice. Son impression fut même si profonde que c'est à peine si

elle osait le regarder. Et comment exprimer ce qu'elle éprouva,

lorsque Dolly lui fit connaître ce qui concernait Godfrey, les

circonstances dans lesquelles elle l'avait rencontré à bord du

_Brisbane_... C'était un enfant trouvé dans les rues de San-

Diégo... Il avait été élevé à Wat-House... Il avait quatorze ans

environ...

Jane, d'une pâleur de morte, le coeur battant à peine sous

l'étreinte de l'angoisse, avait écouté ce récit, muette,

immobile...

Et, lorsque Dolly l'eut laissée seule, elle tomba à genoux, les

mains jointes. Puis, ses traits s'animèrent... sa physionomie fut

comme transfigurée...

«Lui!... lui! s'écria-t-elle d'une voix éclatante. Lui... près

d'elle!... Dieu l'a donc voulu!...»

Un instant après, Jane avait quitté la maison de Waldek-Hill, et,

traversant la cour intérieure, elle se précipitait vers la case

qui lui servait d'habitation pour tout dire à son mari.

Len Burker était là, rangeant dans un portemanteau les quelques

effets d'habillement et autres objets qu'il allait emporter pour

son voyage. L'arrivée de Jane, dans cet extraordinaire état de

trouble, le fit tressaillir.

«Qu'y a-t-il? lui demanda-t-il brusquement. Parle donc!...

Parleras-tu?... Qu'y a-t-il?...

-- Il est vivant, s'écria Jane... il est ici... près de sa mère...

lui que nous avons cru...

-- Près de sa mère... vivant... lui?...» répondit Len Burker, qui

resta foudroyé par cette révélation.

Il n'avait que trop compris à qui ce mot «lui!» pouvait

s'appliquer.

«Lui... répéta Jane, lui... le second enfant de John et de Dolly

Branican!»

Une courte explication suffira pour faire connaître ce qui s'était

passé quinze ans auparavant à Prospect-House.

Un mois après leur installation au chalet de San-Diégo, M. et Mrs.

Burker s'étaient aperçus que Dolly, privée de raison depuis le

cruel événement, était dans une situation qu'elle ignorait elle-

même. Étroitement surveillée par la mulâtresse Nô, Dolly, malgré

les supplications de Jane, fut pour ainsi dire séquestrée,

soustraite à la vue de ses amis et de ses voisins sous prétexte de

maladie. Sept mois plus tard, toujours folle et sans qu'il en fût

resté trace dans sa mémoire, elle avait mis au monde un second

enfant. À cette époque, la mort du capitaine John étant

généralement admise, la naissance de cet enfant venait déranger

les plans de Len Burker relatifs à la fortune future de Dolly.

Aussi avait-il pris la résolution de tenir cette naissance

secrète. C'est en vue de cette éventualité que, depuis plusieurs

mois, les domestiques avaient été renvoyés du chalet et les

visiteurs éconduits, sans que Jane, contrainte de se courber

devant les criminelles exigences de son mari, eût pu s'y opposer.

L'enfant, né de quelques heures, abandonné par Nô sur la voie

publique, fut par bonheur recueilli par un passant, puis

transporté dans un hospice. Plus tard, après la fondation de Wat-

House, c'est de là qu'il sortit pour être embarqué en qualité de

mousse à l'âge de huit ans. Et maintenant, tout s'explique --

cette ressemblance de Godfrey avec le capitaine John, son père,

ces pressentiments instinctifs que Dolly ressentait toujours --

Dolly mère sans le savoir!

«Oui, Len, s'écria Jane, c'est lui!... C'est son fils!... Et il

faut tout avouer...»

Mais, à la pensée d'une reconnaissance qui eût compromis le plan

sur lequel reposait son avenir, Len Burker fit un geste de menace,

et des jurons s'échappèrent de sa bouche. Prenant la malheureuse

Jane par la main et la regardant dans les yeux, il lui dit d'une

voix sourde:

«Dans l'intérêt de Dolly... comme dans l'intérêt de Godfrey, je te

conseille de te taire!»

Mistress Branican · 第 51 / 72 题