Un chapeau historique

Des trois capitales de l'Australie, Sydney est l'aînée, Melbourne

est la puînée, Adélaïde est la cadette. En vérité, si la dernière

est la plus jeune, on peut affirmer qu'elle est aussi la plus

jolie. Elle est née en 1853, d'une mère, l'Australie méridionale -

- qui n'a d'existence politique que depuis 1837, et dont

l'indépendance, officiellement reconnue, ne date que de 1856. Il

est même probable que la jeunesse d'Adélaïde se prolongera

indéfiniment sous un climat sans rival, le plus salubre du

continent, au milieu de ces territoires que n'attristent ni la

phtisie, ni les fièvres endémiques, ni aucun genre d'épidémie

contagieuse. On y meurt quelquefois, cependant; mais, comme le

fait spirituellement observer M. D. Charnay, «ce pourrait bien

être une exception». Si le sol de l'Australie méridionale diffère

de celui de la province voisine en ce qu'il ne renferme pas de

gisements aurifères, il est riche en minerai de cuivre. Les mines

de Capunda, de Burra-Burra, de Wallaroo et de Munta, découvertes

depuis une quarantaine d'années, après avoir attiré les émigrants

par milliers, ont fait la fortune de la province. Adélaïde ne

s'élève pas sur la limite littorale du golfe de Saint-Vincent. De

même que Melbourne, elle est située à une douzaine de kilomètres à

l'intérieur, et un railway la met en communication avec le port.

Son jardin botanique peut rivaliser avec celui de sa seconde

soeur. Créé par Schumburg, il possède des serres, qui ne

trouveraient pas leurs égales dans le monde entier, des

plantations de roses qui sont de véritables parcs, de magnifiques

ombrages sous l'abri des plus beaux arbres de la zone tempérée,

mélangés aux diverses essences de la zone semi-tropicale.

Ni Sydney, ni Melbourne ne sauraient entrer en comparaison avec

Adélaïde pour son élégance. Ses rues sont larges, agréablement

distribuées, soigneusement entretenues. Quelques-unes possèdent de

splendides monuments en bordure, telle King-William-Street.

L'hôtel des postes et l'hôtel de ville méritent d'être remarqués

au point de vue architectonique. Au milieu du quartier marchand,

les rues Hindley et Glenell s'animent bruyamment au souffle du

mouvement commercial. Là, circulent nombre de gens affairés, mais

qui ne semblent éprouver que cette satisfaction due à des

opérations sagement conduites, abondantes, faciles, sans aucun de

ces soucis qu'elles provoquent d'habitude.

Mrs. Branican était descendue dans un hôtel de King-William-

Street, où Zach Fren l'avait accompagnée. La mère venait de subir

une cruelle épreuve par l'anéantissement de ses dernières

illusions. Il y avait tant d'apparence que Godfrey pût être son

fils, qu'elle s'y était tout de suite abandonnée. Cette déception

se lisait sur sa figure, plus pâle que de coutume, au fond de ses

yeux rougis par les larmes. Mais, à partir de l'instant où son

espoir avait été brisé comme sans retour, elle n'avait plus

cherché à revoir le jeune novice, elle n'avait plus parlé de lui.

Il ne restait dans son souvenir que cette surprenante

ressemblance, qui lui rappelait l'image de John.

Désormais, Dolly serait tout à son oeuvre, et s'occuperait sans

arrêt des préparatifs de l'expédition. Elle ferait appel à tous

les concours, à tous les dévouements. Elle saurait dépenser, s'il

le fallait, sa fortune entière en ces nouvelles recherches,

stimuler par des primes importantes le zèle de ceux qui uniraient

leurs efforts aux siens dans une suprême tentative.

Les dévouements ne devaient pas lui faire défaut. Cette province

de l'Australie méridionale, c'est par excellence la patrie des

audacieux explorateurs. De là les plus célèbres pionniers se sont

lancés à travers les territoires inconnus du centre. De ses

entrailles sont sortis les Warburton, les John Forrest, les Giles,

les Sturt, les Lindsay, dont les itinéraires s'entrecroisent sur

les cartes de ce vaste continent -- itinéraires que Mrs. Branican

allait obliquement couper du sien. C'est ainsi que le colonel

Warburton, en 1874, traversa l'Australie dans toute sa largeur sur

le vingtième degré de l'est au nord-ouest jusqu'à Nichol-Bay --

que John Forrest, en la même année, se transporta en sens

contraire, de Perth à Port-Augusta -- que Giles, en 1876, partit

également de Perth pour gagner le golfe Spencer sur le vingt-

cinquième degré.

Il avait été convenu que les divers éléments de l'expédition,

matériel et personnel, seraient réunis, non pas à Adélaïde, mais

au point terminus du railway, qui remonte vers le nord à la

hauteur du lac Eyre. Cinq degrés franchis dans ces conditions, ce

serait gagner du temps, éviter des fatigues. Au milieu des

districts sillonnés par le système orographique des Flinders-

Ranges, on trouverait à rassembler le nombre de chariots et

d'animaux nécessaires à cette campagne, les chevaux de l'escorte,

les boeufs destinés au transport des vivres et effets de

campement. À la surface de ces interminables déserts, de ces

immenses steppes de sable, dépourvus de végétation, presque sans

eau, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une caravane, qui

comprendrait une quarantaine de personnes, en comptant les gens de

service et la petite troupe destinée à assurer la sécurité des

voyageurs.

Quant à ces engagements, Dolly s'occupa de les réaliser à Adélaïde

même. Elle trouva, d'ailleurs, un constant et ferme appui près du

gouverneur de l'Australie méridionale, qui s'était mis à sa

disposition. Grâce à lui, trente hommes, bien montés, bien armés,

les uns d'origine indigène, les autres choisis parmi les colons

européens, acceptèrent les propositions de Mrs. Branican. Elle

leur garantissait une solde très élevée pour la durée de la

campagne, et une prime se chiffrant par une centaine de livres à

chacun d'eux, dès qu'elle serait achevée, quel qu'en fût le

résultat. Ils seraient commandés par un ancien officier de la

police provinciale, Tom Marix, un robuste et résolu compagnon, âgé

d'une quarantaine d'années, dont le gouverneur répondait. Tom

Marix avait choisi ses hommes avec soin parmi les plus vigoureux

et les plus sûrs de ceux qui s'étaient offerts en grand nombre.

Dès lors il y avait lieu de compter sur le dévouement de cette

escorte, recrutée dans les meilleures conditions.

Le personnel de service serait placé sous les ordres de Zach Fren

et il n'y aurait pas de sa faute «si gens et bêtes ne marchaient

pas carrément et rondement», ainsi qu'il le disait volontiers.

De fait, au-dessus de Tom Marix et de Zach Fren, le chef véritable

-- chef incontesté -- c'était Mrs. Branican, l'âme de

l'expédition.

Par les soins des correspondants de M. William Andrew, un crédit

considérable avait été ouvert à Mrs. Branican à la Banque

d'Adélaïde, et elle pouvait y puiser à pleines mains.

Ces préparatifs achevés, il fut convenu que Zach Fren partirait le

30 au plus tard pour la station de Farina-Town, où Mrs. Branican

le rejoindrait avec le personnel, lorsque sa présence ne serait

plus nécessaire à Adélaïde.

«Zach, lui dit-elle, vous tiendrez la main à ce que notre caravane

soit prête à se mettre en route dès la fin de la première semaine

de septembre. Payez tout comptant, à n'importe quel prix. Les

vivres vous seront expédiés d'ici par le railway, et vous les

ferez charger sur les chariots à Farina-Town. Nous ne devons rien

négliger pour assurer le succès de notre campagne.

-- Tout sera prêt, mistress Branican, répondit le maître. Quand

vous arriverez, il n'y aura plus qu'à donner le signal du départ.»

On imagine aisément que Zach Fren ne manqua pas de besogne pendant

les derniers jours qu'il passa à Adélaïde. En style de marin, il

se «pomoya» avec tant d'activité, que le 29 août, il put prendre

son billet pour Farina-Town. Douze heures après que le railway

l'eut déposé à cette station extrême de la ligne, il prévint Mrs.

Branican par le télégraphe qu'une partie du matériel de

l'expédition était déjà réuni.

De son côté, aidée de Tom Marix, Dolly remplit sa tâche en ce qui

concernait l'escorte, son armement, son habillement. Il importait

que les chevaux fussent choisis avec soin, et la race australienne

pouvait en fournir d'excellents, rompus à la fatigue, à l'épreuve

du climat, d'une sobriété parfaite. Tant qu'ils parcourraient les

forêts et les plaines, il n'y aurait pas lieu de s'inquiéter de

leur nourriture, l'herbe et l'eau étant assurées sur ces

territoires. Mais au delà, à travers les déserts sablonneux, il y

aurait lieu de les remplacer par des chameaux. C'est ce qui serait

fait, dès que la caravane aurait atteint la station d'Alice-

Spring. C'est à partir de ce point que Mrs. Branican et ses

compagnons s'apprêteraient à lutter contre les obstacles matériels

qui rendent si redoutable une exploration dans les régions de

l'Australie centrale.

Les occupations auxquelles se livrait cette énergique femme

l'avaient quelque peu distraite des derniers incidents de sa

navigation à bord du _Brisbane_. Elle s'était étourdie dans ce

déploiement d'activité, qui ne lui laissait pas une heure de

loisir. De cette illusion à laquelle son imagination s'était

livrée un instant, de cet espoir éphémère que l'aveu de Zach Fren

avait anéanti d'un mot, il ne lui restait plus que le souvenir.

Elle savait à présent que son petit enfant reposait là-bas, en un

coin du cimetière de San-Diégo, et qu'elle pourrait aller pleurer

sur sa tombe... Et, cependant, cette ressemblance du novice... Et

l'image de John et de Godfrey se confondant dans son esprit...

Depuis l'arrivée du paquebot, Mrs. Branican n'avait plus revu le

jeune garçon. Si celui-ci avait cherché à la rencontrer pendant

les premiers jours qui avaient suivi son débarquement, elle

l'ignorait. En tout cas, il ne semblait pas que Godfrey se fût

présenté à l'hôtel de King-William-Street. Et pourquoi l'aurait-il

fait? Après le dernier entretien qu'il avait eu avec elle, Dolly

s'était renfermée dans sa cabine et ne l'avait point demandé.

Dolly savait d'ailleurs que le _Brisbane_ était reparti pour

Melbourne, et qu'à l'époque où le paquebot reviendrait à Adélaïde,

elle n'y serait plus.

Tandis que Mrs. Branican activait ses préparatifs, un autre

personnage s'occupait non moins opiniâtrement d'un voyage

identique. Il était descendu dans un hôtel de Hindley-Street. Un

appartement sur le devant de l'hôtel, une chambre sur la cour

intérieure, réunissaient sous le même toit ces singuliers

représentants de la race aryenne et de la race jaune, l'Anglais

Jos Meritt et le Chinois Gîn-Ghi.

D'où venaient ces deux types, empruntés à l'extrême Asie et à

l'extrême Europe? Où allaient-ils? Que faisaient-ils à Melbourne

et que venaient-ils faire à Adélaïde? Enfin, en quelle

circonstance ce maître et ce serviteur s'étaient-ils associés --

celui-là payant celui-ci, celui-ci servant celui-là -- pour courir

le monde de conserve? C'est ce qui va ressortir d'une conversation

à laquelle prenaient part Jos Meritt et Gîn-Ghi, dans la soirée du

5 septembre -- conversation que complétera une explication

sommaire.

Et de prime abord, si quelques traits de caractère, quelques

manies, la singularité de ses attitudes, la façon dont il

s'exprimait, ont permis d'entrevoir la silhouette de cet Anglo-

Saxon, il convient de faire connaître aussi ce Céleste, à son

service, qui avait conservé les vêtements traditionnels du pays

chinois, la chemisette «han chaol», la tunique «ma coual», la robe

«haol» boutonnée sur le flanc, et le pantalon bouffant avec

ceinture d'étoffe. S'il se nommait Gîn-Ghi, il méritait ce nom,

qui au sens propre signifie «homme indolent». Et il l'était,

indolent, et à un degré rare, devant la besogne comme devant le

danger. Il n'eût pas fait dix pas pour exécuter un ordre; il n'en

aurait pas fait vingt pour éviter un péril. Il fallait, c'est

positif, que Jos Meritt eût une prodigieuse dose de patience pour

garder un tel serviteur. À la vérité, c'était affaire d'habitude,

car depuis cinq à six années, ils voyageaient ensemble. L'un avait

rencontré l'autre à San-Francisco, où les Chinois fourmillent, et

il en avait fait son domestique «à l'essai», avait-il dit -- essai

qui se prolongerait sans doute jusqu'à la séparation suprême. À

mentionner aussi, Gîn-Ghi, élevé à Hong-Kong, parlait l'anglais

comme un natif de Manchester.

Du reste, Jos Meritt ne s'emportait guère, étant d'un tempérament

essentiellement flegmatique. S'il menaçait Gîn-Ghi des plus

épouvantables tortures en usage dans le Céleste-Empire -- où le

Ministère de la justice s'appelle, de son vrai nom, le Ministère

des supplices -- il ne lui aurait pas donné une chiquenaude.

Lorsque ses ordres n'étaient pas exécutés, il les exécutait lui-

même. Cela simplifiait la situation. Peut-être le jour n'était-il

pas éloigné où il servirait son serviteur. Très probablement, ce

Chinois inclinait à le penser, et, à son sens, ce ne serait

qu'équitable. Toutefois, en attendant cet heureux revirement de

fortune, Gîn-Ghi était contraint de suivre son maître n'importe où

la vagabonde fantaisie entraînait cet original. Là-dessus, Jos

Meritt ne transigeait pas. Il eût transporté sur ses épaules la

malle de Gîn-Ghi plutôt que de laisser Gîn-Ghi en arrière, quand

le train ou le paquebot allaient partir. Bon gré mal gré, «l'homme

indolent» devait lui emboîter le pas, quitte à s'endormir en route

dans la plus parfaite indolence. C'est ainsi que l'un avait

accompagné l'autre pendant des milliers de milles sur l'ancien et

le nouveau continent, et c'est en conséquence de ce système de

locomotion continue que tous deux se trouvaient, à cette époque,

dans la capitale de l'Australie méridionale.

«Bien!... Oh!... Très bien! avait dit ce soir-là Jos Meritt. Je

pense que nos dispositions sont prises?...»

Et on ne s'explique guère pourquoi il interrogeait Gîn-Ghi à ce

sujet, puisqu'il avait dû tout préparer de ses propres mains. Mais

il n'y manquait jamais -- pour le principe.

«Dix mille fois terminées, répondit le Chinois, qui n'avait pu se

défaire des tournures phraséologiques en honneur chez les

habitants du Céleste-Empire.

-- Nos valises?...

-- Sont bouclées.

-- Nos armes?...

-- Sont en état.

-- Nos caisses de vivres?...

-- C'est vous-même, mon maître Jos, qui les avez mises en consigne

à la gare. Et, d'ailleurs, est-il nécessaire de s'approvisionner

de vivres... quand on est destiné à être mangé personnellement...

un jour ou l'autre!

-- Être mangé, Gîn-Ghi?... Bien!... Oh!... Très bien! Vous comptez

donc toujours être mangé?

-- Cela arrivera tôt ou tard, et il s'en est fallu de peu, il y a

six mois, que nous n'ayons terminé nos voyages dans le ventre d'un

cannibale... moi surtout!

-- Vous, Gîn-Ghi?...

-- Oui, par l'excellente raison que je suis gras, tandis que vous,

mon maître Jos, vous êtes maigre, et que ces gens-là me donneront

sans hésiter la préférence!

-- La préférence?... Bien!... Oh!... Très bien!

-- Et puis les indigènes australiens n'ont-ils pas un goût

particulier pour la chair jaune des Chinois, laquelle est d'autant

plus délicate qu'ils se nourrissent de riz et de légumes?

-- Aussi n'ai-je cessé de vous recommander de fumer, Gîn-Ghi,

répondit le flegmatique Jos Meritt. Vous le savez, les

anthropophages n'aiment pas la chair des fumeurs.»

Et c'est ce que faisait sans désemparer le prudent Céleste, fumant

non de l'opium, mais le tabac que Jos Meritt lui fournissait à

discrétion. Les Australiens, paraît-il, de même que leurs

confrères en cannibalisme des autres pays, éprouvent une

invincible répugnance pour la chair humaine, lorsqu'elle est

imprégnée de nicotine. C'est pourquoi Gîn-Ghi travaillait en

conscience à se rendre de plus en plus immangeable.

Mais était-il bien exact que son maître et lui se fussent déjà

exposés à figurer dans un repas d'anthropophages, et non en

qualité de convives? Oui, sur certaines parties de la côte

d'Afrique, Jos Meritt et son serviteur avaient failli achever de

cette façon leur existence aventureuse. Dix mois auparavant, dans

le Queensland, à l'ouest de Rockhampton et de Gracemère, à

quelques centaines de milles de Brisbane, leurs pérégrinations les

avaient conduits au milieu des plus féroces tribus d'aborigènes.

Là, le cannibalisme est à l'état endémique, pourrait-on dire.

Aussi Jos Meritt et Gîn-Ghi, tombés entre les mains de ces noirs,

eussent-ils infailliblement péri, sans l'intervention de la

police. Délivrés à temps, ils avaient pu regagner la capitale du

Queensland, puis Sydney, d'où le paquebot venait de les ramener à

Adélaïde. En somme, cela n'avait pas corrigé l'Anglais de ce

besoin d'exposer sa personne et celle de son compagnon, puisque,

au dire de Gîn-Ghi, ils se préparaient à visiter le centre du

continent australien.

«Et tout cela, pour un chapeau! s'écria le Chinois. _Ay ya... Ay

ya!_... Lorsque j'y pense, mes larmes s'égrènent comme des gouttes

de pluie sur les jaunes chrysanthèmes!

-- Quand vous aurez fini d'égrener... Gîn-Ghi? répliqua Jos Meritt

en fronçant son sourcil.

-- Mais, ce chapeau, si vous le retrouvez jamais, mon maître Jos,

ce ne sera plus qu'une loque...

-- Assez, Gîn-Ghi!... Trop même!... Je vous défends de vous

exprimer ainsi sur ce chapeau-là et sur n'importe quel autre! Vous

m'entendez?... Bien!... Oh!... Très bien! Si cela recommence, je

vous ferai administrer de quarante à cinquante coups de rotin sous

la plante des pieds!

-- Nous ne sommes pas en Chine, riposta Gîn-Ghi.

-- Je vous priverai de nourriture!

-- Cela me fera maigrir.

-- Je vous couperai votre natte au ras du crâne!

-- Couper ma natte?...

-- Je vous mettrai à la diète de tabac!

-- Le dieu Fô me protège!

-- Il ne vous protégera pas.»

Et, devant cette dernière menace, Gîn-Ghi redevint soumis et

respectueux.

En réalité, de quel chapeau s'agissait-il, et pourquoi Jos Meritt

passait-il sa vie à courir après un chapeau?

Cet original, on l'a dit, était un Anglais de Liverpool, un de ces

inoffensifs maniaques, qui n'appartiennent pas en propre au

Royaume-Uni. Ne s'en rencontre-t-il pas sur les bords de la Loire,

de l'Elbe, du Danube ou de l'Escaut, aussi bien que dans les

contrées arrosées par la Tamise, la Clyde ou la Tweed? Jos Meritt

était fort riche, et très connu dans le Lancastre et comtés

voisins pour ses fantaisies de collectionneur. Ce n'étaient point

des tableaux, des livres, des objets d'art, pas même des bibelots

qu'il ramassait à grand effort et à grands frais. Non! C'étaient

des chapeaux -- un musée de couvre-chefs historiques -- coiffures

quelconques d'hommes ou de femmes, tromblons, tricornes, bicornes,

pétases, calèches, clabauds, claques, gibus, casques, claque-

oreilles, bousingots, barrettes, bourguignottes, calottes,

turbans, toques, caroches, casquettes, fez, shakos, képis,

cidares, colbacks, tiares, mitres, tarbouches, schapskas, poufs,

mortiers de présidents, llautus des Incas, hennins du moyen âge,

infules sacerdotaux, gasquets de l'Orient, cornes des doges,

chrémeaux de baptême, etc., etc., des centaines et des centaines

de pièces, plus ou moins lamentables, effilochées, sans fond et

sans bords. À l'en croire, il possédait de précieuses curiosités

historiques, le casque de Patrocle, lorsque ce héros fut tué par

Hector au siège de Troie, le béret de Thémistocle à la bataille de

Salamine, les barrettes de Galien et d'Hippocrate, le chapeau de

César qu'un coup de vent avait emporté au passage du Rubicon, la

coiffure de Lucrèce Borgia à chacun de ses trois mariages avec

Sforze, Alphonse d'Este et Alphonse d'Aragon, le chapeau de

Tamerlan quand ce guerrier franchit le Sind, celui de Gengis-Khan

lorsque ce conquérant fit détruire Boukhara et Samarkande, la

coiffure d'Elisabeth à son couronnement, celle de Marie Stuart

lorsqu'elle s'échappa du château de Lockleven, celle de Catherine

II quand elle fut sacrée à Moscou, le suroët de Pierre-le-Grand

lorsqu'il travaillait aux chantiers de Saardam, le claque de

Marlborough à la bataille de Ramilies, celui d'Olaüs, roi de

Danemark, tué à Sticklestad, le bonnet de Gessler que refusa de

saluer Guillaume Tell, la toque de William Pitt quand il entra à

vingt-trois ans au ministère, le bicorne de Napoléon Ier à Wagram,

enfin cent autres non moins curieux. Son plus vif chagrin était de

ne point posséder la calotte qui coiffait Noé le jour où l'arche

s'arrêtait sur la cime du mont Ararat, et le bonnet d'Abraham au

moment où ce patriarche allait sacrifier Isaac. Mais Jos Meritt ne

désespérait pas de les découvrir un jour. Quant aux cidares que

devaient porter Adam et Ève, lorsqu'ils furent chassés du paradis

terrestre, il avait renoncé à se les procurer, des historiens

dignes de foi ayant établi que le premier homme et la première

femme avaient l'habitude d'aller nu-tête.

On voit, par cet étalage très succinct des curiosités du musée Jos

Meritt, en quelles occupations vraiment enfantines s'écoulait la

vie de cet original. C'était un convaincu, il ne doutait pas de

l'authenticité de ses trouvailles, et ce qu'il lui avait fallu

parcourir de pays, visiter de villes et de villages, fouiller de

boutiques et d'échoppes, fréquenter de fripiers et de revendeurs,

dépenser de temps et d'argent pour n'atteindre, après des mois de

recherches, qu'une loque qu'on ne lui vendait qu'au poids de l'or!

C'était le monde entier qu'il réquisitionnait afin de mettre la

main sur quelque objet introuvable, et, maintenant qu'il avait

épuisé les stocks de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie, de

l'Amérique, de l'Océanie par lui-même, par ses correspondants, par

ses courtiers, par ses voyageurs de commerce, voici qu'il

s'apprêtait à fouiller, jusque dans ses plus inabordables

retraites, le continent australien!

Il y avait une raison à cela -- raison que d'autres eussent sans

doute regardée comme insuffisante, mais qui lui paraissait des

plus sérieuses. Ayant été informé que les nomades de l'Australie

se coiffaient volontiers de chapeaux d'homme ou de femme -- en

quel état de dépenaillement, on l'imagine! -- sachant d'autre part

que des cargaisons de ces vieux débris étaient régulièrement

expédiées dans les ports du littoral, il en avait conclu qu'il y

aurait peut-être là «quelque beau coup à faire», pour parler le

langage des amateurs d'antiquailles.

Précisément, Jos Meritt était en proie à une idée fixe, tourmenté

par un désir qui l'obsédait, qui menaçait de le rendre

complètement fou, car il l'était à demi déjà. Il s'agissait, cette

fois, de retrouver un certain chapeau, qui, à l'entendre, devait

être l'honneur de sa collection.

Mistress Branican · 第 46 / 72 题