L'île Browse

L'espace compris entre la côte nord-ouest de l'Australie et la

partie occidentale de la mer de Timor ne contient pas d'îles

importantes. À peine les géographes y relèvent-ils quelques îlots.

Ce qu'on y rencontre, ce sont principalement de ces hauts-fonds

bizarres, de ces formations coralligènes, désignés par les

qualifications de «banks», de «rocks», de «rifts» ou de «shoals» -

- tels Lynher-Riff, Scotts-Riff, Seringapatam-Riff, Korallen-Riff,

Courtier-Shoal, Rowley-Shoal, Hibernia-Shoal, Sahul-Bank, Echo-

Rock, etc. La position de ces écueils est déterminée, exactement

pour la plupart, approximativement pour quelques-uns. Il est même

possible qu'il reste à découvrir un certain nombre de ces

inquiétants récifs parmi ceux qui se trouvent à fleur d'eau. Aussi

la navigation est-elle difficile et exige-t-elle une surveillance

constante au milieu de ces parages où se hasardent quelquefois les

bâtiments en venant de la mer des Indes.

Le temps était beau, la mer assez calme en dehors des brisants.

L'excellente machine du _Dolly-Hope_ n'avait point souffert depuis

le départ de San-Diégo; ses chaudières fonctionnaient

généreusement. Toutes les circonstances de temps et de mer

promettaient une traversée favorable entre le cap Lévêque et l'île

de Java. Mais, en réalité, c'était la route du retour. Le

capitaine Ellis ne prévoyait d'autres retards que ceux des

relâches dont il voulait profiter encore en explorant les petites

îles de la Sonde.

Pendant les premiers jours qui suivirent le départ effectué à la

hauteur du cap Lévêque, il ne se produisit aucun incident de mer.

La plus sévère vigilance était imposée aux hommes de garde. Placés

dans la mâture, ils devaient signaler d'aussi loin que possible

ces shoals, ces riffs, dont quelques-uns émergeaient à peine de la

surface des eaux.

Le 7 février, vers neuf heures du matin, l'un des matelots juchés

sur les barres de misaine cria:

«Récif par bâbord devant!»

Comme ce récif n'était pas visible pour les hommes du pont, Zach

Fren s'élança dans les haubans, afin de reconnaître par lui-même

la position indiquée.

Lorsqu'il se fut achevalé sur les barres, le maître aperçut assez

distinctement un plateau rocheux à six milles au large par la

hanche de bâbord.

En réalité, ce n'était ni un rock ni un shoal, mais bien un îlot

disposé en dos d'âne, qui se dessinait vers le nord-ouest. Étant

donnée la distance, il était même admissible que cet îlot fût une

île d'une certaine étendue, si elle se présentait alors dans le

sens de sa largeur.

Quelques minutes après, Zach Fren redescendit et fit son rapport

au capitaine Ellis. Celui-ci donna l'ordre de lofer d'un quart,

afin de se rapprocher du dit îlot.

À l'observation de midi, lorsqu'il eut pris hauteur et fait son

point, le capitaine nota sur le livre de bord que le _Dolly-Hope_

se trouvait par 14°07' de latitude sud et 133°13' de longitude

est. Ce point, ayant été rapporté sur la carte, coïncidait avec le

gisement d'une certaine île, désignée sous le nom d'île Browse par

les géographes modernes, et située à deux cent cinquante milles

environ du York-Sund de la côte australienne.

Puisque cette île était à peu près sur sa route, le capitaine

Ellis résolut d'en suivre les contours, bien qu'il n'eût pas

l'intention de s'y arrêter.

Une heure plus tard, l'île Browse n'était plus qu'à un mille par

le travers du _Dolly-Hope_. La mer, un peu houleuse, brisait avec

fracas et couvrait d'une poussière d'embruns un cap allongé vers

le nord-est. On ne pouvait guère juger de l'étendue de l'île,

parce que le regard la prenait obliquement. En tout cas, elle se

présentait sous l'apparence d'un plateau ondulé, dont aucune

tumescence ne dominait la surface.

Cependant, comme il n'avait pas de temps à perdre, le capitaine

Ellis, ayant un peu ralenti sa marche, allait donner au mécanicien

l'ordre de se remettre en route, lorsque Zach Fren attira son

attention, en disant:

«Capitaine, voyez donc... là-bas... Est-ce que ce n'est pas un mât

qui se dresse sur ce cap?»

Et le maître tendait la main dans la direction du cap projeté au

nord-est, et que terminait brusquement une haute arête rocheuse

taillée à pic.

«Un mât?... Non!... Il me semble que ce n'est qu'un tronc

d'arbre», répondit le capitaine Ellis.

Puis, prenant sa lunette, il regarda avec plus d'attention l'objet

signalé par Zach Fren.

«C'est vrai, dit-il, vous ne vous trompez pas, maître!... C'est un

mât, et je crois apercevoir un morceau de pavillon déloqueté par

le vent... Oui!... oui!... Ce doit être un signal!...

-- Alors nous ferions peut-être bien de laisser arriver... dit le

maître d'équipage.

-- C'est mon avis», répondit le capitaine Ellis. Et il donna ordre

de porter sur l'île Browse à petite vapeur. Cet ordre fut

immédiatement exécuté. Le _Dolly-Hope_ commença à se rapprocher

des récifs, qui faisaient ceinture à l'île sur environ trois cents

pieds au large. La mer les battait violemment, non pas que le vent

fût fort, mais parce que les courants poussaient la houle dans

cette direction. Bientôt les détails de la côte apparurent

nettement à l'oeil nu. Ce littoral se présentait sous un aspect

sauvage, aride, désolé, sans une échappée de verdure, et montrait

des trous béants de caverne, où le ressac se propageait avec des

bruits de tonnerre. Par intervalles, un morceau de grève jaunâtre

coupait la ligne des roches, au-dessus desquelles voltigeaient des

bandes d'oiseaux de mer. De ce côté, toutefois, on ne voyait rien

des épaves d'un naufrage, ni débris de mâture, ni restes de coque.

Le mât planté à la pointe extrême du promontoire devait être formé

d'un bout-dehors de beaupré; mais, quant à cette étamine, dont la

brise agitait les lambeaux, il était impossible d'en discerner la

couleur.

«Il y a là des naufragés... s'écria Zach Fren.

-- Ou il y en a eu! répondit le second.

-- Il n'est pas douteux, dit le capitaine Ellis, qu'un bâtiment

s'est mis au plein sur cette île.

-- Ce qui est non moins certain, ajouta le second, c'est que des

naufragés y ont trouvé refuge, puisqu'ils ont dressé ce mât de

signal, et peut-être ne l'ont-ils pas quittée, car il est rare que

les navires à destination de l'Australie ou des Indes passent en

vue de l'île Browse.

-- Je pense que votre intention, capitaine, est de la visiter?

demanda Zach Fren.

-- Oui, maître, mais, jusqu'à présent, je n'ai aperçu aucun

endroit où on pût l'accoster. Commençons donc par la contourner,

avant de prendre une décision. Si elle est encore habitée par de

malheureux naufragés, il est impossible qu'ils ne nous aperçoivent

pas et ne fassent pas des signaux...

-- Et si nous ne voyons personne, quelles sont vos intentions?...

demanda Zach Fren.

-- Nous essaierons de débarquer, dès que la chose sera praticable,

répondit le capitaine Ellis. Si elle n'est pas habitée, cette île

peut avoir conservé les indices d'un naufrage, et cela est d'un

grand intérêt pour notre campagne.

-- Et qui sait?... murmura Zach Fren.

-- Qui sait?... Voulez-vous dire, maître, que le _Franklin_ a pu

se jeter sur cette île Browse, située en dehors de la route à

suivre?...

-- Pourquoi non, capitaine?...

-- Bien que ce soit absolument invraisemblable, répondit le

capitaine Ellis, nous ne devons pas nous arrêter devant une

invraisemblance, et nous tenterons un débarquement!»

Ce projet, qui consistait à contourner l'île Browse, fut aussitôt

mis à exécution. En se tenant par prudence à une encablure des

récifs, le _Dolly-Hope_ ne tarda pas à doubler les diverses

pointes que l'île projetait vers le nord. L'aspect du littoral ne

variait pas -- roches rangées comme si elles eussent cristallisé

sous une forme presque identique, accores rudement battus de la

houle, écueils couverts d'embruns, et qui rendaient l'atterrissage

impraticable. En arrière-plan, quelques bouquets de cocotiers

rabougris dominant un plateau rocailleux, où n'apparaissait aucune

trace de culture. D'habitants, personne. D'habitations, néant. Pas

une chaloupe, pas un canot de pêche. Mer déserte, île aussi. De

nombreuses bandes de mouettes, s'enfuyant d'une pointe à l'autre,

animaient seules cette morne solitude.

Si ce n'était pas là l'île souhaitée des naufragés, où les besoins

de l'existence sont assurés, du moins avait-elle pu offrir refuge

aux survivants d'un naufrage.

L'île Browse mesure environ six à sept milles de circonférence:

c'est ce qui fut constaté, lorsque le _Dolly-Hope_ eut relevé ses

contours du sud. En vain l'équipage cherchait-il à distinguer

l'entrée d'un port, ou, à défaut de port, une crique ménagée au

milieu des roches, entre lesquelles le steamer eût pu se mettre à

l'abri au moins pendant quelques heures. Il fut bientôt démontré

qu'un débarquement ne pourrait s'effectuer qu'en employant les

embarcations du bord, et encore fallait-il trouver une passe qui

leur permît d'atterrir.

Il était une heure après midi, lorsque le _Dolly-Hope_ se trouva

sous le vent de l'île. Comme la brise soufflait alors du nord-

ouest, la houle battait moins violemment le pied des roches. En

cet endroit, la côte, décrivant une large concavité, formait une

sorte de vaste rade foraine, où un bâtiment pourrait mouiller sans

imprudence, tant que l'aire du vent ne serait pas modifiée. Il fut

aussitôt décidé que le _Dolly-Hope_ se tiendrait là, sinon à

l'ancre, du moins sous petite vitesse, tandis que sa chaloupe à

vapeur irait à terre. Restait à reconnaître l'endroit où les

hommes seraient à même de prendre pied entre ces récifs, que

blanchissait la longue écume du ressac.

En fouillant la grève du bout de sa lunette, le capitaine Ellis

finit par découvrir une dépression du plateau, une sorte de

coupure, évidée dans le massif de l'île, et par laquelle un

ruisseau se déversait dans la mer.

Lorsqu'il eut regardé à son tour, Zach Fren affirma qu'un

débarquement pourrait s'effectuer au pied de cette coupure. La

côte semblait y être moins accore, et son profil se rompait par un

angle assez aigu. On voyait aussi une étroite passe, ménagée à

travers le récif, et sur laquelle la mer ne brisait pas.

Le capitaine Ellis commanda d'armer la chaloupe à vapeur qu'une

demi-heure suffisait à mettre en état de marcher. Il s'y embarqua

avec Zach Fren, un homme de barre, un homme de gaffe, le chauffeur

et le mécanicien. Par prudence, deux fusils, deux haches et

quelques revolvers furent mis à bord. Pendant l'absence du

capitaine, le second devait évoluer avec le _Dolly-Hope_ dans

cette rade foraine, et donner attention à tous les signaux qui

pourraient être faits.

À une heure et demie, l'embarcation déborda, se dirigea vers le

rivage distant d'un bon mille, et s'engagea à travers la passe,

tandis que des milliers de mouettes assourdissaient l'espace de

leurs cris stridents. Quelques minutes plus tard, elle vint

s'échouer doucement sur une grève sablonneuse, percée çà et là

d'arêtes vives. Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots

débarquèrent aussitôt, laissant le mécanicien et le chauffeur de

garde à la chaloupe, qui devait être maintenue en pression.

Remontant alors la coupure par laquelle le ruisseau s'écoulait à

la mer, tous quatre atteignirent la crête du plateau.

À quelque cents mètres de distance se dressait une sorte de morne

rocheux, de forme bizarre, dont le sommet dominait la grève d'une

trentaine de yards.

Le capitaine Ellis et ses compagnons se dirigèrent immédiatement

vers ce morne, ils le gravirent non sans difficulté, et, observée

de cette hauteur, l'île apparut dans toute son étendue.

Ce n'était, en réalité, qu'un massif ovale, ressemblant à une

carapace de tortue, dont le promontoire aurait figuré la queue. Un

peu de terre végétale recouvrait par endroits ce massif, qui

n'était pas de formation madréporique, tels que les attolons de la

Malaisie ou les groupes coralligènes du détroit de Torrès. Çà et

là, des morceaux de verdure apparaissaient entre le granit; mais

il y avait plus de mousses que d'herbes, plus de pierres que de

racines, plus de broussailles que d'arbrisseaux. D'où sortait ce

creek, dont le lit, visible sur une partie de son cours, sinuait à

travers les pentes du plateau? S'alimentait-il à quelque source

intérieure? C'est ce qu'il eût été malaisé de reconnaître, bien

que la vue s'étendît jusqu'au mât de signal.

De la crête du morne, le capitaine Ellis et ses hommes regardèrent

en toutes directions. Aucune fumée ne se déroulait dans l'air,

aucun être humain ne se montrait. Il s'ensuivait dès lors que, si

l'île Browse avait été habitée -- et nul doute à cela -- il était

peu probable qu'elle le fût actuellement.

«Triste abri pour des naufragés! dit alors le capitaine Ellis. Si

leur séjour s'y est prolongé longtemps, je me demande comment ils

ont pu y vivre!

-- Oui... répondit Zach Fren, ce n'est qu'un plateau presque nu.

Çà et là, un maigre bouquet d'arbres... C'est à peine si la roche

y est recouverte de terre végétale... Mais enfin, il ne faut pas

être difficile quand on a fait naufrage!... Un morceau de roche

sous le pied, ça vaut toujours mieux qu'un trou avec de l'eau par-

dessus la tête!

-- Au premier moment, oui! dit le capitaine Ellis, mais après!...

-- D'ailleurs, fit observer Zach Fren, il est possible que les

naufragés qui s'étaient réfugiés sur cette île aient été

promptement recueillis par quelque bâtiment...

-- Comme il est également possible, maître, qu'ils aient succombé

aux privations...

-- Et qui vous le fait penser, capitaine?

-- C'est que, s'ils avaient pu quitter l'île d'une façon ou d'une

autre, ils auraient pris la précaution d'abattre ce mât de signal.

Il est à craindre que le dernier de ces malheureux ne soit mort

avant d'avoir pu être secouru. Au surplus, dirigeons-nous vers ce

mât. Peut-être trouverons-nous là quelque indice sur la

nationalité du navire qui s'est perdu dans ces parages.»

Le capitaine Ellis, Zach Fren et les deux matelots redescendirent

les talus du morne, et marchèrent vers le promontoire qui se

projetait dans la direction du nord. Mais, à peine avaient-ils

avancé que l'un des hommes s'arrêtait, pour ramasser un objet que

son pied venait de heurter.

«Tiens, qu'est-ce que cela?... dit-il.

-- Donne!» répondit Zach Fren.

C'était une lame de coutelas, du genre de ceux que les marins

portent à leur ceinture, engainé dans un fourreau de cuir. Brisée

au ras du manche, tout ébréchée, cette lame avait été jetée sans

doute comme étant hors d'usage.

«Eh bien, maître?... demanda le capitaine Ellis.

-- Je cherche quelque marque qui indique la provenance de cette

lame», répondit Zach Fren.

Il était à croire, en effet, qu'elle portait une marque de

fabrication. Mais elle était tellement oxydée qu'il fallut d'abord

en gratter l'épaisse rouille.

C'est ce que fit Zach Fren, et il put alors, non sans un peu de

difficulté, déchiffrer ces mots gravés sur l'acier: _Sheffield

England_.

Ainsi ce coutelas était d'origine anglaise. Mais, affirmer de là

que les naufragés de l'île Browse étaient anglais, c'eût été se

montrer trop affirmatif. Pourquoi cet ustensile n'aurait il pas

appartenu à un matelot d'une nationalité différente, puisque les

produits de la manufacture de Sheffield sont répandus dans le

monde entier? Si l'on trouvait d'autres objets, cette hypothèse

pourrait se changer en certitude.

Le capitaine Ellis et ses compagnons continuèrent à se diriger

vers le promontoire. Sur ce sol, que ne sillonnait aucun sentier,

la marche fut assez pénible. En admettant qu'il eût été foulé par

le pied des hommes, cela remontait à une époque difficile à

déterminer, puisque toute empreinte avait disparu sous l'herbe et

les mousses.

Après un parcours de deux milles environ, le capitaine Ellis

s'arrêta près d'un bouquet de cocotiers, de pauvre venue, et dont

les noix, tombées il y avait longtemps, n'étaient plus que

poussière et pourriture.

Jusqu'alors, aucun autre objet n'avait été recueilli; mais, à

quelques pas du bouquet d'arbres, sur la pente d'un léger

vallonnement, il fut facile de reconnaître quelques traces de

culture au milieu du fouillis clairsemé de broussailles. Ce qui en

restait, c'étaient des ignames et des patates paraissant revenues

à l'état sauvage. Une pioche gisait sous d'épaisses ronces, où

l'un des matelots la découvrit par hasard. Il semblait bien

qu'elle dût avoir été fabriquée en Amérique, d'après

l'emmanchement de son fer, qui était profondément rongé par la

rouille.

«Qu'en pensez-vous, capitaine Ellis? demanda le maître d'équipage.

-- Je pense qu'il n'y a pas lieu, pour l'instant, de nous

prononcer à ce sujet, répondit le capitaine Ellis.

-- Alors poussons plus avant», répliqua Zach Fren, en faisant

signe aux hommes de le suivre.

Ayant descendu les pentes du plateau, ils arrivèrent sur la

bordure à laquelle se rattachait le promontoire du nord. En cet

endroit, se creusait une étroite sinuosité, entaillant la crête,

qui permettait de descendre sans trop de peine au niveau d'une

petite grève sablonneuse. Cette grève, mesurant un acre environ,

était encadrée de roches d'un beau ton roux que les coups du

ressac balayaient sans relâche.

Sur ce sable étaient épars de nombreux objets, indiquant que des

êtres humains avaient fait un séjour prolongé en ce point de l'île

-- morceaux de verre ou de faïence, débris de grès, chevilles de

fer, boîtes de conserves dont la provenance américaine n'était pas

douteuse cette fois; puis, d'autres ustensiles à l'usage de la

marine, quelques fragments de chaînes, des anneaux rompus, des

bouts de gréement en fer galvanisé, une patte de grappin,

plusieurs réas de poulie, un organeau faussé, une bringuebale de

pompe, des débris d'espars et de dromes, des plaques de tôle

arrachées d'une pièce à eau, sur l'origine desquels des marins de

la Californie ne pouvaient guère se tromper.

«Ce n'est point un navire anglais qui s'est mis au plein sur cette

île, dit le capitaine Ellis, c'est un navire des États-Unis...

-- Et l'on pourrait même affirmer qu'il a été construit dans un de

nos ports du Pacifique!» répondit Zach Fren, dont l'opinion fut

partagée par les deux matelots.

Toutefois, rien jusqu'ici ne permettait de croire que ce navire

eût été le _Franklin_.

En tout cas, une question se posait: ce bâtiment, quel qu'il fût,

avait-il donc sombré en mer, puisqu'on ne retrouvait ni les

couples ni les bordages de sa coque? Était-ce à bord de ses

embarcations que l'équipage avait pu se réfugier sur l'île Browse?

Non! et le capitaine Ellis acquit bientôt la preuve matérielle que

le naufrage avait eu lieu sur ces récifs.

À une encablure environ de la grève, au milieu d'un amoncellement

de roches aiguës et d'écueils à fleur d'eau, apparut ce lamentable

enchevêtrement d'un bâtiment qui s'est jeté à la côte, alors que

la mer est démontée, que les lames se précipitent avec la violence

d'un mascaret, et qu'en un instant, bois ou fer, tout est

démembré, démoli, dispersé, fracassé, emporté par le ressac jusque

par-dessus les écueils.

Le capitaine Ellis, Zach Fren, les deux matelots regardaient, non

sans une émotion profonde, ce que les roches gardaient encore d'un

tel désastre. De la coque de ce navire, il ne restait que des

courbes déformées, des bordages déchiquetés et hérissés de

chevilles rompues, des barreaux faussés, un morceau de safre du

gouvernail, plusieurs virures du pont, mais rien de l'acastillage

extérieur, rien de la mâture, soit qu'elle eût été coupée en mer,

soit que, depuis l'échouage du bâtiment, on l'eût employée aux

besoins de l'installation sur l'île. Il n'y avait pas une pièce de

la membrure qui fût intacte, pas une pièce de la quille qui fût

entière. Au milieu de ces rochers aux arêtes coupantes, disposés

comme des chevaux de frise, on s'expliquait que ce navire eût été

broyé à ce point que ses débris n'eussent pu être utilisés.

«Cherchons, dit le capitaine Ellis, et peut-être trouverons-nous

un nom, une lettre, une marque, qui permette de reconnaître la

nationalité de ce bâtiment...

-- Oui! et fasse Dieu que ce ne soit point le _Franklin_ qui ait

été réduit à un pareil état!» répondit Zach Fren.

Mais existait-il cet indice que réclamait le capitaine? En

admettant même que le ressac eût respecté un morceau du tableau

d'arrière ou des pavois de l'avant, sur lequel s'inscrit

ordinairement le nom des navires, est-ce que les intempéries du

ciel, les embruns de la mer, ne devaient pas l'avoir effacé?

D'ailleurs, rien ne se rencontra ni des pavois ni du tableau. Les

recherches demeurèrent infructueuses, et, si quelques-uns des

objets ramassés sur la grève étaient de fabrication américaine, on

ne pouvait affirmer qu'ils eussent appartenu au _Franklin_.

Mais, en admettant que des naufragés eussent trouvé refuge sur

l'île Browse -- et le mât de signal, dressé à l'extrémité du

promontoire, le prouvait péremptoirement -- et que, pendant un

temps dont on ne pouvait évaluer la durée, ils eussent vécu sur

cette île, ils avaient certainement dû chercher abri au fond d'une

grotte, probablement dans le voisinage de la grève, afin de

pouvoir utiliser les débris accumulés entre les roches.

L'un des matelots ne tarda pas à découvrir la grotte, qui avait

été occupée par les survivants du naufrage. Elle était creusée

dans une énorme masse granitique, à l'angle formé par le plateau

et la grève.

Le capitaine Ellis et Zach Fren se hâtèrent de rejoindre le

matelot qui les appelait. Peut-être cette grotte renfermait-elle

le secret du sinistre?... Peut-être révélerait-elle le nom du

bâtiment?...

On ne pouvait y pénétrer que par une étroite ouverture très

surbaissée, près de laquelle se voyaient les cendres d'un foyer

extérieur, dont la fumée avait noirci la paroi rocheuse.

À l'intérieur, haute d'environ dix pieds sur vingt de profondeur

et quinze de large, cette grotte était suffisante pour servir de

logement à une douzaine de personnes. Pour tout mobilier, une

litière d'herbes sèches, recouverte d'une voile en lambeaux, un

banc fabriqué avec des morceaux de bordage, deux escabeaux de même

nature, une table boiteuse qui provenait du navire -- probablement

la table du carré. En fait d'ustensiles, quelques assiettes et

quelques plats en fer battu, trois fourchettes, deux cuillers, un

couteau, trois gobelets de métal, le tout mangé de rouille. Dans

un coin, un baril, placé sur champ, qui devait servir à la

provision d'eau fournie par le creek. Sur la table, une lampe de

bord, bossuée et oxydée, qui était hors d'usage. Çà et là, divers

objets de cuisine, plusieurs vêtements en loques, jetés sur la

litière d'herbes.

«Les malheureux! s'écria Zach Fren, à quel dénuement ils ont été

réduits pendant leur séjour sur cette île!

-- Ils n'avaient à peu près rien sauvé du matériel de leur

bâtiment, répondit le capitaine Ellis, et cela démontre avec

quelle violence il s'est mis à la côte! Tout ayant été brisé,

tout! comment ces pauvres gens ont-ils pourvu à leur

nourriture?... Sans doute un peu de graines qu'ils auront semées,

de la viande salée, des conserves dont ils auront vidé jusqu'à la

dernière boîte!... Mais quelle existence, et ce qu'ils ont dû

souffrir!»

Oui! et, en y ajoutant les ressources que leur procurait la pêche,

c'est bien ainsi que ces naufragés avaient dû subvenir à leurs

besoins. Quant à dire s'ils étaient encore sur l'île, il semblait

que cette question était résolue négativement. Du reste, s'ils

avaient succombé, il était probable que l'on trouverait les restes

de celui qui était mort le dernier... Cependant, de minutieuses

recherches, faites à l'intérieur et en dehors de la grotte, ne

donnèrent aucun résultat.

«Cela me porterait à croire, fit observer Zach Fren, que ces

naufragés ont pu être rapatriés?...

-- Et comment? répondit le capitaine Ellis. Est-ce qu'ils auraient

été en état de construire, avec les débris de leur bâtiment, une

embarcation assez grande pour tenir la mer?...

-- Non, capitaine, et ils n'avaient pas même de quoi construire un

canot. Je croirais plus volontiers que leurs signaux auront été

aperçus de quelque navire...

-- Et moi, je ne puis accepter ce fait, maître.

-- Et pourquoi, capitaine?

-- Parce que, si un navire les eût recueillis, cette nouvelle se

fût répandue dans le monde entier, à moins que ce navire n'eût

ultérieurement péri corps et biens -- ce qui n'est guère croyable.

J'écarte donc l'hypothèse que les naufragés de l'île Browse aient

été sauvés dans ces conditions.

-- Soit! dit Zach Fren, qui ne se rendait pas aisément. Mais, s'il

leur était impossible de construire une chaloupe, rien ne prouve

que toutes les embarcations du bord eussent péri dans le naufrage,

et en ce cas...

-- Eh bien, même en ce cas, répondit le capitaine Ellis, puisqu'on

n'a point entendu dire qu'un équipage disparu ait été recueilli,

depuis quelques années, dans les parages de l'Australie

occidentale, je penserais que l'embarcation a dû sombrer pendant

cette traversée de plusieurs centaines de milles entre l'île

Browse et la côte australienne!»

Il eût été difficile de répondre à ce raisonnement. Zach Fren le

comprit bien; mais, ne voulant pas renoncer à savoir ce qu'étaient

devenus les naufragés:

«Maintenant, capitaine, demanda-t-il, je pense que votre intention

est de visiter les autres parties de l'île?

-- Oui... par acquit de conscience, répondit le capitaine Ellis.

Et d'abord, allons abattre ce mât de signal, afin que des navires

ne se dérangent pas de leur route, puisqu'il n'y a plus un homme à

sauver ici!»

Le capitaine, Zach Fren et les deux matelots, après être sortis de

la grotte, explorèrent une dernière fois la grève. Puis, ayant

remonté par la coupure sur le plateau, ils se dirigèrent vers

l'extrémité du promontoire.

Ils eurent à contourner une profonde excavation, sorte d'étang

pierreux dans lequel s'amassaient les eaux pluviales, et reprirent

ensuite leur première direction.

Soudain le capitaine Ellis s'arrêta.

En cet endroit, le sol présentait quatre renflements, parallèles

les uns aux autres. Probablement, cette disposition n'aurait pas

attiré l'attention, si de petites croix de bois, à demi pourries,

n'eussent signalé ces renflements. C'étaient des tombes. Là était

le cimetière des naufragés.

«Enfin, s'écria le capitaine Ellis, peut-être allons-nous pouvoir

apprendre?...»

Ce n'était point manquer de ce respect dû aux morts que de

fouiller ces tombes, d'en exhumer les corps qu'elles renfermaient,

de reconnaître l'état dans lequel ils étaient réduits, de chercher

là un indice réel de leur nationalité.

Les deux matelots se mirent à l'oeuvre, et, creusant la terre avec

leurs couteaux, ils la rejetèrent de chaque côté. Mais nombre

d'années déjà s'étaient écoulées depuis que ces cadavres avaient

été ensevelis à cette place, car le sol ne renfermait que des

ossements. Le capitaine Ellis les fit alors recouvrir, et les

croix furent replacées sur les tombes.

Il s'en fallait beaucoup que les questions relatives à ce naufrage

fussent résolues. Si quatre créatures humaines avaient été

ensevelies en cet endroit, qu'était devenu celui qui leur avait

rendu les derniers devoirs? Et lui-même, lorsque la mort l'avait

frappé à son tour, où était-il tombé, et ne retrouverait-on pas

son squelette abandonné sur un autre point de l'île?

Le capitaine Ellis ne l'espérait pas.

«Ne parviendrons-nous pas, s'écria-t-il, à connaître le nom du

navire qui s'est perdu sur l'île Browse!... Rentrerons-nous à San-

Diégo, sans avoir découvert les débris du _Franklin_, sans savoir

ce que sont devenus John Branican et son équipage?...

-- Pourquoi ce navire ne serait-il pas le _Franklin_? dit un des

matelots.

-- Et pourquoi serait-ce lui?» répondit Zach Fren.

Rien, en effet, ne permettait d'affirmer que c'était le _Franklin_

dont les débris couvraient les récifs de l'île Browse, et il

semblait que cette seconde expédition du _Dolly-Hope_ ne devait

pas réussir mieux que la première. Le capitaine Ellis était resté

silencieux, les regards baissés vers ce sol, où de pauvres

naufragés n'avaient trouvé qu'avec la fin de leur vie la fin de

leurs misères! Étaient-ce des compatriotes, des Américains comme

lui?... Étaient-ce ceux que le _Dolly-Hope_ était venu

chercher?...

«Au mât de signal!» dit-il.

Zach Fren et ses hommes l'accompagnèrent, pendant qu'il suivait la

longue pente rocailleuse, par laquelle le promontoire se

raccordait au massif de l'île.

Le demi-mille qui les séparait du mât, vingt minutes furent

employées à le franchir, car le sol était encombré de ronces et de

pierres.

Lorsque le capitaine Ellis et ses compagnons eurent fait halte

près du mât, ils virent qu'il était profondément engagé par le

pied dans une excavation rocheuse -- ce qui expliquait qu'il eût

pu résister à de longues et rudes tourmentes. Ainsi que cela avait

été déjà reconnu à l'aide de la lunette, ce mât -- un bout-dehors

de beaupré -- provenait des débris du navire.

Quant au chiffon, cloué à sa pointe, ce n'était qu'un morceau de

toile à voile, effiloché par les brises, sans aucun indice de

nationalité.

Sur l'ordre du capitaine Ellis, les deux matelots se préparaient à

abattre le mât, lorsque Zach Fren s'écria:

«Capitaine... là... voyez!...

-- Cette cloche!»

Sur un bâti assez solide encore, il y avait une cloche, dont la

poignée de métal était rongée de rouille. Ainsi les naufragés ne

s'étaient pas contentés de dresser ce mât de signal et d'y

attacher ce pavillon. Ils avaient transporté en cet endroit la

cloche du bord, espérant qu'elle pourrait être entendue d'un

bâtiment qui passerait en vue de l'île... Mais cette cloche ne

portait-elle pas le nom du navire auquel elle appartenait, suivant

l'usage à peu près commun à toutes les marines? Le capitaine Ellis

se dirigeait vers le bâti, lorsqu'il s'arrêta. Au pied de ce bâti

gisaient les restes d'un squelette, ou, pour mieux dire, un amas

d'ossements tombés sur le sol, auxquels n'adhéraient plus que

quelques haillons. Ils étaient donc au nombre de cinq les

survivants qui avaient trouvé refuge sur l'île Browse. Quatre

étaient morts, et le cinquième était resté seul... Puis, un jour,

il avait quitté la grotte, il s'était traîné jusqu'à l'extrémité

du promontoire, il avait sonné cette cloche, pour se faire

entendre d'un navire au large... et il était tombé à cette place

pour ne plus se relever... Après avoir donné ordre aux deux

matelots de creuser une tombe pour y enfermer ces ossements, le

capitaine Ellis fit signe à Zach Fren de le suivre pour examiner

la cloche...

Sur le bronze, il y avait ce nom et ce chiffre, gravés en creux,

très lisibles encore:

Mistress Branican · 第 33 / 72 题