Épave vivante

Tandis que le _Dolly-Hope_ poursuivait sa seconde campagne à

travers la mer de Timor et l'achevait dans les conditions que l'on

sait, Mrs. Branican, ses amis, les familles de l'équipage disparu,

avaient passé par toutes les angoisses de l'attente. Que

d'espérances s'étaient rattachées à ce morceau de bois recueilli

par le _Californian_ et qui appartenait sans conteste au

_Franklin_! Le capitaine Ellis parviendrait-il à découvrir les

débris du navire sur une des îles de cette mer ou sur quelque

point du littoral australien? Retrouverait-il John Branican, Harry

Felton, les douze matelots embarqués sous leurs ordres?

Ramènerait-il enfin à San-Diégo un ou plusieurs des survivants de

cette catastrophe?

Deux lettres du capitaine Ellis étaient arrivées depuis le départ

du _Dolly-Hope_. La première faisait connaître l'inutile résultat

de l'exploration parmi les passes du détroit de Torrès et jusqu'à

l'extrémité de la mer d'Arafoura. La seconde apprenait que les

îles Melville et Bathurst avaient été visitées, sans qu'on eût

trouvé trace du _Franklin_. Ainsi Mrs. Branican était avisée que

les recherches allaient être portées, en suivant la mer de Timor,

jusqu'à la partie occidentale de l'Australie, au milieu des divers

archipels qui confinent à la Terre de Tasman. Le _Dolly-Hope_

reviendrait alors, après avoir fouillé les petites îles de la

Sonde, et lorsqu'il aurait perdu tout espoir de recueillir un

dernier indice.

À la suite de cette dernière lettre, les correspondances avaient

été interrompues. Plusieurs mois s'écoulèrent, et maintenant on

attendait d'un jour à l'autre que le _Dolly-Hope_ fût signalé par

les sémaphores de San-Diégo.

Cependant l'année 1882 avait pris fin, et, bien que Mrs. Branican

n'eût plus reçu de nouvelles du capitaine Ellis, il n'y avait pas

lieu d'en être surpris; les communications postales sont lentes et

irrégulières à travers l'océan Pacifique. En fait, on n'avait

aucune raison d'être inquiet sur le compte du _Dolly-Hope_, tout

en étant impatient de le revoir.

Fin février, pourtant, M. William Andrew commençait à trouver que

l'expédition du _Dolly-Hope_ se prolongeait outre mesure. Chaque

jour, un certain nombre de personnes se rendaient à la pointe

Island, dans l'espoir que le navire serait aperçu au large.

D'aussi loin qu'il se montrerait, et sans qu'il eût besoin

d'envoyer son numéro, les marins de San-Diégo sauraient le

reconnaître rien qu'à son allure -- comme on reconnaît un Français

d'un Allemand, et même un Anglais d'un Américain.

Le _Dolly-Hope_ apparut enfin dans la matinée du 27 mars, à neuf

milles au large, marchant à toute vapeur, sous une fraîche brise

de nord-ouest. Avant une heure, il aurait franchi le goulet et

pris son poste de mouillage à l'intérieur de la baie de San-Diégo.

Ce bruit s'étant répandu à travers la ville, la population se

massa partie sur les quais, partie à la pointe Island et à la

pointe Loma.

Mrs. Branican, M. William Andrew, joints à quelques amis, ayant

hâte d'entrer en communication avec le _Dolly-Hope_,

s'embarquèrent sur un remorqueur pour se porter au-devant de lui.

La foule était dominée par on ne sait quelle inquiétude, et,

lorsque le remorqueur rangea le dernier wharf pour sortir du port,

il n'y eut pas un cri. Il semblait que si le capitaine Ellis eût

réussi dans cette seconde campagne, la nouvelle en aurait déjà dû

courir le monde entier.

Vingt minutes plus tard, Mrs. Branican, M. William Andrew et leurs

compagnons accostaient le _Dolly-Hope_.

Encore quelques instants, et chacun connaissait le résultat de

l'expédition. C'était à la limite ouest de la mer de Timor, sur

l'île Browse, que s'était perdu le _Franklin_... C'était là

qu'avaient trouvé refuge les survivants du naufrage... C'est là

qu'ils étaient morts!

«Tous?... dit Mrs. Branican.

-- Tous!» répondit le capitaine Ellis.

La consternation était générale, lorsque le _Dolly-Hope_ vint

mouiller au milieu de la baie, son pavillon en berne, signe de

deuil -- le deuil des naufragés du _Franklin_. Le _Dolly-Hope_,

parti de San-Diégo le 3 avril 1882, y revenait le 27 mars 1883.

Sa campagne avait duré près de douze mois -- campagne au cours de

laquelle les dévouements ne fléchirent jamais. Mais elle n'avait

eu d'autre résultat que de détruire jusqu'aux dernières

espérances. Pendant les quelques instants que Mrs. Branican et

M. William Andrew étaient restés à bord, le capitaine Ellis avait

pu sommairement leur faire connaître les faits relatifs au

naufrage du _Franklin_ sur les récifs de l'île Browse. Bien

qu'elle eût appris qu'il n'existait aucun doute à l'égard du

capitaine John et de ses compagnons, Mrs. Branican n'avait rien

perdu de son attitude habituelle. Pas une larme ne s'était

échappée de ses yeux. Elle n'avait articulé aucune question.

Puisque les débris du _Franklin_ avaient été retrouvés sur cette

île, puisqu'il ne restait plus un seul des naufragés qui s'y

étaient réfugiés, qu'aurait-elle eu à demander de plus en ce

moment? Le récit de l'expédition, on le lui communiquerait plus

tard. Aussi, après avoir tendu la main au capitaine Ellis et à

Zach Fren, elle était allée s'asseoir à l'arrière du _Dolly-Hope_,

concentrée en elle-même et, malgré tant de preuves irréfragables,

ne se résignant pas à désespérer encore, «ne se sentant pas veuve

de John Branican»!

Aussitôt que le _Dolly-Hope_ eut jeté l'ancre dans la baie, Dolly

revenant sur l'avant de la dunette, pria M. William Andrew, le

capitaine Ellis et Zach Fren, de vouloir bien se rendre le jour

même à Prospect-House. Elle les attendrait dans l'après-midi, afin

d'apprendre par le détail tout ce qui avait été tenté pendant

cette exploration à travers le détroit de Torrès, la mer

d'Arafoura et la mer de Timor.

Une embarcation mit à terre Mrs. Branican. La foule s'écarta

respectueusement, tandis qu'elle traversait le quai, et elle se

dirigea vers le haut quartier de San-Diégo.

Un peu avant trois heures, le même jour, M. William Andrew, le

capitaine Ellis et le maître se présentèrent au chalet, où ils

furent immédiatement reçus, puis introduits dans le salon du rez-

de-chaussée, où se trouvait Mrs. Branican.

Lorsqu'ils eurent pris place autour d'une table, sur laquelle

était déployée une carte des mers de l'Australie septentrionale:

«Capitaine Ellis, dit Dolly, voulez-vous me faire le récit de

votre campagne?»

Et alors, le capitaine Ellis parla comme s'il avait eu sous les

yeux son livre de bord, n'omettant aucune particularité,

n'oubliant aucun incident, s'adressant quelquefois à Zach Fren

pour confirmer son dire. Il raconta même par le menu les

explorations opérées dans le détroit de Torrès, dans la mer

d'Arafoura, aux îles Melville et Bathurst, entre les archipels de

la Terre de Tasman, bien que ce fût au moins inutile. Mais Mrs.

Branican y prenait intérêt, écoutant en silence, et fixant sur le

capitaine un regard que ses paupières ne voilèrent pas un seul

instant.

Lorsque le récit fut arrivé aux épisodes de l'île Browse, il dut

relater heure par heure, minute par minute, tout ce qui s'était

passé depuis que le _Dolly-Hope_ avait aperçu le mât de signal

dressé sur le promontoire. Mrs. Branican, toujours immobile, avec

un léger tremblement des mains, revoyait en son imagination ces

divers incidents comme s'ils eussent été reproduits devant ses

yeux: le débarquement du capitaine Ellis et de ses hommes à

l'embouchure du creek, l'ascension du morne, la lame de coutelas

ramassée sur le sol, les traces de culture, la pioche abandonnée,

la grève où s'étaient accumulés les débris du naufrage, les restes

informes du _Franklin_ parmi cet amoncellement de roches, où il

n'avait pu être jeté que par la plus violente des tempêtes, la

grotte que les survivants avaient habitée, la découverte des

quatre tombes, le squelette du dernier de ces malheureux, au pied

du mât de signal, près de la cloche d'alarme... À ce moment, Dolly

se releva, comme si elle eût entendu les sons de cette cloche au

milieu des solitudes de Prospect-House...

Le capitaine Ellis, tirant de sa poche un médaillon, terni par

l'humidité, le lui présenta.

C'était le portrait de Dolly -- un médaillon photographique à demi

effacé qu'elle avait remis à John au départ du _Franklin_, et que

des recherches subséquentes avaient fait retrouver dans un coin

obscur de la grotte.

Et, si ce médaillon témoignait que le capitaine John était au

nombre des cinq naufragés ayant trouvé refuge sur l'île, n'en

fallait-il pas conclure qu'il était de ceux qui avaient succombé

aux longues misères du dénuement et de l'abandon?...

La carte des mers australiennes était déployée sur la table --

cette carte devant laquelle, pendant sept ans, Dolly avait tant de

fois évoqué le souvenir de John. Elle demanda au capitaine de lui

montrer l'île Browse, ce point à peine perceptible, perdu dans les

parages que battent les typhons de l'océan Indien.

«Et, en y arrivant quelques années plus tôt, ajouta le capitaine

Ellis, peut-être eût-on trouvé encore vivants... John... ses

compagnons...

-- Oui, peut-être, murmura M. William Andrew, et c'était là qu'il

eût fallu conduire le _Dolly-Hope_ à sa première campagne!... Mais

qui aurait jamais pensé que le _Franklin_ fût allé se perdre sur

une île de l'océan Indien?...

-- On ne le pouvait pas, répondit le capitaine Ellis, d'après la

route qu'il devait suivre, et qu'il a effectivement suivie,

puisque le _Franklin_ a été vu au sud de l'île Célèbes!... Le

capitaine John, n'étant plus maître de son bâtiment, aura été

entraîné à travers les détroits de la Sonde dans la mer de Timor

et poussé jusqu'à l'île Browse?

-- Oui, et il n'est pas douteux que les choses se soient passées

ainsi! répondit Zach Fren.

-- Capitaine Ellis, dit alors Mrs. Branican, en cherchant le

_Franklin_ dans les mers de la Malaisie, vous avez agi comme vous

deviez agir... Mais c'est à l'île Browse qu'il aurait fallu aller

d'abord!... Oui!... c'était là!»

Puis, prenant part à la conversation, et voulant en quelque sorte

appuyer sur des chiffres certains sa ténacité à conserver une

dernière lueur d'espoir:

«À bord du _Franklin_, dit-elle, il y avait le capitaine John, le

second, Harry Felton, et douze matelots. Vous avez retrouvé sur

l'île les restes des quatre hommes, qui avaient été enterrés, et

le dernier mort au pied du mât de signal. Que pensez-vous que

soient devenus les neuf autres?

-- Nous l'ignorons, répondit le capitaine Ellis.

-- Je le sais, reprit Mrs. Branican, en insistant, mais je vous

demande: Que pensez-vous qu'ils aient pu devenir?

-- Peut-être ont-ils péri pendant que le _Franklin_ se fracassait

sur les récifs de l'île.

-- Vous admettez donc qu'ils n'ont été que cinq à survivre au

naufrage?...

-- C'est malheureusement l'explication la plus plausible! ajouta

M. William Andrew.

-- Ce n'est pas mon avis, répondit Mrs. Branican. Pourquoi John,

Felton et les douze hommes de l'équipage n'auraient-ils pas

atteint l'île Browse sains et saufs?... Pourquoi neuf d'entre eux

ne seraient-ils pas parvenus à la quitter?...

-- Et comment, mistress Branican? répondit vivement le capitaine

Ellis.

-- Mais en s'embarquant sur une chaloupe construite avec les

débris de leur navire...

-- Mistress Branican, reprit le capitaine Ellis, Zach Fren vous

l'affirmera aussi bien que moi, dans l'état où étaient ces débris,

il nous a paru que c'était impossible!

-- Mais... un de leurs canots...

-- Les canots du _Franklin_, en admettant qu'ils n'eussent pas

été brisés, n'auraient pu s'aventurer dans une traversée jusqu'à

la côte australienne ou aux îles de la Sonde.

-- Et, d'ailleurs, fit observer M. William Andrew, si neuf des

naufragés ont pu quitter l'île, pourquoi les cinq autres y

seraient-ils restés?

-- J'ajoute, reprit le capitaine Ellis, que, s'ils ont eu une

embarcation quelconque à leur disposition, ceux qui sont partis

ont péri en mer, ou ils ont été victimes des indigènes

australiens, puisqu'ils n'ont jamais reparu!»

Alors Mrs. Branican, sans laisser voir aucun signe de faiblesse,

s'adressant au maître:

«Zach Fren, dit-elle, vous pensez de tout cela ce qu'en pense le

capitaine Ellis?

-- Je pense... répondit Zach Fren en secouant la tête, je pense

que, si les choses ont pu être ainsi... il est très possible

qu'elles aient pu être autrement!

-- Aussi, répondit Mrs. Branican, mon avis est-il que nous n'avons

pas de certitude absolue sur ce que sont devenus les neuf hommes

dont on n'a pas retrouvé les restes sur l'île. Quant à vous et à

votre équipage, capitaine Ellis, vous avez fait tout ce qu'on

pouvait demander au plus intrépide dévouement.

-- J'aurais voulu mieux réussir, mistress Branican!

-- Nous allons nous retirer, ma chère Dolly, dit M. William

Andrew, estimant que cet entretien avait assez duré.

-- Oui, mon ami, répondit Mrs. Branican. J'ai besoin d'être

seule... Mais, toutes les fois que le capitaine Ellis voudra venir

à Prospect-House, je serai heureuse de reparler avec lui de John,

de ses compagnons...

-- Je serai toujours à votre disposition, mistress Branican,

répondit le capitaine.

-- Et vous aussi, Zach Fren, ajouta Mrs. Branican, n'oubliez pas

que ma maison est la vôtre.

-- La mienne?... répondit le maître. Mais que deviendra le _Dolly-

Hope_?...

-- Le _Dolly-Hope_? dit Mrs. Branican, comme si cette demande

lui eut paru inutile.

-- Votre avis n'est-il pas, ma chère Dolly, fit observer

M. William Andrew, que, s'il se présente une occasion de le

vendre...

-- Le vendre, répondit vivement Mrs. Branican, le vendre?... Non,

monsieur Andrew, jamais!»

Mrs. Branican et Zach Fren avaient échangé un regard; tous deux

s'étaient compris.

À partir de ce jour, Dolly vécut très retirée à Prospect-House, où

elle avait ordonné de transporter les quelques objets recueillis

sur l'île Browse, les ustensiles dont s'étaient servis les

naufragés, la lampe de bord, le morceau de toile cloué en tête du

mât de signal, la cloche du _Franklin_, etc.

Quant au _Dolly-Hope_, après avoir été reconduit au fond du port

et désarmé, il fut confié à la garde de Zach Fren. Les hommes de

l'équipage, généreusement récompensés, avaient désormais leur

existence à l'abri du besoin. Mais, si jamais le _Dolly-Hope_

devait reprendre la mer pour une nouvelle expédition, on pouvait

compter sur eux.

Toutefois Zach Fren ne laissait pas de venir fréquemment à

Prospect-House. Mrs. Branican se plaisait à le voir, à causer avec

lui, à reprendre par le détail les divers incidents de sa dernière

campagne. D'ailleurs, une même manière d'envisager les choses les

rapprochait chaque jour davantage l'un de l'autre. Ils ne

croyaient pas que le dernier mot eût été dit sur la catastrophe du

_Franklin_, et Dolly répétait au maître:

«Zach Fren, ni John ni ses huit compagnons ne sont morts!

-- Les huit?... je ne sais pas, répondait invariablement le

maître. Mais, pour sûr, le capitaine John est vivant!

-- Oui!... vivant!... Et où l'aller chercher, Zach Fren?... Où

est-il, mon pauvre John?

-- Il est où il est, et bien certainement quelque part, mistress

Branican!... Et si nous n'y allons pas, nous recevrons de ses

nouvelles!... Je ne dis pas que ce sera par la poste avec lettre

affranchie... mais nous en recevrons!...

-- John est vivant, Zach Fren!

-- Sans cela, mistress Branican, est-ce que j'aurais jamais pu

vous sauver?... Est-ce que Dieu l'aurait permis?... Non... Cela

aurait été trop mal de sa part!»

Et Zach Fren, avec sa façon de dire les choses, Mrs. Branican,

avec l'obstination qu'elle y apportait, s'entendaient pour garder

un espoir que ni M. William Andrew, ni le capitaine Ellis, ni

personne de leurs amis, ne pouvaient plus conserver.

Durant l'année 1883, il ne survint aucun incident de nature à

ramener l'attention publique sur l'affaire du _Franklin_. Le

capitaine Ellis, pourvu d'un commandement pour le compte de la

maison Andrew, avait repris la mer. M. William Andrew et Zach Fren

étaient les seuls visiteurs qui fussent reçus au chalet. Quant à

Mrs. Branican, elle se donnait tout entière à l'oeuvre de Wat-

House pour les enfants abandonnés.

Maintenant, une cinquantaine de pauvres êtres, les uns tout

petits, les autres déjà grandelets, étaient élevés dans cet

hospice, où Mrs. Branican les visitait chaque jour, s'occupant de

leur santé, de leur instruction et aussi de leur avenir. La somme

considérable affectée à l'entretien de Wat-House permettait de les

rendre heureux autant que peuvent l'être des enfants sans père ni

mère. Lorsqu'ils étaient arrivés à l'âge où l'on entre en

apprentissage, Dolly les plaçait dans les ateliers, les maisons de

commerce et les chantiers de San-Diégo, où elle continuait de

veiller sur eux. Cette année-là, trois ou quatre fils de marins

purent même s'embarquer sous le commandement d'honnêtes capitaines

dont on était sûr. Partis mousses, ils passeraient novices entre

treize et dix-huit ans, puis matelots, puis maîtres, assurés ainsi

d'un bon métier pour leur âge mûr et d'une retraite pour leurs

vieux jours. Et cela fut constaté par la suite, l'hospice de Wat-

House était destiné à constituer la pépinière de ces marins qui

font honneur à la population de San-Diégo et autres ports de la

Californie.

En outre de ces occupations, Mrs. Branican ne cessait d'être la

bienfaitrice des pauvres gens. Pas un ne frappait en vain à la

porte de Prospect-House. Avec les revenus considérables de sa

fortune, administrée par les soins de M. William Andrew, elle

concourait à toutes ces bonnes oeuvres, dont les familles des

matelots du _Franklin_ avaient la plus importante part. Et, de ces

absents, n'espérait-elle pas que quelques-uns reviendraient un

jour?

C'était l'unique sujet de ses entretiens avec Zach Fren. Quel

avait été le sort des naufragés dont on n'avait point retrouvé

trace sur l'île Browse?... Pourquoi ne l'auraient-ils pas quittée

sur une embarcation construite par eux, quoi qu'en eût dit le

capitaine Ellis?... Il est vrai, tant d'années s'étaient écoulées

déjà, que c'était folie d'espérer encore!

La nuit surtout, au sein d'un sommeil agité par d'étranges rêves,

Dolly voyait et revoyait John lui apparaître... Il avait été sauvé

du naufrage et recueilli dans ces mers lointaines... Le navire qui

le rapatriait était au large... John était de retour à San-

Diégo... Et, ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est que

ces illusions, après le réveil, persistaient avec une intensité

telle que Dolly s'y attachait comme à des réalités.

Et c'est bien à cela aussi que s'obstinait Zach Fren. À l'en

croire, ces idées-là étaient forcées à coups de maillet dans son

cerveau comme des gournables dans la membrure d'un navire! Lui

aussi se répétait qu'on n'avait retrouvé que cinq naufragés sur

quatorze, que ceux-ci avaient pu quitter l'île Browse, qu'on

errait en affirmant qu'il eût été impossible de construire une

embarcation avec les débris du _Franklin_. Il est vrai, on

ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis si longtemps? Mais Zach

Fren n'y voulait pas songer, et ce n'était pas sans effroi que

M. William Andrew le voyait entretenir Dolly dans ces illusions.

N'y avait-il pas lieu de craindre que cette surexcitation devînt

dangereuse pour un cerveau que la folie avait déjà frappé?...

Mais, lorsque M. William Andrew voulait entreprendre le maître à

ce sujet, celui-ci s'entêtait dans ses idées et répondait:

«Je n'en démordrai pas plus qu'une maîtresse ancre, quand ses

pattes sont solides et que la tenue est bonne!»

Plusieurs années s'écoulèrent. En 1890, il y avait quatorze ans

que le capitaine John Branican et les hommes du _Franklin_ avaient

quitté le port de San-Diégo. Mrs. Branican était alors âgée de

trente-sept ans. Si ses cheveux commençaient à blanchir, si la

chaude coloration de son teint se faisait plus mate, ses yeux

étaient toujours animés du même feu qu'autrefois. Il ne semblait

pas qu'elle eût rien perdu de ses forces physiques et morales,

rien perdu de cette énergie qui la caractérisait, et dont elle

n'attendait qu'une occasion pour donner de nouvelles preuves.

Que ne pouvait-elle, à l'exemple de lady Franklin, organiser

expéditions sur expéditions, dépenser sa fortune entière pour

retrouver les traces de John et de ses compagnons? Mais où les

aller chercher?... L'opinion générale n'était-elle pas que ce

drame maritime avait eut le même dénouement que l'expédition de

l'illustre amiral anglais?... Les marins du Franklin n'avaient-ils

pas succombé dans les parages de l'île Browse, comme les marins de

l'_Erebus_ et du _Terror_ avaient péri au milieu des glaces des

mers arctiques?...

Pendant ces longues années, qui n'avaient apporté aucun

éclaircissement à cette mystérieuse catastrophe, Mrs. Branican

n'avait pas cessé de s'enquérir de ce qui concernait Len et Jane

Burker. De ce côté, aussi, défaut absolu de renseignements. Aucune

lettre n'était parvenue à San-Diégo. Tout portait à croire que Len

Burker avait quitté l'Amérique, et était allé s'établir sous un

nom d'emprunt en quelque pays éloigné. C'était pour Mrs. Branican

un très vif chagrin ajouté à tant d'autres. Cette malheureuse

femme qu'elle affectionnait, quel bonheur elle aurait éprouvé à

l'avoir près d'elle!... Jane eût été une compagne dévouée... Mais

elle était loin, et non moins perdue pour Dolly que l'était le

capitaine John!

Les six premiers mois de l'année 1890 avaient pris fin, lorsqu'un

journal de San-Diégo reproduisit, dans son numéro du 26 juillet,

une nouvelle dont l'effet devait être et fut immense, on peut

dire, dans les deux continents.

Cette nouvelle était donnée d'après le récit d'un journal

australien, le _Morning-Herald_ de Sydney, et voici en quels

termes:

«On se souvient que les dernières recherches faites, il y a sept

ans, par le _Dolly-Hope_, dans le but de retrouver les survivants

du _Franklin_, n'ont pas abouti. On devait croire que les

naufragés avaient tous succombé, soit avant d'avoir atteint l'île

Browse, soit après l'avoir quittée.

«Or, la question est loin d'être résolue.

«En effet, l'un des officiers du _Franklin_ vient d'arriver à

Sydney. C'est Harry Felton, le second du capitaine John Branican.

Rencontré sur les bords du Parru, un des affluents du Darling,

presque sur la limite de la Nouvelle-Galles du Sud et du

Queensland, il a été ramené à Sydney. Mais son état de faiblesse

est tel qu'on n'a pu tirer aucun renseignement de lui, et il est à

craindre que la mort l'emporte d'un jour à l'autre.

«Avis de cette communication est donné aux intéressés dans la

catastrophe du _Franklin_.»

Le 27 juillet, dès que M. William Andrew eut connaissance de cette

note, qui arriva par le télégraphe à San-Diégo, il se rendit à

Prospect-House, où Zach Fren se trouvait en ce moment.

Mrs. Branican fut aussitôt mise au courant, et sa seule réponse

fut celle-ci:

«Je pars pour Sydney.

-- Pour Sydney?... dit M. William Andrew.

-- Oui...» répondit Dolly.

Et se retournant vers le maître:

«M'accompagnerez-vous, Zach Fren?

-- Partout où vous irez, mistress Branican.

-- Le _Dolly-Hope_ est-il en état de prendre la mer?

-- Non, répondit M. William Andrew, et il faudrait trois semaines

pour l'armer...

-- Avant trois semaines, il faut que je sois à Sydney! dit Mrs.

Branican. Y a-t-il un paquebot en partance pour l'Australie?...

-- L'_Orégon_ quittera San-Francisco cette nuit même.

-- Zach Fren et moi, nous serons ce soir à San Francisco.

-- Ma chère Dolly, dit M. William Andrew, que Dieu vous réunisse à

votre John!...

-- Il nous réunira!» répondit Mrs. Branican.

Ce soir-là, vers onze heures, un train spécial, qui avait été

organisé sur sa demande, déposait Mrs. Branican et Zach Fren dans

la capitale de la Californie.

À une heure du matin, l'_Orégon_ quittait San-Francisco à

destination de Sydney.

Mistress Branican · 第 36 / 72 题