Godfrey

Le _Brisbane_ traversa le détroit de Bass pendant la soirée. Sous

cette latitude de l'hémisphère austral, le jour ne se prolonge

guère au delà de cinq heures pendant le mois d'août. La lune, qui

entrait dans son premier quartier, disparut promptement entre les

brumes de l'horizon. L'obscurité profonde empêchait de voir les

dispositions littorales du continent.

La navigation du détroit fut ressentie à bord par les coups de

tangage qu'éprouva le paquebot sous l'influence d'un clapotis très

houleux. Les courants et contre-courants luttent avec impétuosité

dans cette étroite passe, ouverte aux eaux du Pacifique.

Le lendemain, 23 août, dès l'aube, le _Brisbane_ se présenta à

l'entrée de la baie de Port-Phillip. Une fois au milieu de cette

baie, les navires n'ont plus rien à redouter des mauvais temps;

mais, pour y pénétrer, il est nécessaire de manoeuvrer avec

prudence et précision, surtout lorsqu'il s'agit de doubler la

longue pointe sablonneuse de Nepean d'un côté et celle de

Queenscliff de l'autre. La baie, suffisamment fermée, se découpe

en plusieurs ports, où les bâtiments de fort tonnage trouvent des

mouillages excellents, Goelong, Sandrige, Williamstown -- ces deux

derniers formant le port de Melbourne. L'aspect de cette côte est

triste, monotone, sans attrait. Peu de verdure sur les rives,

l'aspect d'un marécage presque desséché, qui, au lieu de lagons ou

d'étangs, ne montre que des entailles aux vases durcies et

fendillées. À l'avenir de modifier la surface de ces plaines, en

remplaçant les squelettes d'arbres qui grimacent çà et là par des

futaies, dont le climat australien fera rapidement des forêts

superbes.

Le _Brisbane_ vint se ranger à l'un des quais de Williamstown,

afin d'y débarquer une partie des passagers.

Comme on devait faire escale pendant trente-six heures, Mrs.

Branican résolut de passer ce temps à Melbourne. Non qu'elle eût

affaire en cette ville, puisque ce n'était qu'à Adélaïde qu'elle

s'occuperait des préparatifs d'une expédition devant atteindre

probablement les extrêmes limites de l'Ouest-Australie. Dès lors,

pourquoi en vint-elle à quitter le _Brisbane_? Craignait-elle

d'être l'objet de trop nombreuses et trop fréquentes visites?

Mais, pour y échapper, ne lui suffisait-il pas de se confiner dans

sa cabine? D'ailleurs, à descendre dans l'un des hôtels de la

ville, où sa présence serait bientôt connue, ne s'exposait-elle

pas à de plus pressantes entrevues, à de plus inévitables

importunités?

Zach Fren ne savait comment expliquer la résolution de Mrs.

Branican. Il le remarquait, son attitude différait de celle

qu'elle avait à Sydney. De très accueillante qu'elle se montrait

alors, elle était devenue peu communicative. Était-ce, comme

l'avait observé le maître, que la présence de Godfrey avait trop

vivement rappelé en elle le souvenir de son enfant? Oui, et Zach

Fren ne se trompait pas. La vue du jeune novice l'avait troublée

si profondément qu'elle sentait le besoin de s'isoler. N'entrait-

il plus dans sa pensée de l'interroger? Peut-être, puisqu'elle ne

l'avait pas fait la veille, bien qu'elle en eût exprimé le désir.

Mais en ce moment, si elle voulait débarquer à Melbourne, y rester

les vingt-quatre heures de la relâche, dût-elle encourir les

inconvénients d'une notoriété pour son malheur trop réelle,

c'était dans l'idée de fuir -- il n'y a pas d'autre mot -- oui, de

fuir ce garçon de quatorze ans, vers lequel l'attirait une force

instinctive. Pourquoi donc hésitait-elle à lui parler, à

s'enquérir près de lui de tout ce qui l'intéressait, sa

nationalité, son origine, sa famille? Craignait-elle que ses

réponses -- et cela était très vraisemblable -- eussent pour

résultat de détruire sans retour d'imprudentes illusions, un

espoir chimérique, auquel son imagination s'abandonnait et que son

agitation avait révélé à Zach Fren?

Mrs. Branican, accompagnée du maître, débarqua dès la première

heure. Aussitôt qu'elle eut mis le pied sur l'appontement, elle se

retourna.

Godfrey était appuyé sur la lisse, à l'avant du _Brisbane_. En la

voyant s'éloigner, son visage devint si triste, il eut un geste si

expressif, il semblait vouloir d'une telle force la retenir à

bord, que Dolly fut sur le point de lui dire: «Mon enfant... je

reviendrai!»

Elle se maîtrisa, pourtant, fit signe à Zach Fren de la suivre, et

se rendit à la gare du railway, qui met le port en communication

avec la ville.

Melbourne, en effet, est située en arrière du littoral, sur la

rive gauche de la rivière Yarra-Yarra, à une distance de deux

kilomètres -- distance que les trains franchissent en quelques

minutes. Là s'élève cette cité avec sa population de trois cent

mille habitants, capitale de la magnifique colonie de Victoria,

qui en compte près d'un million, et sur laquelle, depuis 1851, on

est fondé à dire que le mont Alexandre a versé tout l'or de ses

gisements.

Mrs. Branican, bien qu'elle fût descendue dans un des hôtels les

moins fréquentés de la ville, n'aurait pu échapper à la curiosité

-- d'ailleurs très sympathique -- qu'excitait en tous lieux sa

présence. Aussi, en compagnie de Zach Fren, préféra-t-elle

parcourir les rues de la ville, dont son regard, si étrangement

préoccupé, ne devait à peu près rien voir.

Une Américaine, en somme, n'eût éprouvé aucune surprise ni goûté

aucun plaisir à visiter une ville des plus modernes. Quoique

fondée douze ans après San-Francisco de Californie, Melbourne lui

ressemble «en moins bien», comme on dit: des rues larges, se

coupant à angle droit, des squares auxquels manquent les gazons et

les arbres, des banques par centaines, des offices où se brassent

d'énormes affaires, un quartier qui concentre le commerce de

détail, des édifices publics, églises, temples, université, musée,

muséum, bibliothèque, hôpital, hôtel de ville, écoles qui sont des

palais, palais dont quelques-uns seraient insuffisants pour des

écoles, un monument élevé aux deux explorateurs Burke et Wills,

qui succombèrent en essayant de traverser le continent australien

du sud au nord; puis, le long de ces rues et de ces boulevards,

des passants assez rares en dehors du quartier des affaires; un

certain nombre d'étrangers, surtout des Juifs de race allemande,

qui vendent de l'argent comme d'autres vendent du bétail ou de la

laine, et à un bon prix -- afin de réjouir le coeur d'Israël.

Mais, cette Melbourne du négoce, les commerçants ne l'habitent que

le moins possible. C'est dans les faubourgs, c'est aux environs de

la ville que se sont multipliés les villas, les cottages, même des

habitations princières, à Saint-Kilda, à Hoam, à Emerald-Hill, à

Brighton -- ce qui, au dire de M. D. Charnay, l'un des plus

intéressants voyageurs qui aient visité ce pays, donne l'avantage

à Melbourne sur San-Francisco. Et déjà les arbres d'essences si

variées ont grandi, les parcs somptueux sont couverts d'ombrages,

les eaux vives assurent pendant de longs mois une bienfaisante

fraîcheur. Aussi est-il peu de villes, qui soient placées au

milieu d'un plus admirable cadre de verdure.

Mrs. Branican ne prêta qu'une distraite attention à ces

magnificences, même lorsque Zach Fren l'eut conduite en dehors de

la ville, en pleine campagne. Rien n'indiquait que telle

habitation merveilleusement disposée, tel site grandiose avec ses

lointaines perspectives, eût frappé son regard. Il semblait

toujours que, sous l'obsession d'une idée fixe, elle fût sur le

point de faire à Zach Fren une demande qu'elle n'osait formuler.

Tous deux revinrent vers l'hôtel, à la nuit tombante. Dolly se fit

servir dans son appartement un dîner auquel elle toucha à peine.

Puis elle se coucha et ne dormit que d'un demi-sommeil, hanté par

les images de son mari et de son enfant.

Le lendemain, Mrs. Branican resta dans sa chambre jusqu'à deux

heures. Elle écrivit une longue lettre à M. William Andrew, afin

de lui faire connaître son départ de Sydney et sa prochaine

arrivée dans la capitale de l'Australie méridionale. Elle lui

renouvelait ses espérances en ce qui concernait l'issue de

l'expédition. Et, en recevant cette lettre, à sa grande surprise,

à son extrême inquiétude aussi, M. William Andrew ne dut pas

manquer d'observer que si Dolly parlait de John comme étant

certaine de le retrouver vivant, elle parlait de son enfant, du

petit Wat, comme s'il n'était pas mort. L'excellent homme en fut à

se demander s'il n'y avait pas lieu de craindre de nouveau pour la

raison de cette femme si éprouvée.

Les passagers que le _Brisbane_ prenait à destination d'Adélaïde

étaient presque tous embarqués, lorsque Mrs. Branican, accompagnée

de Zach Fren, revint à bord. Godfrey guettait son retour, et, du

plus loin qu'il l'aperçut, son visage s'éclaira d'un sourire. Il

se précipita vers l'appontement, et il était là, quand elle mit le

pied sur la passerelle.

Zach Fren fut on ne peut plus contrarié, et ses gros sourcils se

froncèrent. Que n'aurait-il donné pour que le jeune novice eût

quitté le paquebot, ou tout au moins pour qu'il ne se rencontrât

pas sur le chemin de Dolly, puisque sa présence ravivait les plus

douloureux souvenirs!

Mrs. Branican aperçut Godfrey. Elle s'arrêta un instant, le

pénétrant de son regard; mais elle ne lui parla pas, et, baissant

la tête, elle vint s'enfermer dans sa cabine.

À trois heures de l'après-midi, le _Brisbane_, larguant ses

amarres, se dirigea vers le goulet, et, tournant la pointe de

Queenscliff, prit direction sur Adélaïde, en élongeant à moins de

trois milles la côte de Victoria.

Les passagers, embarqués à Melbourne, étaient au nombre d'une

centaine -- pour la plupart, des habitants de l'Australie

méridionale, qui retournaient dans leurs districts. Il y avait

quelques étrangers parmi eux -- entre autres un chinois, âgé de

trente à trente-cinq ans, l'air endormi d'une taupe, jaune comme

un citron, rond comme une potiche, gras comme un mandarin à trois

boutons. Ce n'était pas un mandarin, pourtant. Non! un simple

domestique, au service d'un personnage, dont le physique mérite

d'être dessiné avec une certaine précision.

Qu'on se figure un fils d'Albion aussi «britannique» que possible,

grand, maigre, osseux, une vraie pièce d'ostéologie, tout en cou,

tout en buste, tout en jambes. Ce type d'Anglo-Saxon, âgé de

quarante-cinq à cinquante ans, s'élevait d'environ six pieds

(anglais) au-dessus du niveau de la mer. Une barbe blonde qu'il

portait entière, une chevelure blonde de même, où s'entremêlaient

quelques cheveux d'un jaune d'or, de petits yeux fureteurs, un nez

pincé aux narines, busqué en bec de pélican ou de héron et d'une

longueur peu commune, un crâne sur lequel le moins observateur des

phrénologues eût aisément découvert les bosses de la monomanie et

de la ténacité -- cet ensemble formait une de ces têtes qui

attirent le regard et provoquent le sourire, lorsqu'elles sont

crayonnées par un spirituel dessinateur.

Cet Anglais était correctement vêtu du costume traditionnel: la

casquette à double visière, le gilet boutonné jusqu'au menton, le

veston à vingt poches, le pantalon en drap quadrillé, les hautes

guêtres à boutons de nickel, les souliers à clous, et le cache-

poussière blanchâtre que la brise plissait autour de son corps en

révélant sa maigreur de squelette.

Quel était cet original? on l'ignorait, et, sur les paquebots

australiens, nul ne s'autorise des familiarités du voyage pour

s'occuper des voyageurs, savoir où ils vont, ni d'où ils viennent.

Ce sont des passagers, et comme tels, ils passent. Rien de plus.

Tout ce que le steward du bord eût pu dire, c'est que cet Anglais

avait retenu sa cabine sous le nom de Joshua Meritt --

abréviativement Jos Meritt -- de Liverpool (Royaume-Uni),

accompagné de son domestique, Gîn-Ghi, de Hong-Kong (Céleste-

Empire).

Du reste, une fois embarqué, Jos Meritt alla s'asseoir sur un des

bancs du spardeck, et ne le quitta qu'à l'heure du lunch, lorsque

tinta la cloche de quatre heures. Il y revint à quatre et demi,

l'abandonna à sept pour le dîner, y reparut à huit, gardant

invariablement l'attitude d'un mannequin, les deux mains ouvertes

sur ses genoux, ne tournant jamais la tête ni à droite ni à

gauche, les yeux dirigés vers la côte qui se perdait dans les

brumes du soir. Puis, à dix heures, il regagna sa cabine d'un pas

géométrique que les soubresauts du roulis ne parvenaient pas à

ébranler.

Pendant une partie de la nuit, Mrs. Branican, qui était remontée

sur le pont un peu avant neuf heures, se promena à l'arrière du

_Brisbane_, bien que la température fût assez froide. L'esprit

obsédé, visionné même, pour employer une expression plus exacte,

elle n'aurait pu dormir. À l'étroit dans sa cabine, elle avait

besoin de respirer cet air vif, imprégné parfois des pénétrantes

senteurs de «l'acacia flagrans», qui dénoncent la terre

australienne à cinquante milles en mer. Songeait-elle à rencontrer

le jeune novice, à lui parler, à l'interroger, à savoir de lui...

Savoir quoi?... Godfrey, ayant fini son quart à dix heures, ne

devait le reprendre qu'à deux heures du matin, et, à ce moment,

Dolly, très fatiguée d'un douloureux ébranlement moral, avait dû

regagner sa chambre.

Vers le milieu de la nuit, le _Brisbane_ doubla le cap Otway à

l'extrémité du district de Polwarth. À partir de ce point, il

allait remonter franchement dans le nord-ouest jusqu'à la hauteur

de la baie Discovery, où vient s'appuyer la ligne conventionnelle,

tracée sur le cent quarante et unième méridien -- ligne qui sépare

les provinces de Victoria et de la Nouvelle-Galles du sud des

territoires de l'Australie méridionale.

Dès le matin, on revit Jos Meritt sur le banc du spardeck, à sa

place habituelle, dans la même attitude, et comme s'il ne l'eût

pas quittée depuis la veille. Quant au Chinois Gîn-Ghi, il dormait

à poings fermés en quelque coin.

Zach Fren devait être accoutumé aux manies de ses compatriotes,

car les originaux ne manquent point dans la collection des

quarante-deux États fédératifs, actuellement compris sous la

rubrique U. S. A.[9] Cependant, il ne put regarder sans un

certain ébahissement ce type si réussi de mécanique humaine.

Et quelle fut sa surprise, lorsque, s'étant approché de ce long et

immobile gentleman, il s'entendit interpeller en ces termes d'une

voix un peu grêle:

«Maître Zach Fren, je crois?...

-- En personne, répondit Zach Fren.

-- Le compagnon de mistress Branican?...

-- Comme vous dites. Je vois que vous savez.

-- Je sais... à la recherche de son mari... absent depuis quatorze

ans... Bien!... Oh!... Très bien!

-- Comment... très bien?...

-- Oui!... Mistress Branican... Très bien!... Moi aussi... je suis

à la recherche...

-- De votre femme?...

-- Oh!... pas marié!... Très bien!... Si j'avais perdu ma femme,

je ne la chercherais pas.

-- Alors, c'est pour?...

-- Pour retrouver... un chapeau.

-- Votre chapeau?... Vous avez égaré votre chapeau?...

-- Mon chapeau?... Non!... C'est le chapeau... je m'entends...

Vous présenterez mes hommages à mistress Branican... Bien!...

Oh!... Très bien!...

Les lèvres de Jos Meritt se refermèrent et ne laissèrent plus

échapper une seule syllabe.

«C'est une espèce de fou», se dit Zach Fren.

Et il lui sembla que ce serait de la puérilité que de s'occuper

plus longtemps de ce gentleman.

Lorsque Dolly reparut sur le pont, le maître vint la rejoindre, et

tous deux allèrent s'asseoir à peu près en face de l'Anglais.

Celui-ci ne bougea pas plus que le dieu Terme. Ayant chargé Zach

Fren de présenter ses hommages à Mrs. Branican, il pensait sans

doute qu'il n'avait point à le faire en personne.

Du reste, Dolly ne remarqua pas la présence de ce bizarre

passager. Elle eut un long entretien avec son compagnon, touchant

les préparatifs du voyage, qui seraient commencés dès leur arrivée

à Adélaïde. Pas un jour, pas une heure à perdre. Il importait que

l'expédition eût atteint et dépassé, si c'était possible, les

territoires du pays central, avant qu'ils fussent desséchés sous

les intolérables chaleurs de la zone torride. Entre les dangers de

diverses sortes, inhérents à une recherche entreprise dans ces

conditions, les plus terribles seraient probablement causés par

les rigueurs du climat, et toutes précautions seraient prises pour

s'en garantir. Dolly parla du capitaine John, de son tempérament

robuste, de son indomptable énergie, qui lui avaient permis --

elle n'en doutait pas -- de résister là où d'autres, moins

vigoureux, moins fortement trempés, auraient succombé. Entre

temps, elle n'avait fait aucune allusion à Godfrey, et Zach Fren

pouvait espérer que sa pensée s'était détournée de ce garçon,

lorsqu'elle dit:

«Je n'ai pas encore vu aujourd'hui le jeune novice... Ne l'avez-

vous point aperçu, Zach?

-- Non, mistress, répondit le maître, que cette question parut

contrarier.

-- Peut-être pourrais-je faire quelque chose pour cet enfant?»

reprit Dolly.

Et elle affectait de n'en parler qu'avec une sorte d'indifférence,

à laquelle Zach Fren ne se méprit point.

«Ce garçon?... répondit-il. Oh! il a un bon métier, mistress... Il

arrivera... Je le vois déjà quartier-maître d'ici à quelques

années... Avec du zèle et de la conduite...

-- N'importe, reprit Dolly, il m'intéresse... Il m'intéresse à un

point... Mais aussi, Zach, cette ressemblance, oui!... cette

ressemblance extraordinaire entre mon pauvre John et lui... Et

puis, Wat... mon enfant... aurait son âge!».

Et en disant cela, Dolly devenait pâle; sa voix s'altérait; son

regard, qui se fixait sur Zach Fren, était si interrogateur que le

maître avait baissé les yeux.

Puis elle ajouta:

«Vous me le présenterez dans l'après-midi, Zach... Ne l'oubliez

pas... Je veux lui parler... Cette traversée sera finie demain...

Nous ne nous reverrons jamais... et, avant de quitter le

_Brisbane_... je désire savoir... Oui! savoir...»

Zach Fren dut promettre à Dolly de lui amener Godfrey, et elle se

retira.

Le maître, très soucieux, très alarmé même, continua de se

promener sur le spardeck jusqu'au moment où le steward sonna le

second déjeuner. Il faillit alors se heurter contre l'Anglais, qui

semblait rythmer ses pas sur les battements de la cloche, en se

dirigeant vers l'escalier du capot.

«Bien!... Oh!... Très bien! fit Jos Meritt. Vous avez, sur ma

demande... offert mes compliments... Son mari disparu... Bien!...

Oh!... Très bien!»

Et il s'en alla, afin de gagner la place qu'il avait choisie à la

table du «dining-room» -- la meilleure, cela s'entend, et voisine

de l'office, ce qui lui permettait de se servir le premier et de

prendre les morceaux de choix.

À trois heures, le _Brisbane_ naviguait à l'ouvert de Portland, le

principal port du district de Normanby, où vient aboutir le

railway de Melbourne; puis, le cap Nelson ayant été doublé, il

passait au large de la baie Discovery et remontait presque

directement vers le nord, en élongeant d'assez près la côte de

l'Australie méridionale.

Ce fut à cet instant que Zach Fren vint prévenir Godfrey que Mrs.

Branican désirait lui parler.

«Me parler?» s'écria le jeune novice.

Et son coeur battit si fort qu'il n'eut que le temps de se retenir

à la lisse pour ne point tomber.

Godfrey, conduit par le maître, se rendit à la cabine, où

l'attendait Mrs. Branican.

Dolly le regarda quelque temps. Il se tenait debout, devant elle,

son béret à la main. Elle était assise sur un canapé. Zach Fren,

accoté près de la porte, les observait tous les deux avec anxiété.

Il savait bien ce que Dolly allait demander à Godfrey, mais il

ignorait ce que le jeune novice lui répondrait.

«Mon enfant, dit Mrs. Branican, je voudrais avoir des

renseignements sur vous... sur la famille à laquelle vous

appartenez... Si je vous interroge, c'est que je m'intéresse... à

votre situation... Voudrez-vous satisfaire à mes questions?...

-- Très volontiers, mistress, répondit Godfrey d'une voix que

l'émotion faisait trembler.

-- Quel âge avez-vous?... demanda Dolly.

-- Je ne sais pas au juste, mistress, mais je dois avoir de

quatorze à quinze ans.

-- Oui... de quatorze à quinze ans!... Et depuis quelle époque

avez-vous pris la mer?...

-- Je me suis embarqué, lorsque j'avais huit ans environ, en

qualité de mousse, et voilà deux années que je sers comme novice.

-- Avez-vous fait de grandes navigations?...

-- Oui, mistress, sur l'océan Pacifique jusqu'en Asie... et sur

l'Atlantique jusqu'en Europe.

-- Vous n'êtes pas Anglais?...

-- Non, mistress, je suis Américain.

-- Et, cependant, vous servez sur un paquebot de nationalité

anglaise?...

-- Le navire sur lequel j'étais a été dernièrement vendu à Sydney.

Alors, me trouvant sans embarquement, je suis passé sur le

_Brisbane_, en attendant l'occasion de reprendre du service à bord

d'un navire américain.

-- Bien, mon enfant», répondit Dolly, qui fit signe à Godfrey de

se rapprocher d'elle. Godfrey obéit.

«Maintenant, demanda-t-elle, je désirerais savoir où vous êtes

né?...

-- À San-Diégo, mistress.

-- Oui!... à San-Diégo!» répéta Dolly, sans paraître surprise et

comme si elle eût pressenti cette réponse.

Quant à Zach Fren, il fut très impressionné de ce qu'il venait

d'entendre.

«Oui, mistress, à San-Diégo, reprit Godfrey. Oh! je vous connais

bien!... Oui! je vous connais!... Quand j'ai appris que vous

veniez à Sydney, cela m'a fait un plaisir... Si vous saviez,

mistress, combien je m'intéresse à tout ce qui concerne le

capitaine John Branican!»

Dolly prit la main du jeune novice, et la tint quelques instants

sans prononcer une parole. Puis, d'une voix qui décelait

l'égarement de son imagination:

«Votre nom?... demanda-t-elle.

-- Godfrey.

-- Godfrey est votre nom de baptême... Mais quel est votre nom de

famille?...

-- Je n'ai pas d'autre nom, mistress.

-- Vos parents?...

-- Je n'ai pas de parents.

-- Pas de parents! répondit Mrs. Branican. Avez-vous donc été

élevé...

-- À Wat-House, répondit Godfrey, oui! mistress, et par vos soins.

Oh! Je vous ai aperçue bien souvent, lorsque vous veniez visiter

vos enfants de l'hospice!... Vous ne me voyiez pas entre tous les

petits, mais je vous voyais, moi... et j'aurais voulu vous

embrasser!... Puis, comme j'avais du goût pour la navigation,

lorsque j'ai eu l'âge, je suis parti mousse... Et d'autres aussi,

des orphelins de Wat-House, s'en sont allés sur des navires... et

nous n'oublierons jamais ce que nous devons à mistress Branican...

à notre mère!...

-- Votre mère!» s'écria Dolly, qui tressaillit, comme si ce nom

eût retenti jusqu'au fond de ses entrailles.

Elle avait attiré Godfrey... Elle le couvrait de baisers... Il les

lui rendait... Il pleurait... C'était entre elle et lui un abandon

familier dont ni l'un ni l'autre ne songeait à s'étonner, tant il

leur semblait naturel.

Et, dans son coin, Zach Fren, effrayé de ce qu'il comprenait, des

sentiments qu'il voyait s'enraciner dans l'âme de Dolly,

murmurait:

«La pauvre femme!... La pauvre femme!... Où se laisse-t-elle

entraîner!»

Mrs. Branican s'était levée, et dit:

«Allez, Godfrey!... Allez, mon enfant!... Je vous reverrai... J'ai

besoin d'être seule...»

Après l'avoir regardée une dernière fois, le jeune novice se

retira lentement. Zach Fren se préparait à le suivre, lorsque

Dolly l'arrêta d'un geste.

«Restez, Zach.»

Puis:

«Zach, dit-elle par mots saccadés, qui dénotaient l'extraordinaire

agitation de son esprit, Zach, cet enfant a été élevé avec les

enfants trouvés de Wat-House... Il est né à San-Diégo... Il a de

quatorze ans à quinze ans... Il ressemble trait pour trait à

John... C'est sa physionomie franche, son attitude résolue... Il a

le goût de la mer comme lui... C'est le fils d'un marin... C'est

le fils de John... C'est le mien!... On croyait que la baie de

San-Diégo avait à jamais englouti le pauvre petit être... Mais il

n'était pas mort... et on l'a sauvé... Ceux qui l'ont sauvé ne

connaissaient pas sa mère... Et sa mère, c'était moi... moi, alors

privée de raison!... Cet enfant, ce n'est pas Godfrey qu'il se

nomme... c'est Wat... c'est mon fils!... Dieu a voulu me le rendre

avant de me réunir à son père...»

Zach Fren avait écouté Mrs. Branican sans oser l'interrompre. Il

comprenait que la malheureuse femme ne pouvait parler autrement.

Toutes les apparences lui donnaient raison. Elle suivait son idée

avec l'irréfutable logique d'une mère. Et le brave marin sentait

son coeur se briser, car ces illusions, c'était son devoir de les

détruire. Il fallait arrêter Dolly sur cette pente, qui aurait pu

la conduire à un nouvel abîme.

Il le fit, sans hésiter -- presque brutalement.

«Mistress Branican, dit-il, vous vous trompez!... Je ne veux pas,

je ne dois pas vous laisser croire ce qui n'est point!... Cette

ressemblance, ce n'est qu'un hasard... Votre petit Wat est mort...

oui! mort!... Il a péri dans la catastrophe, et Godfrey n'est pas

votre fils...

-- Wat est mort?... s'écria Mrs. Branican. Et qu'en savez-vous?...

Et qui peut l'affirmer?...

-- Moi, mistress.

-- Vous?...

-- Huit jours après la catastrophe de la baie, le corps d'un

enfant a été rejeté sur la grève, à la pointe Loma... C'est moi

qui l'ai retrouvé... J'ai prévenu M. William Andrew... Le petit

Wat, reconnu par lui, a été enterré au cimetière de San-Diégo, où

nous avons souvent porté des fleurs sur sa tombe...

-- Wat!... mon petit Wat... là-bas... au cimetière!... Et on ne me

l'a jamais dit!

-- Non, mistress, non! répondit Zach Fren. Vous n'aviez plus votre

raison alors, et, quatre ans après, lorsque vous l'avez recouvrée,

on craignait... M. William Andrew pouvait redouter... en

renouvelant vos douleurs... et il s'est tu!... Mais votre enfant

est mort, mistress, et Godfrey ne peut pas être... n'est pas votre

fils!»

Dolly retomba sur le divan. Ses yeux s'étaient fermés. Il lui

semblait qu'autour d'elle l'ombre avait brusquement succédé à une

intense lumière.

Sur un geste qu'elle fit, Zach Fren la laissa seule, abîmée dans

ses regrets, perdue dans ses souvenirs.

Le lendemain, 26 août, Mrs. Branican n'avait pas encore quitté sa

cabine, lorsque le _Brisbane_, après avoir franchi la passe de

Backstairs, entre l'île Kangourou et le promontoire Jervis,

pénétra dans le golfe de Saint-Vincent et vint mouiller au port

d'Adélaïde.

Mistress Branican · 第 44 / 72 题