Harry Felton

Le steamer _Orégon_ avait marché à une vitesse moyenne de dix-sept

noeuds pendant cette navigation, qui fut favorisée par un temps

superbe -- temps normal d'ailleurs dans cette partie du Pacifique

et à cette époque de l'année. Ce brave navire partageait

l'impatience de Mrs. Branican, à ce que répétait volontiers Zach

Fren. Il va sans dire que les officiers, les passagers,

l'équipage, témoignaient à cette vaillante femme la respectueuse

sympathie, dont ses malheurs et l'énergie avec laquelle elle les

supportait, la rendaient si digne.

Lorsque l'_Orégon_ se trouva par 33°51' de latitude sud et 148°40'

de longitude est, les vigies signalèrent la terre. Le 15 août,

après une traversée de sept mille milles, accomplie en dix-neuf

jours, le steamer pénétrait dans la baie de Port-Jackson, entre

ces hautes falaises schisteuses qui forment comme une porte

grandiose, ouverte sur le Pacifique.

Laissant à droite et à gauche ces petits golfes, semés de villas

et de cottages, portant les noms de Watson, Vaucluse, Rose,

Double, Elisabeth, l'_Orégon_ passa devant Earme-Love, Sydney-

Love, et vint dans Darling-Harbour, qui est le port même de

Sydney, s'amarrer au quai de débarquement.

À la première personne qui se présenta à bord -- c'était un des

agents de la douane -- Mrs. Branican demanda:

«Harry Felton?...

-- Il est vivant», lui répondit cet agent, qui avait reconnu Mrs.

Branican.

Tout Sydney ne savait-il pas qu'elle s'était embarquée sur

l'_Orégon_, et n'était-elle pas attendue avec la plus vive

impatience?

«Où est Harry Felton? ajouta-t-elle.

-- À l'hôpital de la Marine.»

Mrs. Branican, suivie de Zach Fren, débarqua aussitôt. La foule

l'accueillit avec cette déférence qui l'accueillait à San-Diégo,

et qu'elle eût trouvée partout. Une voiture les conduisit à

l'hôpital de la Marine, où ils furent reçus par le médecin de

service.

«Harry Felton a-t-il pu parler?... A-t-il sa connaissance?...

demanda Mrs. Branican.

-- Non, mistress, répondit le médecin. Cet infortuné n'est pas

revenu à lui... Il semble qu'il ne puisse parler... La mort peut

l'emporter d'une heure à l'autre!

-- Il ne faut pas que Harry Felton meure! dit Mrs. Branican. Lui

seul sait si le capitaine John, si quelques-uns de ses compagnons,

vivent encore!... Lui seul peut dire où ils sont!... Je suis venue

pour voir Harry Felton... pour l'entendre...

-- Mistress, je vous conduis sur-le-champ près de lui», répondit

le médecin. Quelques instants après, Mrs. Branican et Zach Fren

étaient introduits dans la chambre occupée par Harry Felton. Six

semaines auparavant, des voyageurs traversaient la province

d'Ulakarara, dans la Nouvelle-Galles du Sud, à la limite

inférieure du Queensland. Arrivés sur la rive gauche du Parm, ils

aperçurent un homme qui gisait au pied d'un arbre. Couvert de

vêtements en lambeaux, épuisé par les privations, brisé par la

fatigue, cet homme ne put reprendre connaissance, et, si son

engagement d'officier de la marine marchande n'eût été trouvé dans

l'une de ses poches, on n'aurait jamais su qui il était.

C'était Harry Felton, le second du _Franklin_.

D'où arrivait-il? De quelle partie lointaine et inconnue du

continent australien était-il parti? Depuis combien de temps

errait-il à travers ces redoutables solitudes des déserts du

centre? Avait-il été prisonnier des indigènes, et était-il parvenu

à leur échapper? Ses compagnons, s'il lui en restait, où les

avait-il laissés? À moins, cependant, qu'il ne fût le seul

survivant de ce désastre, vieux de quatorze ans déjà?... Toutes

ces questions étaient demeurées sans réponse jusqu'alors.

Il y avait pourtant un intérêt considérable à savoir d'où venait

Harry Felton, à connaître son existence depuis le naufrage du

_Franklin_ sur les récifs de l'île Browse, à savoir enfin le

dernier mot de cette catastrophe.

Harry Felton fut conduit à la station la plus proche, la station

d'Oxley, d'où le railway le transporta à Sydney. Le _Morning-

Herald_, informé, avant tout autre journal, de son arrivée dans la

capitale de l'Australie, en fit l'objet de l'article que l'on

connaît, en ajoutant que le lieutenant du _Franklin_ n'avait

encore pu répondre à aucune des questions qui lui avaient été

adressées.

Et maintenant, Mrs. Branican était devant Harry Felton, qu'elle

n'aurait pu reconnaître. Il n'était âgé que de quarante-six ans

alors, et on lui en eût donné soixante. Et c'était le seul homme -

- presque un cadavre -- qui fût à même de dire ce qu'il en était

du capitaine John et de son équipage!

Jusqu'à ce jour, les soins les plus assidus n'avaient en rien

amélioré l'état d'Harry Felton -- état évidemment dû aux

épouvantables fatigues subies pendant les semaines, qui sait même?

les mois qu'avait duré son voyage à travers l'Australie centrale.

Ce souffle de vie qui lui restait, une syncope pouvait l'éteindre

d'un instant à l'autre. Depuis qu'il était dans cet hospice, c'est

à peine s'il avait ouvert les yeux, sans qu'on eût pu savoir s'il

se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. On le

soutenait d'un peu de nourriture, et il ne semblait même pas s'en

apercevoir. Il était à craindre que des souffrances excessives

n'eussent annihilé ses facultés intellectuelles, détruit en lui le

fonctionnement de sa mémoire, auquel se rattachait peut-être le

salut des naufragés.

Mrs. Branican avait pris place au chevet d'Harry Felton, guettant

son regard, lorsque ses paupières s'agitaient, les murmures de sa

voix, le moindre indice qu'il serait possible de saisir, un mot

échappé à ses lèvres. Zach Fren, debout près d'elle, cherchait à

surprendre quelque lueur d'intelligence, comme un marin cherche un

feu à travers les brumes de l'horizon.

Mais la lueur ne brilla ni ce jour-là ni les jours suivants. Les

paupières d'Harry Felton demeuraient obstinément closes, et,

lorsque Dolly les soulevait, elle n'y trouvait qu'un regard

inconscient.

Elle ne désespérait pas, cependant, Zach Fren non plus, et il lui

répondait:

«Si Harry Felton reconnaît la femme de son capitaine, il saura

bien se faire comprendre, et cela sans parler!»

Oui! il était important qu'il reconnût Mrs. Branican, et possible

qu'il en éprouvât une impression salutaire? On agirait alors avec

une extrême prudence, tandis qu'il s'accoutumerait à la présence

de Dolly. Peu à peu, les souvenirs du _Franklin_ se rétabliraient

dans sa mémoire... Il saurait exprimer par signe ce qu'il ne

pourrait dire...

Bien qu'on eût conseillé à Mrs. Branican de ne pas rester enfermée

dans la chambre d'Harry Felton, elle refusa de prendre même une

heure de repos pour aller respirer l'air du dehors. Elle ne voulut

pas abandonner le chevet de ce lit.

«Harry Felton peut mourir, et, si le seul mot que j'attends de lui

s'échappe avec son dernier souffle, il faut que je sois là pour

l'entendre... Je ne le quitterai pas!»

Vers le soir, une légère amélioration sembla se manifester dans

l'état d'Harry Felton. Ses yeux s'ouvrirent plusieurs fois; mais

leur regard ne s'adressait pas à Mrs. Branican. Et pourtant,

penchée sur lui, elle l'appelait par son nom, elle répétait le nom

de John... le capitaine du _Franklin_... de San-Diégo!... Comment

ces noms ne lui rappelaient-ils pas le souvenir de ses

compagnons?... Un mot... on ne lui demandait qu'un mot:

«Vivants?... Étaient-ils vivants?»

Et, tout ce qu'Harry Felton avait eu à souffrir pour en arriver

là, Dolly se disait que John devait l'avoir souffert aussi... Puis

la pensée lui venait que John était tombé sur la route... Mais

non... John n'avait pu suivre Harry Felton... Il était resté là-

bas... avec les autres... Où?... Était-ce chez une tribu du

littoral australien?... Quelle était cette tribu?... Harry Felton

pouvait seul le dire, et il semblait que son intelligence était

anéantie, que ses lèvres avaient désappris de parler!

La nuit, la faiblesse d'Harry Felton augmenta. Ses yeux ne se

rouvraient plus, sa main se refroidissait, comme si le peu de vie

qui lui restait se fût retiré vers le coeur. Allait-il donc mourir

sans avoir prononcé une parole?... Et il passait par l'esprit de

Dolly qu'elle aussi avait perdu le souvenir et la raison pendant

bien des années!... De même qu'on ne pouvait rien obtenir d'elle

alors, elle ne pouvait rien obtenir de ce malheureux... rien de ce

qu'il était seul à savoir!

Le jour venu, le médecin, très inquiet de l'état de prostration de

Harry Felton, essaya des plus énergiques médications, qui ne

produisirent aucun effet. Il ne tarderait pas à expirer...

Ainsi, Mrs. Branican allait voir rentrer dans le néant les

espérances que le retour de Harry Felton avait permis de

concevoir!... À la lumière qu'il aurait pu apporter succéderait

une obscurité profonde, qu'on ne parviendrait plus à dissiper!...

Et alors, tout serait fini, bien fini!...

Sur la demande de Dolly, les principaux médecins de la ville

s'étaient réunis en consultation. Mais, après avoir examiné le

malade, ils se déclarèrent impuissants.

«Vous ne pouvez quoi que ce soit pour ce malheureux? leur demanda

Mrs. Branican.

-- Non, madame, répondit l'un des médecins.

-- Pas même lui redonner une minute d'intelligence... une minute

de souvenir?...»

Et, cette minute, Mrs. Branican l'eût payée de sa fortune tout

entière! Mais ce qui n'est plus au pouvoir des hommes est toujours

au pouvoir de Dieu. C'est à lui que l'homme doit s'adresser,

lorsque les ressources humaines font défaut.

Dès que les médecins se furent retirés, Dolly s'agenouilla, et,

quand Zach Fren vint la rejoindre, il la trouva en prière près du

mourant.

Soudain, Zach Fren, qui s'était rapproché pour s'assurer si un

souffle s'échappait encore des lèvres de Harry Felton, s'écria:

«Mistress!... mistress!»

Dolly, croyant que le maître n'avait plus trouvé qu'un cadavre

dans ce lit, se releva...

«Mort?... murmura-t-elle.

-- Non... mistress... non!... Voyez... Ses yeux sont ouverts... Il

regarde...»

En effet, sous ses paupières soulevées, les yeux d'Harry Felton

brillaient d'un éclat extraordinaire. Sa figure s'était colorée

légèrement, et ses mains s'agitèrent à plusieurs reprises. Il

parut sortir de cette torpeur dans laquelle il était depuis si

longtemps plongé. Puis, son regard s'étant porté vers Mrs.

Branican, une sorte de sourire anima ses lèvres.

«Il m'a reconnue! s'écria Dolly.

-- Oui!... répondit Zach Fren... C'est la femme de son capitaine

qui est près de lui, il le sait... il va parler!...

-- Et, s'il ne le peut, que Dieu permette qu'il se fasse du moins

comprendre!»

Alors, prenant la main de Harry Felton qui pressa faiblement la

sienne, Dolly s'approcha près de lui.

«John?... John? ...» dit-elle.

Un mouvement des yeux indiqua que Harry Felton l'avait entendue et

comprise.

«Vivant?... demanda-t-elle.

-- Oui!»

Et ce oui! si faiblement qu'il eût été prononcé, Dolly avait bien

su l'entendre!

Mistress Branican · 第 38 / 72 题