Le train d'Adélaïde

Quelle était cette merveille? Par quel fabricant ancien ou moderne

ce chapeau avait-il été confectionné? Sur quelle tête royale,

noble, bourgeoise ou roturière, s'était-il posé et en quelle

circonstance? Ce secret, Jos Meritt ne l'avait jamais confié à

personne. Quoi qu'il en soit, à la suite de précieuses

indications, en suivant une piste avec l'ardeur d'un Chingachgook

ou d'un Renard-Subtil, il avait acquis cette conviction que ledit

chapeau, après une longue série de vicissitudes, devait achever sa

carrière sur le crâne de quelque notable d'une tribu australienne,

en justifiant doublement sa qualification de «couvre-chef». S'il

réussissait à le découvrir, Jos Meritt le paierait ce que l'on

voudrait, il le volerait, si on ne voulait pas le lui vendre. Ce

serait le trophée de cette campagne, qui l'avait déjà entraîné au

nord-est du continent. Aussi, n'ayant pas réussi dans sa première

tentative, se disposait-il à braver les trop réels dangers d'une

expédition en Australie centrale. Voilà pourquoi Gîn-Ghi allait de

nouveau s'exposer à finir son existence sous la dent des

cannibales, et quels cannibales?... Les plus féroces de tous ceux

dont il avait jusqu'alors affronté la mâchoire. Au fond, il faut

bien le reconnaître, le serviteur était si attaché à son maître --

l'attachement de deux canards mandarins -- autant par intérêt que

par affection, qu'il n'aurait pu se séparer de lui.

«Demain matin nous partirons d'Adélaïde par l'express, dit Jos

Meritt.

-- À la deuxième veille?... répondit Gîn-Ghi.

-- À la deuxième veille, si vous voulez, et faites en sorte que

tout soit prêt pour le départ.

-- Je ferai de mon mieux, mon maître Jos, en vous priant

d'observer que je n'ai pas les dix mille mains de la déesse Couan-

in!

-- Je ne sais pas si la déesse Couan-in a dix mille mains,

répondit Jos Meritt, mais je sais que vous en avez deux, et je

vous prie de les employer à mon service...

-- En attendant qu'on me les mange!

-- Bien!... Oh!... Très bien!»

Et, sans doute, Gîn-Ghi ne se servit pas de ses mains plus

activement que d'habitude, préférant s'en rapporter à son maître

pour faire sa besogne. Donc, le lendemain les deux originaux

quittaient Adélaïde et le train les emportait à toute vapeur vers

ces régions inconnues, où Jos Meritt espérait enfin découvrir le

chapeau qui manquait à sa collection. Quelques jours plus tard,

Mrs. Branican allait également quitter la capitale de l'Australie

méridionale. Tom Marix venait de compléter le personnel de son

escorte, qui comprenait quinze hommes blancs ayant fait partie des

milices locales, et quinze indigènes déjà employés au service de

la province dans la police du gouverneur. Cette escorte était

destinée à protéger la caravane contre les nomades et non à

combattre la tribu des Indas. Il ne faut point oublier ce qu'avait

dit Harry Felton: il s'agissait plutôt de délivrer le capitaine

John au prix d'une rançon que de l'arracher par la force aux

indigènes qui le retenaient prisonnier.

Des vivres, en quantité suffisante pour l'approvisionnement d'une

quarantaine de personnes pendant une année, occupaient deux

fourgons du train, qui seraient déchargés à Farina-Town. Chaque

jour, une lettre de Zach Fren, datée de cette station, avait tenu

Dolly au courant de ce qui se faisait. Les boeufs et les chevaux,

achetés par les soins du maître, se trouvaient réunis avec les

gens destinés à servir de conducteurs. Les chariots, remisés à la

gare, étaient prêts à recevoir les caisses de vivres, les ballots

de vêtements, les ustensiles, les munitions, les tentes, en un mot

tout ce qui constituait le matériel de l'expédition. Deux jours

après l'arrivée du train, la caravane pourrait se mettre en

marche.

Mrs. Branican avait fixé son départ d'Adélaïde au 9 septembre.

Dans un dernier entretien qu'elle eut avec le gouverneur de la

province, celui-ci ne cacha point à l'intrépide femme quels périls

elle aurait à affronter.

«Ces périls sont de deux sortes, mistress Branican, dit-il, ceux

que font courir ces tribus très farouches au milieu de régions

dont nous ne sommes pas les maîtres, et ceux qui tiennent à la

nature même de ces régions. Dénuées de toutes ressources,

notamment privées d'eau, car les rivières et les puits sont déjà

taris par la sécheresse, elles vous réservent de terribles

souffrances. Pour cette raison, peut-être eût-il mieux valu

n'entrer en campagne que six mois plus tard, à la fin de la saison

chaude...

-- Je le sais, monsieur le gouverneur, répondit Mrs. Branican, et

je suis préparée à tout. À dater de mon départ de San-Diégo, j'ai

étudié le continent australien, en lisant et relisant les récits

des voyageurs qui l'ont visité, les Burke, les Stuart, les Giles,

les Forrest, les Sturt, les Grégorys, les Warburton. J'ai pu aussi

me procurer la relation de l'intrépide David Lindsay, qui du mois

de septembre 1887 au mois d'avril 1888 est parvenu à franchir

l'Australie entre Port-Darwin au nord et Adélaïde au sud. Non! je

n'ignore rien des fatigues ni des dangers d'une telle campagne.

Mais je vais où le devoir me commande d'aller.

-- L'explorateur David Lindsay, répondit le gouverneur, s'est

borné à suivre des régions déjà reconnues, puisque la ligne

télégraphique transcontinentale sillonne leur surface. Aussi

n'avait-il emmené avec lui qu'un jeune indigène et quatre chevaux

de bât. Vous, au contraire, mistress Branican, puisque vous allez

à la recherche de tribus nomades, vous serez contrainte de diriger

votre caravane en dehors de cette ligne, de vous aventurer dans le

nord-ouest du continent jusqu'aux déserts de la Terre de Tasman ou

de la Terre de Witt...

-- J'irai jusqu'où cela sera nécessaire, monsieur le gouverneur,

reprit Mrs. Branican. Ce que David Lindsay et ses prédécesseurs

ont fait, c'était dans l'intérêt de la civilisation, de la science

ou du commerce. Ce que je ferai, moi, c'est pour délivrer mon

mari, aujourd'hui le seul survivant du _Franklin_. Depuis sa

disparition, et contre l'opinion de tous, j'ai soutenu que John

Branican était vivant, et j'ai eu raison. Pendant six mois,

pendant un an, s'il le faut, je parcourrai ces territoires avec la

conviction que je le retrouverai et j'aurai raison de nouveau. Je

compte sur le dévouement de mes compagnons, monsieur le

gouverneur, et notre devise sera: Jamais en arrière!

-- C'est la devise des Douglas, mistress, et je ne doute pas

qu'elle vous mène au but...

-- Oui... avec l'aide de Dieu!»

Mrs. Branican prit congé du gouverneur, en le remerciant du

concours qu'il lui avait prêté dès son arrivée à Adélaïde. Le soir

même -- 9 septembre -- elle quittait la capitale de l'Australie

méridionale. Les chemins de fer australiens sont établis dans

d'excellentes conditions: wagons confortables qui roulent sans

secousse; voies dont le parfait état ne provoque que d'insensibles

trépidations. Le train se composait de six voitures, en comprenant

les deux fourgons de bagages. Mrs. Branican occupait un

compartiment réservé avec une femme, nommée Harriett, d'origine

mi-saxonne mi-indigène, qu'elle avait engagée à son service. Tom

Marix et les gens de l'escorte s'étaient placés dans les autres

compartiments. Le train ne s'arrêtait que pour le renouvellement

de l'eau et du combustible de la machine, et ne faisait que des

haltes très courtes aux principales stations. La durée du parcours

serait ainsi abrégée d'un quart environ. Au delà d'Adélaïde, le

train se dirigea vers Gawler en remontant le district de ce nom.

Sur la droite de la ligne se dressaient quelques hauteurs boisées

qui dominent cette partie du territoire. Les montagnes de

l'Australie ne se distinguent pas par leur altitude, qui ne

dépasse guère deux mille mètres, et elles sont en général

reportées à la périphérie du continent. On leur attribue une

origine géologique très reculée, leur composition comprenant

surtout le granit et les couches siluriennes. Cette portion du

district, très accidentée, coupée de gorges, obligeait la voie à

faire de nombreux détours, tantôt le long de vallées étroites,

tantôt au milieu d'épaisses forêts, où la multiplication de

l'eucalyptus est vraiment exubérante. À quelques degrés de là,

lorsqu'il desservira les plaines du centre, le railway pourra

suivre l'imperturbable ligne droite qui doit être la

caractéristique du chemin de fer moderne.

À partir de Gawler, d'où se détache un embranchement sur Great-

Bend, le grand fleuve Murray décrit un coude brusque en

s'infléchissant vers le sud. Le train, après l'avoir quitté, et

avoir côtoyé la limite du district de Light, atteignit le district

de Stanley à la hauteur du trente-quatrième parallèle. S'il n'eût

fait nuit, on aurait pu apercevoir la dernière cime du mont

Bryant, le plus élevé de ce noeud orographique, qui se projette à

l'est de la voie. Depuis ce point, les dénivellations du sol se

font plutôt sentir à l'ouest, et la ligne longe la base tourmentée

de cette chaîne, dont les principaux sommets sont les monts Bluff,

Remarkable, Brown et Ardon. Leurs ramifications viennent mourir

sur les bords du lac Torrens, vaste bassin en communication, sans

doute, avec le golfe Spencer, qui entaille profondément la côte

australienne.

Le lendemain, au lever du soleil, le train passa en vue de ces

Flinders-Ranges, dont le mont Serle forme l'extrême projection. À

travers les vitres de son wagon, Mrs. Branican regardait ces

territoires si nouveaux pour elle. C'était donc là cette Australie

que l'on a à bon droit dénommée la «Terre des paradoxes», dont le

centre n'est qu'une vaste dépression au-dessous du niveau

océanique; où les cours d'eau, pour la plupart sortis des sables,

sont peu à peu absorbés avant d'aboutir à la mer; où l'humidité

manque à l'air comme au sol; où se multiplient les plus étranges

animaux qui soient au monde; où vivent à l'état errant ces tribus

farouches qui fréquentent les régions du centre et de l'ouest. Là-

bas, au nord et à l'ouest, s'étendent ces interminables déserts de

la Terre Alexandra et de l'Australie occidentale, au milieu

desquels l'expédition allait chercher les traces du capitaine

John. Sur quel indice se guiderait-elle, lorsqu'elle aurait

dépassé la zone des bourgades et des villages, quand elle en

serait réduite aux vagues indications, obtenues au chevet de Harry

Felton?

Et, à ce propos, une objection avait été posée à Mrs. Branican:

Était-il admissible que le capitaine John, depuis neuf ans qu'il

était prisonnier de ces Australiens nomades, n'eût jamais trouvé

l'occasion de leur échapper? À cette objection, Mrs. Branican

n'avait eu à opposer que cette réponse: c'est que, d'après le dire

de Harry Felton, à son compagnon et à lui une seule occasion de

s'enfuir s'était offerte pendant cette longue période -- occasion

dont John n'avait pu profiter. Quant à l'argument fondé sur ce

qu'il n'entrait pas dans les habitudes des indigènes de respecter

la vie de leurs prisonniers, vraisemblable ou non, ce fait s'était

produit pour les survivants du _Franklin_, et Harry Felton en

était la preuve. D'ailleurs, n'existait-il pas un précédent en ce

qui concernait l'explorateur William Classen disparu voilà trente-

huit ans, et que l'on croyait encore chez l'une des tribus de

l'Australie septentrionale? Eh bien! n'était-ce pas précisément le

sort du capitaine John, puisque, en dehors de simples

présomptions, on avait la déclaration formelle de Harry Felton? Il

est d'autres voyageurs qui n'ont jamais reparu, et rien ne

démontre qu'ils aient succombé. Qui sait si ces mystères ne

s'éclairciront pas un jour!

Cependant le train filait avec rapidité, sans s'arrêter aux

petites stations. Si la voie ferrée eût été reportée un peu plus

vers l'ouest, elle aurait contourné les bords de ce lac Torrens,

qui se recourbe en forme d'arc -- lac long et étroit, près duquel

s'accentuent les premières ondulations des Flinders-Ranges. Le

temps était chaud. Même température que dans l'hémisphère boréal

au mois de mars pour les pays que traverse le trentième parallèle,

tels l'Algérie, le Mexique ou la Cochinchine. On pouvait craindre

quelques pluies ou même l'un de ces violents orages que la

caravane appellerait en vain de tous ses voeux, lorsqu'elle serait

engagée sur les plaines de l'intérieur. Ce fut en ces conditions

que Mrs. Branican atteignit, à trois heures de l'après-midi, la

station de Farina-Town.

Là s'arrête le railway, et les ingénieurs australiens s'occupent

de le pousser plus avant vers le nord, dans la direction de

l'Overland-Telegraf-Line qui prolonge ses fils jusqu'au littoral

de la mer d'Arafoura. Si le chemin de fer continue de la suivre,

il devra s'incliner vers l'ouest, afin de passer entre le lac

Torrens et le lac Eyre. Au contraire, il se développera à la

surface des territoires situés à l'orient de ce lac, s'il

n'abandonne pas le méridien qu'elle remonte à partir d'Adélaïde.

Zach Fren et ses hommes étaient réunis à la gare, lorsque Mrs.

Branican descendit de son wagon. Ils l'accueillirent avec grande

sympathie et respectueuse cordialité. Le brave maître était ému

jusqu'au fond du coeur. Douze jours, douze longs jours! sans avoir

vu la femme du capitaine John, cela ne lui était pas arrivé depuis

le dernier retour du _Dolly-Hope_ à San-Diégo. Dolly fut très

heureuse de retrouver son compagnon, son ami Zach Fren, dont le

dévouement lui était assuré. Elle sourit en lui pressant la main -

- elle qui avait presque oublié le sourire!

Cette station de Farina-Town est de création récente. Il est même

des cartes modernes sur lesquelles elle ne figure pas. On

reconnaît là l'embryon d'une de ces villes que les railways

anglais ou américains «produisent» sur leur passage, comme les

arbres produisent des fruits; mais ils mûrissent vite, ces fruits,

grâce au génie improvisateur et pratique de la race saxonne. Et

telles de ces stations, qui ne sont que des villages, montrent

déjà par leur disposition générale, l'agencement des places, des

rues, des boulevards, qu'elles deviendront des villes à court

délai.

Ainsi était Farina-Town -- formant, à cette époque, le terminus du

chemin de fer d'Adélaïde.

Mrs. Branican ne devait pas séjourner dans cette station. Zach

Fren s'était montré aussi intelligent qu'actif. Le matériel de

l'expédition, rassemblé par ses soins, comprenait quatre chariots

à boeufs et leurs conducteurs, deux buggys, attelés chacun de deux

bons chevaux, et les cochers chargés de les conduire. Les chariots

avaient déjà reçu divers objets de campement, qui avaient été

expédiés d'Adélaïde. Lorsque les fourgons du train auraient versé

leur contenu, ils seraient prêts à partir. Ce serait l'affaire de

vingt-quatre ou trente-six heures.

Dès le jour même Mrs. Branican examina ce matériel en détail. Tom

Marix approuva les mesures prises par Zach Fren. Dans ces

conditions, on atteindrait sans peine l'extrême limite de la

région où les chevaux et les boeufs trouvent l'herbe nécessaire à

leur nourriture, et surtout l'eau, dont on rencontrerait rarement

quelque filet dans les déserts du centre.

«Mistress Branican, dit Tom Marix, tant que nous suivrons la ligne

télégraphique, le pays offrira des ressources, et nos bêtes

n'auront pas trop à souffrir. Mais, au delà, lorsque la caravane

se jettera vers l'ouest, il faudra remplacer chevaux et boeufs par

des chameaux de bât et de selle. Ces animaux peuvent seuls

affronter ces régions brûlantes, en se contentant des puits que

séparent souvent plusieurs jours de marche.

-- Je le sais, Tom Marix, répondit Dolly, et je me fierai à votre

expérience. Nous reconstituerons la caravane, dès que nous serons

à la station d'Alice-Spring, où je compte arriver dans le plus

bref délai possible.

-- Les chameliers sont partis il y a quatre jours avec le convoi

des chameaux, ajouta Zach Fren, et ils nous attendront à cette

station...

-- Et n'oubliez pas, mistress, dit Tom Marix, que là commenceront

les véritables difficultés de la campagne...

-- Nous saurons les vaincre!» répondit Dolly.

Ainsi, suivant le plan minutieusement arrêté, la première partie

du voyage, qui comprenait un parcours de trois cent cinquante

milles, allait s'accomplir avec les chevaux, les buggys et les

chariots à boeufs. Sur trente hommes de l'escorte, les blancs, au

nombre de quinze, devaient être montés; mais, ces épaisses forêts,

ces territoires capricieusement accidentés, ne permettant pas de

longues étapes, les noirs pourraient sans peine suivre la caravane

en piétons. Lorsqu'elle aurait été reformée à la station d'Alice-

Spring, les chameaux seraient réservés aux blancs, chargés

d'opérer des reconnaissances, soit pour recueillir des

renseignements sur les tribus errantes, soit pour découvrir les

puits disséminés à la surface du désert.

Il convient de mentionner ici que les explorations entreprises à

travers le continent australien, ne s'exécutent pas autrement,

depuis l'époque où les chameaux ont été, avec un tel avantage,

introduits en Australie. Les voyageurs du temps des Burke, des

Stuart, des Giles, n'eussent pas été soumis à de si rudes

épreuves, s'ils avaient eu ces utiles auxiliaires à leur

disposition. C'est en 1866 que M. Elder en importa de l'Inde un

assez grand nombre avec leur équipe de chameliers afghans, et

cette race d'animaux a prospéré. Sans nul doute, c'est grâce à

leur emploi que le colonel Warburton a pu mener à bonne fin cette

audacieuse campagne, qui avait pris Alice-Spring pour point de

départ, et Rockbonne pour point d'arrivée sur le littoral de la

Terre de Witt, à Nichol-Bay. Plus tard, si David Lindsay a réussi

à franchir le continent du nord au sud avec des chevaux de bât,

c'est parce qu'il s'est peu éloigné des régions que sillonne la

ligne télégraphique, où il trouvait en eau et en fourrage ce qui

manque aux solitudes australiennes.

Et, à propos de ces hardis explorateurs qui n'hésitent pas à

braver ainsi des périls et des fatigues de toutes sortes, Zach

Fren fut conduit à dire:

«Vous ignorez, mistress Branican, que nous sommes devancés sur la

route d'Alice-Spring?

-- Devancés, Zach?

-- Oui, mistress. Ne vous souvenez-vous pas de cet Anglais et de

son domestique chinois, qui avaient pris passage à bord du

_Brisbane_ de Melbourne à Adélaïde?

-- En effet, répondit Dolly, mais ces passagers ont débarqué à

Adélaïde. N'y sont-ils point restés?...

-- Non, mistress. Il y a trois jours, Jos Meritt -- c'est ainsi

qu'il se nomme -- est arrivé à Farina-Town par le railway. Il m'a

même demandé des détails circonstanciés touchant notre expédition,

la route qu'elle comptait suivre, et se contentant de répondre:

«Bien!... Oh!... Très bien!» tandis que son Chinois, hochant la

tête semblait dire: «Mal!... Oh!... Très mal!» Puis, le lendemain,

au petit jour, l'un et l'autre ont quitté Farina-Town en se

dirigeant vers le nord.

-- Et comment voyagent-ils?... demanda Dolly.

-- Ils voyagent à cheval; mais, une fois la station d'Alice-Spring

atteinte, ils changeront comme qui dirait leur bateau à vapeur

pour un bateau à voiles -- ce que nous ferons en somme.

-- Est-ce que cet Anglais est un explorateur?...

-- Il n'en a point l'air, et ressemble plutôt à une espèce de

gentleman maniaque comme un vent de sud-ouest!

-- Et il n'a pas dit à quel propos il s'aventurait dans le désert

australien?

-- Pas un mot de cela, mistress. Néanmoins, seul avec son Chinois,

j'imagine qu'il n'a point l'intention de s'exposer à quelque

mauvaise rencontre en dehors des régions habitées de la province.

Bon voyage je lui souhaite! Peut-être le retrouverons-nous à

Alice-Spring!»

Le lendemain, 11 septembre, à cinq heures de l'après-midi, tous

les préparatifs étaient terminés. Les chariots avaient reçu leur

charge d'approvisionnements en quantités suffisantes pour les

nécessités de ce long voyage. C'étaient des conserves de viande et

de légumes aux meilleures marques américaines, de la farine, du

thé, du sucre et du sel, sans compter les médicaments que

renfermait la pharmacie portative. La réserve de wiskey, de gin et

d'eau-de-vie remplissait un certain nombre de tonnelets, qui

seraient placés plus tard à dos de chameaux. Un important stock de

tabac figurait parmi les objets de consommation -- stock d'autant

plus indispensable qu'il servirait non seulement au personnel mais

encore aux opérations d'échange avec les indigènes chez lesquels

il est en usage comme monnaie courante. Avec du tabac et de l'eau-

de-vie, on achèterait des tribus entières de l'Australie

occidentale. Une grosse réserve de ce tabac, quelques rouleaux de

toile imprimée, nombre d'objets de bimbeloterie, formaient la

rançon du capitaine John.

Quant au matériel de campement, les tentes, les couvertures, les

caisses contenant les vêtements et le linge, tout ce qui était

personnel à Mrs. Branican et à la femme Harriett, les effets de

Zach Fren et du chef de l'escorte, les ustensiles nécessaires à la

préparation des aliments, le pétrole destiné à leur cuisson, les

munitions, comprenant cartouches à balles et cartouches à plomb

pour les fusils de chasse et les armes confiées aux hommes de Tom

Marix, tout ce matériel avait trouvé sa place sur les chariots à

boeufs.

Il n'y avait plus à présent qu'à donner le signal.

Mrs. Branican, impatiente de se mettre en route, fixa le départ au

lendemain. Il fut décidé que, dès l'aube, la caravane quitterait

la station de Farina-Town, et prendrait la direction du nord, en

suivant l'Overland-Telegraf-Line. Bouviers, conducteurs, gens

d'escorte, cela faisait un effectif de quarante individus, enrôlés

sous la direction de Zach Fren et de Tom Marix. Tous furent

avertis de se tenir prêts au lever du jour.

Ce soir-là, vers neuf heures, Dolly et la femme Harriett venaient

de rentrer avec Zach Fren dans la maison qu'elles occupaient près

de la gare. La porte refermée, elles allaient chacune regagner

leur chambre, lorsqu'un léger coup fut frappé à l'extérieur.

Zach Fren revint sur le seuil, ouvrit la porte, et ne put retenir

une exclamation de surprise.

Devant lui, un petit paquet sous le bras, son chapeau à la main,

se tenait le novice du _Brisbane_.

En vérité, il semblait que Mrs. Branican eût deviné que c'était

lui!... Oui! et comment l'expliquer?... Bien qu'elle ne s'attendît

point à voir ce jeune garçon, avait-elle conservé cette pensée

qu'il chercherait à se rapprocher d'elle... Quoi qu'il en soit, ce

nom s'échappa instinctivement de ses lèvres avant qu'elle l'eût

aperçu:

«Godfrey!»

Godfrey était arrivé, une demi-heure auparavant, par le train

d'Adelaïde.

Quelques jours avant le départ du paquebot, après avoir demandé au

capitaine du _Brisbane_ le règlement de ses gages, le novice

s'était fait débarquer. Une fois à terre, il n'avait pas essayé de

se présenter à l'hôtel de King-William-Street, où demeurait Mrs.

Branican. Mais que de fois il l'avait suivie, sans être vu d'elle,

sans chercher à lui parler! D'ailleurs, tenu au courant, il savait

que Zach Fren était parti pour Farina-Town, afin d'organiser une

caravane. Aussi, dès qu'il eut appris que Mrs. Branican avait

quitté Adélaïde, il prit le train, bien résolu à la rejoindre.

Que voulait donc Godfrey, et à quoi tendait cette démarche?

Ce qu'il voulait, Dolly allait le savoir.

Godfrey, introduit dans la maison, se trouvait en présence de Mrs.

Branican.

«C'est vous... mon enfant... vous, Godfrey? dit-elle en lui

prenant la main.

-- C'est lui, et que veut-il? murmura Zach Fren, avec un dépit

très marqué, car la présence du novice lui paraissait extrêmement

fâcheuse.

-- Ce que je veux?... répondit Godfrey. Je veux vous suivre,

mistress, vous suivre aussi loin que vous irez, ne plus jamais me

séparer de vous!... Je veux aller avec vous à la recherche du

capitaine Branican, le retrouver, le ramener à San-Diégo, le

rendre à ses amis... à son pays...»

Dolly ne parvenait pas à se contenir. Les traits de cet enfant,

c'était tout John... son John bien-aimé, qu'ils évoquaient à ses

regards!

Godfrey, à ses genoux, les mains tendues vers elle, d'un ton

suppliant, répétait:

«Emmenez-moi... mistress... emmenez-moi!...

-- Viens, mon enfant, viens!» s'écria Dolly, qui l'attira sur son

coeur.

V

Mistress Branican · 第 48 / 72 题