En naviguant

Du jour où M. de Lesseps a percé l'isthme de Suez, on a été en

droit de dire que du continent africain il avait fait une île.

Lorsque le canal de Panama sera achevé, il sera également permis

de donner la qualification d'îles à l'Amérique du Sud et à

l'Amérique du Nord. En effet, ces immenses territoires seront

entourés d'eau de toutes parts. Mais, comme ils conserveront le

nom de continent, en égard à leur étendue, il est logique

d'appliquer ce nom à l'Australie ou Nouvelle-Hollande, qui se

trouve dans les mêmes conditions.

En effet, l'Australie mesure trois mille neuf cents kilomètres

dans sa plus grande longueur de l'est à l'ouest, et trois mille

deux cents dans sa plus grande largeur du nord au sud. Or, le

produit de ces deux dimensions constitue une superficie de quatre

millions huit cent trente mille kilomètres carrés environ -- soit

les sept neuvièmes de l'aire européenne.

Le continent australien est actuellement divisé, par les auteurs

des atlas les plus récents, en sept provinces que séparent des

lignes arbitraires, se coupant à angle droit, et qui ne tiennent

aucun compte des accidents orographiques ou hydrographiques:

À l'est, dans la partie la plus peuplée, le Queensland, capitale

Brisbane -- la Nouvelle-Galles du Sud, capitale Sydney --

Victoria, capitale Melbourne;

Au centre, l'Australie septentrionale et la Terre Alexandra, sans

capitales -- l'Australie méridionale, capitale Adélaïde;

À l'ouest, l'Australie occidentale, qui s'étend du nord au sud,

capitale Perth.

Il convient d'ajouter que les Australiens cherchent à constituer

une confédération sous le nom de «Commonwealth of Australia». Le

gouvernement anglais repousse cette qualification, mais, sans

doute, elle sera acquise le jour où la séparation sera un fait

accompli.

On verra bientôt en quelles provinces, les plus dangereuses et les

moins connues de ce continent, Mrs. Branican allait s'aventurer

avec cette espérance si vague, cette pensée presque irréalisable,

de retrouver le capitaine John, de l'arracher à la tribu qui le

retenait prisonnier depuis neuf ans. Et, d'ailleurs, n'y avait-il

pas lieu de se demander si les Indas avaient respecté sa vie,

après l'évasion de Harry Felton?

Le projet de Mrs. Branican était de quitter Sydney, dès que le

départ serait possible. Elle pouvait compter sur le dévouement

sans bornes de Zach Fren, sur l'intelligence ferme et pratique qui

le caractérisait. Dans un long entretien, ayant la carte de

l'Australie sous les yeux, tous deux avaient discuté les mesures

les plus promptes, les plus formelles aussi, qui devaient décider

le succès de cette nouvelle tentative. Le choix du point de

départ, on le comprend, était d'une extrême importance, et voici

ce qui fut définitivement arrêté:

1° Une caravane, pourvue des meilleurs moyens de recherches et de

défense, nantie de tout le matériel exigé par un voyage à travers

les déserts de l'Australie centrale, serait organisée aux frais et

par les soins de Mrs. Branican;

2° Cette exploration devant commencer dans un très bref délai, il

convenait de se transporter par les voies les plus rapides de

terre ou de mer jusqu'au point terminus des communications

établies entre le littoral et le centre du continent.

En premier lieu, la question de gagner le littoral nord-ouest,

c'est-à-dire l'endroit de la Terre de Tasman où avaient abordé les

naufragés du _Franklin_, fut posée et débattue. Mais ce détour

eût occasionné une perte de temps énorme, entraîné de réelles

difficultés tant pour le personnel que pour le matériel -- qui

seraient l'un et l'autre considérables. En somme, rien ne

démontrait qu'en attaquant le continent australien par l'ouest,

l'expédition rencontrerait avec plus de certitude la tribu qui

détenait le capitaine John Branican, les indigènes nomades

parcourant la Terre Alexandra aussi bien que les districts de

l'Australie occidentale. Il fut donc répondu négativement à cette

question.

En second lieu, on traita la direction qu'il convenait de prendre

dès le début de la campagne; c'était évidemment celle que Harry

Felton avait dû suivre pendant son parcours de l'Australie

centrale. Cette direction, si on ne la connaissait pas d'une façon

précise, était, du moins, indiquée par le point où le second du

_Franklin_ avait été recueilli, c'est-à-dire les bords du Parru, à

la limite du Queensland et de la Nouvelle-Galles du Sud, au nord-

ouest de cette province.

Depuis 1770 -- époque à laquelle le capitaine Cook explora la

Nouvelle-Galles du Sud et prit possession, au nom du roi

d'Angleterre, du continent déjà reconnu par le Portugais Manuel

Godenbho et par les Hollandais Verschoor, Hartog, Carpenter et

Tasman -- sa partie orientale s'était largement colonisée,

développée, civilisée. Ce fut en 1787 que, Pitt étant ministre, le

commodore Philipp vint fonder la station pénitentiaire de Botany-

Bay, d'où, en moins d'un siècle, allait sortir une nation de près

de trois millions d'hommes. Actuellement, rien de ce qui fait la

grandeur et la richesse d'un pays, routes, canaux, chemins de fer,

reliant les innombrables localités du Queensland, de la Nouvelle-

Galles du Sud, de Victoria et de l'Australie méridionale, lignes

de paquebots desservant les ports de leur littoral, rien ne manque

à cette partie du continent. Or, puisque Mrs. Branican se trouvait

à Sydney, cette capitale opulente et peuplée lui aurait offert les

ressources indispensables à l'organisation d'une caravane,

d'autant mieux qu'avant de quitter San-Diégo, elle s'était fait

ouvrir par l'intermédiaire de M. William Andrew un crédit

important sur la _Central Australian Bank_. Donc, elle pouvait

aisément se procurer les hommes, les véhicules, les animaux de

selle, de trait et de bât que nécessitait une expédition en

Australie, peut-être même une traversée complète de l'est à

l'ouest, soit un trajet de près de deux mille deux cents milles[8].

Mais la ville de Sydney devait-elle être choisie pour point

de départ?

Tout considéré, et sur l'avis même du consul américain, qui était

très au courant de l'état présent de la géographie australienne,

Adélaïde, capitale de l'Australie méridionale, parut plus

particulièrement indiquée comme base d'opérations. En suivant la

ligne télégraphique, dont les fils vont de cette cité jusqu'au

golfe de Van Diémen, c'est-à-dire du sud au nord, à peu près sur

la courbe du cent trente-neuvième méridien, les ingénieurs ont

établi la première partie d'un railway, qui dépassait le parallèle

atteint par Harry Felton. Ce railway permettrait au personnel

d'aboutir plus profondément et plus rapidement à ces régions de la

Terre Alexandra et de l'Australie occidentale que peu de voyageurs

avaient visitées jusqu'à ce jour.

Ainsi, première résolution prise, cette troisième expédition,

ayant pour but la recherche du capitaine John, serait organisée à

Adélaïde et se transporterait à l'extrémité du railway, qui décrit

en montant au nord un parcours de quatre cents milles environ,

soit sept cents kilomètres.

Et maintenant, par quelle voie Mrs. Branican se rendrait-elle de

Sydney à Adélaïde? S'il y avait eu une voie ferrée non interrompue

entre ces deux capitales, il n'y aurait pas eu lieu d'hésiter. Il

existe bien un railway, qui traverse le Murray sur la frontière de

la province de Victoria, à la station d'Albury, se continue

ensuite par Bénalla et Kilmore jusqu'à Melbourne, et qui, à partir

de cette ville, se dirige vers Adélaïde; mais il ne franchissait

pas la station de Horscham, et, au delà, les communications mal

établies auraient pu causer d'assez longs retards.

Aussi, Mrs. Branican résolut-elle de gagner Adélaïde par mer.

C'était un trajet de quatre jours, et, en ajoutant quarante-huit

heures pour l'escale que les paquebots font à Melbourne, elle

débarquerait dans la capitale de l'Australie méridionale, après

une navigation de six jours le long des côtes. Il est vrai, on

était au mois d'août, et ce mois correspond au mois de février de

l'hémisphère boréal. Mais le temps se tenait au calme, et, les

vents soufflant du nord-ouest, le steamer serait couvert par la

terre, dès qu'il aurait dépassé le détroit de Bass. D'ailleurs,

venue de San-Francisco à Sydney, Mrs. Branican n'en était pas à

s'inquiéter d'une traversée de Sydney à Adélaïde.

Précisément, le paquebot _Brisbane_ partait le lendemain, à onze

heures du soir. Après avoir fait escale à Melbourne, il arriverait

dans le port d'Adélaïde le 27 août, au matin. Deux cabines y

furent retenues, et Mrs. Branican prit les mesures nécessaires

pour que le crédit, qui lui avait été ouvert à la banque de

Sydney, fût reporté à la banque d'Adélaïde. Les directeurs se

mirent obligeamment à sa disposition, et ce virement ne souffrit

pas la moindre difficulté.

En quittant l'hôpital de la Marine, Mrs. Branican s'était rendue à

l'hôtel pour y choisir un appartement qu'elle devait occuper

jusqu'à son départ. Ses pensées se résumaient en une seule: «John

est vivant!» Les yeux obstinément fixés sur la carte du continent

australien, le regard perdu au milieu de ces immenses solitudes du

centre et du nord-ouest, en proie au délire de son imagination,

elle le cherchait... elle le rencontrait... elle le sauvait...

Ce jour-là, à la suite de leur entretien, Zach Fren, comprenant

qu'il valait mieux la laisser seule, était allé par les rues de

Sydney qu'il ne connaissait point. Et tout d'abord -- ce qui ne

peut étonner d'un marin -- il voulut visiter le _Brisbane_, afin

de s'assurer que Mrs. Branican y serait convenablement installée.

Le navire lui parut aménagé au mieux pour les besoins d'une

navigation côtière. Il demanda à voir la cabine réservée à la

passagère. Ce fut un jeune novice qui l'y conduisit, et il fit

prendre quelques dispositions en vue de rendre cette cabine plus

confortable. Brave Zach Fren! On eût dit en vérité qu'il

s'agissait d'une traversée de long cours!

Au moment où il se disposait à quitter le bord, le jeune novice le

retint, et, d'une voix un peu émue:

«C'est bien certain, maître, demanda-t-il, que mistress Branican

s'embarquera demain pour Adélaïde?...

-- Oui, demain, répondit Zach Fren.

-- Sur le _Brisbane_?...

-- Sans doute.

-- Puisse-t-elle réussir dans son entreprise et retrouver le

capitaine John!

-- Nous ferons de notre mieux, tu peux le croire.

-- J'en suis convaincu, maître.

-- Est-ce que tu es embarqué sur le _Brisbane_?...

-- Oui, maître.

-- Eh bien, mon garçon, à demain.»

Les dernières heures qu'il passa à Sydney, Zach Fren les employa à

flâner dans Pitt-Street et York-Street, bordées de belles

constructions en grès jaune rougeâtre, puis à Victoria-Park, à

Hyde-Park, où s'élève le monument commémoratif du capitaine Cook.

Il visita le Jardin Botanique, promenade admirable, située sur le

bord de la mer, où s'entremêlent les diverses essences des pays

chauds et tempérés, les chênes et les araucarias, les cactus et

les mangoustans, les palmiers et les oliviers. En somme, Sydney

mérite la réputation qui lui est faite. C'est la plus ancienne des

capitales australiennes, et si elle est moins régulièrement

construite que ses puînées Adélaïde et Melbourne, elle se montre

plus riche de beautés imprévues et de sites pittoresques.

Le lendemain soir, Mrs. Branican et Zach Fren avaient pris passage

à bord du paquebot. À onze heures, le _Brisbane_, débouquant du

port, se lançait à travers la baie de Port-Jackson. Après avoir

doublé l'Inner-South-Head, il mit le cap au sud, en se tenant à

quelques milles de la côte.

Pendant la première heure, Dolly demeura sur le pont, assise à

l'arrière, regardant les formes du littoral, qui s'estompaient

confusément au milieu de la brume. C'était donc là ce continent

dans lequel elle allait essayer de s'introduire comme dans une

immense prison, d'où John n'avait pu jusque-là s'échapper. Il y

avait quatorze ans qu'ils étaient séparés l'un de l'autre!

«Quatorze ans!» murmura-t-elle.

Lorsque le _Brisbane_ passa devant Botany-Bay et Jorris-Bay, Mrs.

Branican alla prendre un peu de repos. Mais, le lendemain, dès

l'aube, elle était debout à l'heure où le mont Dromedary, et, un

peu en arrière, le mont Kosciusko, qui appartient au système des

Alpes australiennes, se dessinaient à l'horizon.

Zach Fren avait rejoint Dolly sur le spardeck du steamer, et tous

deux s'entretinrent de ce qui faisait leur unique préoccupation.

En ce moment, un jeune novice, hésitant et ému, s'approcha de Mrs.

Branican, et vint lui demander, de la part du capitaine, si elle

n'avait besoin de rien.

«Non, mon enfant, répondit Dolly.

-- Eh! c'est le garçon qui m'a reçu hier, quand je suis venu

visiter le _Brisbane_, dit Zach Fren.

-- Oui, maître, c'est moi.

-- Et comment t'appelles-tu?...

-- Je m'appelle Godfrey.

-- Eh bien, Godfrey, te voilà certain, à présent, que mistress

Branican est embarquée sur ton paquebot... et tu es satisfait,

j'imagine?

-- Oui, maître, et nous le sommes tous à bord. Oui! nous faisons

tous des voeux pour que les recherches de mistress Branican

réussissent, pour qu'elle délivre le capitaine John!»

En lui parlant, Godfrey la regardait avec tant de respect et

d'exaltation, que Dolly fut remuée dans tout son être. Et, alors,

la voix du jeune novice la frappa... Cette voix, elle l'avait déjà

entendue, et le souvenir lui revint.

«Mon enfant, dit-elle, est-ce que ce n'est pas vous qui m'avez

interrogée à la porte de l'hospice de Sydney?...

-- C'est moi.

-- Vous qui m'avez demandé si le capitaine John était toujours

vivant?...

-- Moi-même, mistress.

-- Vous faites donc partie de l'équipage?

-- Oui... depuis un an, répondit Godfrey. Mais, s'il plaît à Dieu,

je l'aurai bientôt quitté.»

Et, sans doute, n'en voulant ou n'en osant pas dire davantage,

Godfrey se retira, afin d'aller donner au commandant des nouvelles

de Mrs. Branican.

«Voilà un garçon qui m'a l'air d'avoir du sang de marin dans les

veines, fit observer Zach Fren. Ça se devine rien qu'à le voir...

Il a le regard franc, clair, décidé... Sa voix est en même temps

ferme et douce...

-- Sa voix!» murmura Dolly.

Par quelle illusion de ses sens lui semblait-il qu'elle venait

d'entendre parler John, à cela près des adoucissements d'un organe

à peine formé par l'âge. Et une autre remarque qu'elle fit

également -- remarque plus significative encore. Certainement,

elle s'illusionnait, mais les traits de ce jeune garçon lui

avaient rappelé les traits de John... de John, qui n'avait pas

trente ans, lorsque le _Franklin_ l'avait emporté loin d'elle et

pour si longtemps!

«Vous le voyez, mistress Branican, dit Zach Fren, en frottant ses

bonnes grosses mains, Anglais ou Américains, tout le monde vous

est sympathique... En Australie, vous trouverez les mêmes

dévouements qu'en Amérique... Il en sera d'Adélaïde comme de San-

Diégo... Tous font les mêmes voeux que ce jeune Anglais...

-- Est-ce un Anglais?» se demandait Mrs. Branican, profondément

impressionnée.

La navigation fut très heureuse pendant cette première journée. La

mer était d'un calme absolu par ces vents de nord-ouest, qui

venaient de terre. Le _Brisbane_ la trouverait non moins

tranquille, lorsqu'il aurait doublé le cap Howe, à l'angle du

continent australien, pour aller chercher le détroit de Bass.

Pendant cette journée, Dolly ne quitta presque pas le spardeck.

Les passagers lui montraient une extrême déférence, et aussi un

vif empressement à lui tenir compagnie. Ils étaient désireux de

voir cette femme, dont les malheurs avaient eu un tel

retentissement, et qui n'hésitait pas à braver tant de périls, à

affronter tant de fatigues, dans l'espoir de sauver son mari, si

la Providence voulait qu'il survécût. Devant elle, d'ailleurs,

personne n'eût mis cette éventualité en doute. Comment n'aurait-on

pas partagé sa confiance, lorsqu'on l'entendait s'inspirer de

résolutions si viriles, lorsqu'elle disait tout ce qu'elle allait

entreprendre? Inconsciemment, on s'aventurait à sa suite, au

milieu des territoires de l'Australie centrale. Et, de fait, plus

d'un eût accepté de l'y accompagner, autrement que par la pensée.

Mais, en leur répondant, il arrivait que Dolly s'interrompait

parfois. Son regard prenait alors une expression singulière, une

flamme s'y allumait, et Zach Fren était seul à comprendre ce qui

occupait son esprit.

C'est qu'elle venait d'apercevoir Godfrey. La démarche du jeune

novice, son attitude, ses gestes, l'insistance avec laquelle il la

suivait des yeux, cette sorte d'instinct qui semblait l'attirer

vers elle, tout cela la saisissait, l'émotionnait, la remuait à ce

point que John et lui se confondaient dans sa pensée.

Dolly n'avait pu cacher à Zach Fren qu'elle trouvait une

ressemblance frappante entre John et Godfrey. Aussi Zach Fren ne

la voyait-il pas sans inquiétude s'abandonner à cette impression

due à une circonstance purement fortuite. Il redoutait, non sans

raison, que ce rapprochement lui rappelât trop vivement le

souvenir de l'enfant qu'elle avait perdu. C'était vraiment

inquiétant que Mrs. Branican fût surexcitée à ce point par la

présence de ce jeune garçon.

Cependant Godfrey n'était pas retourné près d'elle, son service ne

l'appelant point à l'arrière du paquebot, exclusivement réservé

aux passagers de première classe. Mais, de loin, leurs regards

s'étaient souvent croisés, et Dolly avait été sur le point de

l'appeler... Oui! sur un signe, Godfrey se fût empressé

d'accourir... Dolly n'avait pas fait ce signe, et Godfrey n'était

pas venu.

Ce soir-là, au moment où Zach Fren reconduisait Mrs. Branican à sa

cabine, elle lui dit:

«Zach, il faudra savoir quel est ce jeune novice... à quelle

famille il appartient... le lieu de sa naissance... Peut-être

n'est-il pas d'origine anglaise...

-- C'est possible, mistress, répondit Zach Fren. Il peut se faire

qu'il soit Américain. Au surplus, si vous le voulez, je vais le

demander au capitaine du _Brisbane_...

-- Non, Zach, non, j'interrogerai Godfrey même.»

Et le maître entendit Mrs. Branican faire cette réflexion, à mi-

voix:

«Mon enfant, mon pauvre petit Wat aurait à peu près cet âge... à

présent!

-- Voilà ce que je craignais!» se dit Zach Fren, en regagnant sa

cabine.

Le lendemain, 22 août, le _Brisbane_, qui avait doublé le cap Howe

pendant la nuit, continua de naviguer dans des conditions

excellentes. La côte du Gippland, l'une des principales provinces

de la colonie de Victoria, après s'être courbée vers le sud-est,

se relie au promontoire Wilson, la pointe la plus avancée que le

continent projette vers le sud. Ce littoral est moins riche en

baies, ports, inlets, caps, géographiquement dénommés, que la

partie qui se dessine en ligne droite depuis Sydney jusqu'au cap

Howe. Ce sont des plaines à perte de vue, dont les dernières

limites, encadrées de montagnes, sont trop éloignées pour être

aperçues de la mer.

Mrs. Branican, ayant quitté sa cabine dès la première aube du

jour, avait repris sa place à l'arrière du spardeck. Zach Fren la

rejoignit bientôt et observa un très manifeste changement de son

attitude. La terre, qui se déroulait vers le nord-ouest,

n'attirait plus ses regards. Absorbée dans ses pensées, elle

répondit à peine à Zach Fren, lorsque celui-ci lui demanda comment

elle avait passé la nuit.

Le maître n'insista point. L'essentiel, c'était que Dolly eût

oublié cette singulière ressemblance de Godfrey et du capitaine

John, qu'elle ne songeât plus à le revoir, à l'interroger. Il

était possible qu'elle y eût renoncé, que ses idées eussent pris

un autre cours, et, en effet, elle ne pria pas Zach Fren de lui

amener le jeune garçon que son service retenait à l'avant du

steamer.

Après le déjeuner, Mrs. Branican rentra dans sa cabine, et elle ne

reparut sur le pont qu'entre trois et quatre heures de l'après-

midi.

En ce moment, le _Brisbane_ filait à toute vapeur vers le détroit

de Bass, qui sépare l'Australie de la Tasmanie ou Terre de Van

Diémen.

Que la découverte du Hollandais Janssen Tasman ait été profitable

aux Anglais, que cette île, dépendance naturelle du continent, ait

gagné à la domination de la race anglo-saxonne, rien de moins

contestable. Depuis 1642, date de la découverte de cette île,

longue de deux cent quatre-vingts kilomètres, où le sol est d'une

extrême fertilité, dont les forêts sont enrichies d'essences

superbes, il est certain que la colonisation a marché à grands

pas. À partir du commencement de ce siècle, les Anglais ont

administré comme ils administrent, opiniâtrement, sans prendre nul

souci des races indigènes; ils ont divisé l'île en districts, ils

ont fondé des villes importantes, la capitale Hobbart-Town,

Georges-Town et nombre d'autres; ils ont utilisé les dentelures

multiples de la côte pour créer des ports, où leurs navires

accostent par centaines. Tout cela est bien. Mais, de la

population noire, qui occupait à l'origine cette contrée, que

reste-t-il? Sans doute, ces pauvres gens n'étaient rien moins que

civilisés; on voyait même en eux les plus abrupts échantillons de

la race humaine; on les mettait au-dessous des nègres d'Afrique,

au-dessous des Fueggiens de la Terre de Feu. Si l'anéantissement

d'une race est le dernier mot du progrès colonial, les Anglais

peuvent se vanter d'avoir mené leur oeuvre à bon terme. Mais, à la

prochaine Exposition universelle d'Hobbart-Town, qu'ils se hâtent

s'ils veulent exhiber quelques Tasmaniens... Il n'en restera plus

un seul à la fin du XIXe siècle!

Mistress Branican · 第 42 / 72 题