Campagne dans la mer de Timor

Le _Dolly-Hope_ quitta le port de San-Diégo à dix heures du matin,

le 3 avril 1882. Au large de la terre d'Amérique, le capitaine

Ellis suivit vers le sud-ouest une direction un peu inférieure à

celle de sa première campagne. En effet, il voulait atteindre par

le plus court la mer d'Arafoura, en franchissant le détroit de

Torrès, au-delà duquel avait été rencontré le fragment de guibre

du _Franklin_.

Le 26 avril, on eut connaissance des îles Gilbert, éparses au

milieu de ces parages, où les calmes du Pacifique, à cette époque

de l'année, rendent la navigation si lente, si pénible pour les

navires à voiles. Après avoir laissé dans le nord les deux groupes

de Scarborough et de Kingsmill, qui composent cet archipel, situé

à huit cents milles du littoral californien, au sud-est des

Carolines, le capitaine Ellis s'engagea à travers le groupe de

Vanikoro, signalé depuis une quinzaine de lieues par le mont

Kapogo, qui pointait à l'horizon.

Ces îles verdoyantes et fertiles, couvertes d'impénétrables forêts

sur toute leur étendue, appartiennent à l'archipel Viti. Elles

sont cernées de récifs madréporiques, qui en rendent les approches

extrêmement dangereuses. C'est là, on le sait, que Dumont

d'Urville et Dillon retrouvèrent les débris des bâtiments de

Lapérouse, la _Recherche_ et _l'Espérance_, partis de Brest en

1791, et qui, poussés sur les récifs de Vanikoro, ne devaient

jamais revenir.

En vue de cette île si tristement célèbre, il s'opérait un

rapprochement bien naturel dans l'esprit des hommes du _Dolly-

Hope_. Le _Franklin_ avait-il subi le sort des navires de

Lapérouse? Ainsi que cela était arrivé pour Dumont d'Urville et

Dillon, le capitaine Ellis ne retrouverait-il que les débris du

navire perdu? Et, s'il ne découvrait pas le lieu de la

catastrophe, le destin de John Branican et de ses compagnons

demeurerait-il à l'état de mystère?

À deux cents milles au delà, le _Dolly-Hope_ traversa obliquement

l'archipel des Salomon, dénommé autrefois Nouvelle-Géorgie ou

Terres Arsacides.

Cet archipel renferme une dizaine de grandes îles, dispersées sur

une aire de deux cents lieues en longueur et quarante en largeur.

Parmi elles se trouvent les îles Carteret, autrement dites les

îles du Massacre, et dont le nom indique de quelles scènes

sanglantes elles furent le théâtre.

Le capitaine Ellis n'avait aucun renseignement à demander aux

indigènes de ce groupe, aucune investigation à faire dans ces

parages. Il n'y relâcha pas et hâta sa marche vers le détroit de

Torrès, non moins impatient que Zach Fren de rallier la partie de

cette mer d'Arafoura où l'épave avait été découverte. Ce serait là

que l'enquête serait conduite avec un soin minutieux, une

infatigable persévérance, qui en assurerait peut-être le succès.

Les terres de la Papouasie, appelées aussi Nouvelle-Guinée,

n'étaient pas très éloignées. Quelques jours après avoir franchi

l'archipel des Salomon, le _Dolly-Hope_ eut connaissance de

l'archipel des Louisiades. Il passa au large des îles Rossel,

d'Entrecasteaux, Trobriand, et d'un grand nombre d'îlots, enfouis

sous le magnifique dôme de leurs cocotiers.

Enfin, au bout d'une traversée de trois semaines, les vigies

reconnurent à l'horizon les hautes terres de la Nouvelle-Guinée,

puis les pointes du cap York, projetées par le littoral

australien, qui limitent au nord et au sud le détroit de Torrès.

C'est un passage extrêmement dangereux, ce détroit. À moins d'y

être contraints, les capitaines au long cours se gardent bien de

s'y hasarder. C'est à ce point, paraît-il, que les compagnies

d'assurances maritimes refusent de garantir les risques de mer que

l'on y rencontre.

Il y a lieu de se défier de ces courants, qui vont incessamment de

l'est à l'ouest, entraînant les eaux du Pacifique vers la mer des

Indes. Les hauts-fonds y rendent la navigation extrêmement

périlleuse. On ne peut s'y aventurer que pendant quelques heures

de jour, lorsque la position du soleil permet d'apercevoir les

brisants sous les traînées de la houle.

Ce fut en vue du détroit de Torrès que le capitaine Ellis, dans

une conversation qu'il eut avec son second officier et Zach Fren,

demanda au maître:

«C'est bien à la hauteur de l'île Melville que le _Californian_ a

repêché l'épave du _Franklin_?

-- Précisément, répondit Zach Fren.

-- Il faudrait donc compter à peu près cinq cents milles à travers

la mer d'Arafoura depuis le détroit?...

-- En effet, capitaine, et je comprends ce qui vous embarrasse.

Étant donnés les courants réguliers, qui portent de l'est à

l'ouest, il semble que, puisque ce morceau de guibre a été

recueilli au large de l'île Melville, c'est que le _Franklin_ a dû

se perdre à l'entrée du détroit de Torrès...

-- Sans doute, Zach Fren, et il faudrait en conclure que John

Branican serait allé choisir ce dangereux passage pour se rendre à

Singapore? Or, cela, je ne l'admettrai jamais. À moins de

circonstances qui m'échappent, je persiste à croire qu'il a dû

traverser les parages de la Malaisie, comme nous l'avons fait lors

de notre première campagne, puisqu'il a été aperçu pour la

dernière fois dans le sud de l'île Célèbes.

-- Et comme ce fait ne peut être discutable, fit observer le

second, il en résulte que si le capitaine Branican a pénétré dans

la mer de Timor, il n'a pu y arriver que par l'un des détroits qui

séparent les îles de la Sonde.

-- C'est incontestable, répondit le capitaine Ellis, et je ne

comprends plus comment le _Franklin_ a pu être ramené vers l'est.

De deux choses l'une, ou il était désemparé, ou il ne l'était pas.

S'il était désemparé, c'est à des centaines de milles dans l'ouest

du détroit de Torrès que les courants ont dû l'entraîner. S'il ne

l'était pas, pourquoi serait-il revenu vers ce détroit, puisque

Singapore est dans une direction opposée.

-- Je ne sais que penser, répliqua le second. Si l'épave avait été

trouvée dans la mer des Indes, cela pourrait s'expliquer par un

naufrage qui aurait eu lieu soit sur les îles de la Sonde, soit

sur le littoral ouest de l'Australie...

-- Tandis qu'elle a été repêchée à la hauteur de l'île Melville,

répondit le capitaine Ellis, ce qui indiquerait que le _Franklin_

s'est perdu dans la partie de la mer d'Arafoura voisine du détroit

de Torrès, ou même dans ce détroit.

-- Peut-être, fit observer Zach Fren, existe-t-il des

contrecourants le long de la côte australienne, qui ont repoussé

l'épave vers le détroit. Dans ce cas, le naufrage pourrait s'être

produit dans l'ouest de la mer d'Arafoura.

-- Nous le verrons, dit le capitaine Ellis. Mais, en attendant,

manoeuvrons comme si le _Franklin_ s'était brisé sur les écueils

du détroit de Torrès...

-- Et si nous manoeuvrons bien, répéta Zach Fren, nous

retrouverons le capitaine John!»

C'était, en somme, ce qu'il y avait de mieux à faire, et c'est ce

qui fut fait.

La largeur du détroit de Torrès est estimée à une trentaine de

milles. On se figurerait difficilement le fourmillement de ses

îlots et de ses récifs, dont la position est à peine établie par

les meilleurs hydrographes. On en compte au moins neuf cents, à

fleur d'eau pour la plupart, et dont les plus considérables ne

mesurent que trois à quatre milles de circonférence. Ils sont

habités par des tribus d'Andamènes, très redoutables aux équipages

qui tombent entre leurs mains, ainsi que le prouve le massacre des

matelots du _Chesterfield_ et du _Hormuzier_.

En se transportant de l'un à l'autre dans leurs légères pirogues,

leurs praos-volants, de construction malaise, ces naturels peuvent

aller sans peine de la Nouvelle-Guinée à l'Australie ou de

l'Australie à la Nouvelle-Guinée. Donc, si le capitaine John et

ses compagnons s'étaient réfugiés sur l'un de ces îlots, il leur

eût été assez facile de rallier la côte australienne, puis de

gagner quelque bourgade du golfe de Carpentarie ou de la péninsule

du cap York, et leur rapatriement n'aurait pas offert de grandes

difficultés. Or, comme aucun d'eux n'avait reparu, la seule

hypothèse admissible, c'est qu'ils étaient tombés au pouvoir des

indigènes du détroit, et ce n'est point de ces sauvages qu'il faut

attendre le respect des prisonniers: ils les tuent sans pitié, ils

les dévorent, et où alors rechercher les traces de ces sanglantes

catastrophes?

Voilà ce que pensait le capitaine Ellis, ce que disaient les

hommes du _Dolly-Hope_. Tel avait dû être le sort des survivants

du _Franklin_, s'il s'était perdu dans le détroit de Torrès...

Restait, il est vrai, le cas où il ne se serait pas engagé à

travers ce détroit; mais alors, de quelle façon expliquer que ce

fragment de sa guibre eût été rencontré au large de l'île

Melville?

Le capitaine Ellis se lança intrépidement à travers ces

redoutables passes, prenant en même temps toutes les mesures que

commandait la prudence. Ayant un bon steamer, des officiers

vigilants, un équipage courageux et de sang-froid, il comptait

bien se débrouiller au milieu de ce labyrinthe d'écueils et aussi

tenir en respect les indigènes qui tenteraient de l'attaquer.

Lorsque -- pour une raison ou pour une autre -- les bâtiments

embouquent le détroit de Torrès, dont l'ouverture est sillonnée de

bancs de coraux du côté de l'océan Pacifique, ils longent de

préférence la côte australienne. Mais, dans le sud de la

Papouasie, il existe une assez grande île, l'île Murray, qu'il

importait de visiter avec soin.

Pour cela, le _Dolly-Hope_ s'avança entre les deux dangereux

récifs désignés par les noms Eastern-Fields et Boot-Reef. Et même,

ce dernier, par la disposition de ses roches, présentant de loin

l'apparence d'un navire naufragé, on put croire que c'étaient les

restes du _Franklin_. De là une émotion de courte durée, car la

chaloupe à vapeur eut bientôt permis de constater qu'il n'y avait

là qu'un bizarre amoncellement de masses coralligènes.

Plusieurs canots, simples troncs d'arbres creusés au feu ou à la

hache, munis de balanciers qui assurent leur stabilité en mer,

manoeuvrés à la pagaie par cinq ou six naturels, furent aperçus

aux approches de l'île Murray. Ces naturels s'en tinrent à des

cris, ou plutôt à de véritables hurlements de fauves. Sous petite

vapeur, le _Dolly-Hope_ put faire le tour de l'île, sans avoir à

repousser leur agression. Nulle part, on n'aperçut les débris d'un

naufrage. Sur ces îles et îlots, rien que de noirs indigènes aux

formes athlétiques, à la chevelure laineuse, teinte en rouge, à la

peau luisante, au nez gros, non épaté. En vue de manifester des

intentions hostiles, ils agitaient leurs lances, leurs arcs, leurs

flèches, après s'être rassemblés sous l'abri de cocotiers, qui se

comptent par milliers dans ces régions du détroit.

Pendant un mois, jusqu'au 10 juin, après avoir renouvelé sa

provision de combustible à Somerset, un des ports de l'Australie

septentrionale, le capitaine Ellis visita minutieusement l'espace

compris entre le golfe de Carpentarie et la Nouvelle-Guinée. Il

relâcha aux îles Mulgrave, Banks, Horn, Albany, à l'île Booby,

creusée de cavernes obscures, dans l'une desquelles est établie la

boîte aux lettres du détroit de Torrès. Mais les navigateurs ne se

contentent pas de déposer leurs lettres dans cette boîte, dont la

levée n'est pas régulière, on le pense bien. Une sorte de

convention internationale oblige les marines des divers États à

faire des dépôts de charbon et de vivres sur cette île Booby, et

il n'est pas à craindre qu'ils soient pillés par les naturels, car

la violence des courants ne permet pas à leurs fragiles

embarcations d'y accoster.

À plusieurs reprises, en les amadouant par des présents d'infime

valeur, on réussit à communiquer avec quelques mados ou chefs de

ces îles. Ils offraient en revanche du «kaiso» ou écailles de

tortue, et des «incras», coquilles enfilées qui leur servent de

monnaie. Faute de pouvoir se faire comprendre ou de comprendre

leur langage, il fut impossible de savoir si ces Andamènes avaient

connaissance d'un naufrage, qui aurait coïncidé par sa date avec

la disparition du _Franklin_. En tout cas, il ne semblait pas

qu'ils eussent en leur possession des objets de fabrication

américaine, armes ou ustensiles. On ne trouva ni ferrures, ni

pièces de charpente, ni débris de mâture ou d'espars, qui auraient

pu provenir de la démolition d'un navire. Aussi, lorsque le

capitaine Ellis quitta définitivement les insulaires du détroit de

Torrès, s'il n'était pas à même d'affirmer que le _Franklin_

n'était pas venu se fracasser sur ces récifs, du moins n'avait-il

recueilli aucun indice à ce sujet.

Il s'agissait maintenant d'explorer la mer d'Arafoura, à laquelle

fait suite la mer de Timor, entre le chapelet des petites îles de

la Sonde au nord, et le littoral australien au sud. Quant au golfe

de Carpentarie lui-même, le capitaine Ellis ne jugea point à

propos de le visiter, vu qu'un naufrage qui se fût produit sur ses

côtes n'aurait pu rester inconnu des colons du voisinage. C'était,

au contraire, sur le littoral de la Terre d'Arnheim qu'il songeait

à porter d'abord ses investigations. Puis, au retour, il

explorerait la partie septentrionale de la mer de Timor, et les

nombreuses passes qui y donnent accès entre les îles.

Cette navigation sur les accores de la Terre d'Arnheim, semés

d'îlots et de récifs, ne demanda pas moins d'un mois. Elle fut

faite avec un zèle et aussi une audace que rien ne pouvait

décourager. Mais partout, depuis la pointe occidentale du golfe de

Carpentarie jusqu'au golfe de Van Diémen, les renseignements

firent défaut. Nulle part, l'équipage du _Dolly-Hope_ ne parvint à

retrouver les restes d'un bâtiment naufragé. Ni les indigènes

australiens, ni les Chinois, qui font le commerce du tripang dans

ces mers, ne fournirent un éclaircissement quelconque. En outre,

si les survivants du _Franklin_ avaient été faits prisonniers par

les tribus australiennes de cette contrée, tribus adonnées au

cannibalisme, pas un d'eux n'aurait été épargné, ou c'eût été

miracle.

Le 11 juillet, arrivé sur le cent trentième degré de longitude, le

capitaine Ellis commença à opérer la reconnaissance de l'île

Melville et de l'île Bathurst, qui ne sont séparées l'une de

l'autre que par une passe assez étroite. C'était à dix milles dans

le nord de ce groupe que l'épave du _Franklin_ avait été

recueillie. Pour qu'elle n'eût pas été entraînée plus loin vers

l'ouest, il fallait que les courants ne l'eussent détachée des

récifs que peu de temps avant l'arrivée du _Californian_. Il était

donc possible que le théâtre de la catastrophe ne fût pas très

éloigné.

Cette exploration dura près de quatre mois, car elle engloba non

seulement le périple des deux îles, mais aussi les lignes côtières

de la Terre d'Arnheim jusqu'au canal de la Reine et même jusqu'à

l'embouchure de la Victoria River.

Il était très difficile de pousser les investigations vers

l'intérieur. C'eût été se risquer sans aucune chance d'obtenir des

renseignements. Elles sont extrêmement redoutables, ces tribus qui

fréquentent les territoires au nord du continent australien.

Récemment -- et le capitaine Ellis venait de l'apprendre pendant

une des relâches de sa campagne -- de nouveaux faits de

cannibalisme s'étaient accomplis dans ces parages. L'équipage d'un

navire hollandais, le _Groningue_, attiré par de fausses

démonstrations des indigènes de l'île Bathurst, avait été massacré

et dévoré par ces bêtes fauves -- n'est-ce pas le seul nom qui

leur convienne? Quiconque devient leur prisonnier peut être

considéré comme destiné à la plus épouvantable des morts!

Cependant, si le capitaine Ellis devait renoncer à savoir où et

quand l'équipage du _Franklin_ était tombé entre les mains de ces

naturels, peut-être parviendrait-on à retrouver quelque indice du

naufrage. Et il y avait d'autant plus lieu de l'espérer que huit

mois ne s'étaient pas écoulés depuis que le _Californian_ avait

ramassé ce fragment de guibre au nord de l'île Melville.

Le capitaine Ellis et son équipage s'appliquèrent dès lors à

fouiller les anses, les criques, les récifs de la côte, sans souci

ni des fatigues ni des dangers auxquels ils s'exposaient. C'est ce

qui explique la durée de cette exploration. Elle fut très longue

parce qu'il importait qu'elle fût très minutieuse.

Plusieurs fois, le _Dolly-Hope_ faillit s'anéantir sur les

brisants encore mal reconnus de ces mers. Plusieurs fois aussi, il

fut sur le point d'être envahi par les indigènes, dont on eut à

repousser les praos, à coups de fusil lorsqu'ils étaient à

distance, à coups de hache lorsqu'ils tentaient l'abordage.

Mais, ni sur les îles Melville et Bathurst, pas plus sur la Terre

d'Arnheim jusqu'à l'embouchure de la Victoria, que dans le détroit

de Torrès, les recherches ne donnèrent satisfaction. On ne

découvrit nulle part les restes d'un naufrage, et aucune épave ne

fut rencontrée.

Voilà où en était l'expédition à la date du 3 novembre. Quel parti

allait prendre le capitaine Ellis? Considérait-il sa mission comme

terminée -- du moins en ce qui concernait le littoral australien,

les îles et îlots qui en dépendent? Devait-il songer au retour,

après avoir exploré les petites îles de la Sonde, dans la partie

septentrionale de la mer de Timor? En un mot, avait-il conscience

d'avoir fait tout ce qu'il était humainement possible de faire?

Ce brave marin hésitait, on le comprend, à se tenir quitte de sa

tâche même en l'ayant poursuivie jusqu'aux rivages de l'Australie.

Un incident vint mettre un terme à ses hésitations.

Dans la matinée du 4 novembre, il se promenait avec Zach Fren à

l'arrière du steamer, lorsque le maître lui montra quelques objets

qui flottaient à un demi-mille du _Dolly-Hope_. Ce n'étaient point

des morceaux de bois, des fragments de bordages ou des troncs

d'arbres, mais d'énormes paquets d'herbes, sortes de sargasses

jaunâtres arrachées des profondeurs sous-marines, et qui suivaient

les contours de la haute terre.

«Voilà qui est singulier, fit observer Zach Fren. Que je perde mon

nom, si ces herbes ne remontent pas de l'ouest et même du sud-

ouest! Il y a certainement un courant qui les porte du côté du

détroit?

-- Oui, répondit le capitaine Ellis, et ce doit être un courant

local, qui se dirige à l'est, à moins qu'il n'y ait là qu'un

déplacement de marée.

-- Je ne crois pas, capitaine, répondit Zach Fren, car, au petit

jour -- cela me revient en ce moment -- j'ai déjà vu quantité de

ces sargasses dérivant vers l'amont.

-- Maître, vous êtes certain du fait?...

-- Comme je suis certain que nous finirons par retrouver le

capitaine John!

-- Eh bien, si ce courant existe, reprit le capitaine Ellis, il

pourrait se faire que l'épave du _Franklin_ fût venue de l'ouest,

en longeant la côte australienne.

-- C'est absolument ma manière de voir, répondit Zach Fren.

-- Alors nous n'avons pas à hésiter, maître. Il faut prolonger la

reconnaissance de ces côtes à travers la mer de Timor jusqu'à

l'extrémité de l'Australie occidentale?

-- Jamais je n'en ai été plus convaincu, capitaine Ellis,

puisqu'il est hors de doute qu'il y ait un courant de côte, dont

la direction, très sensible, va toucher l'île Melville. À supposer

que le capitaine Branican se soit perdu dans les parages de

l'ouest, cela expliquerait qu'un débris de son navire ait pu être

ramené dans les parages où nous l'avons repêché à bord du

_Californian_.»

Le capitaine Ellis fit venir son second, et le consulta sur la

convenance qu'il y aurait de continuer la navigation plus avant

dans l'ouest.

Le second fut d'avis que l'existence de ce courant local exigeait

qu'elle fût au moins poussée jusqu'à l'endroit où il prenait

naissance.

«Poursuivons notre route à l'ouest, répondit le capitaine Ellis.

Ce ne sont pas des doutes, c'est une certitude que nous devons

rapporter à San-Diégo. La certitude qu'il ne reste plus rien du

_Franklin_, s'il a péri sur la côte australienne!»

En conséquence de cette détermination, très justifiée d'ailleurs,

le _Dolly-Hope_ remonta jusqu'à l'île Timor, afin de renouveler

son approvisionnement de combustible.

Après une relâche de quarante-huit heures, il redescendit vers ce

promontoire de Londonderry, qui se projette à l'angle de

l'Australie occidentale.

En quittant Queen's Channel, le capitaine Ellis s'appliqua à

suivre d'aussi près que possible les contours du continent à

partir de Turtle-Point. En cet endroit, le courant manifestait

très nettement sa direction de l'ouest à l'est.

Ce n'était pas un de ces effets de marée, qui changent avec le

flux et le reflux, mais un transport permanent des eaux d'aval en

amont dans cette partie méridionale de la mer de Timor. Il y avait

donc lieu de le remonter, en fouillant les criques et les récifs,

tant que le _Dolly-Hope_ ne se trouverait pas en face de la haute

mer, sur la limite de l'océan Indien.

Arrivé à l'entrée du golfe de Cambridge, qui baigne la base du

mont Cockburn, le capitaine Ellis jugea qu'il serait imprudent

d'aventurer son navire au sein de ce long entonnoir, hérissé

d'écueils, et dont les rives sont fréquentées par de redoutables

tribus. Aussi la chaloupe à vapeur, montée par une demi-douzaine

d'hommes bien armés, fut-elle mise sous les ordres de Zach Fren,

afin de visiter l'intérieur de ce golfe.

«Évidemment, lui fit observer le capitaine Ellis, si John Branican

est tombé au pouvoir des indigènes de cette partie du continent,

il n'est pas supposable que son équipage et lui aient survécu.

Mais, ce qui nous importe, c'est de savoir s'il existe encore

quelques débris du _Franklin_, au cas où les Australiens

l'auraient fait échouer dans le golfe de Cambridge...

-- Ce qui ne m'étonnerait pas de la part de ces coquins!» répondit

Zach Fren.

La tâche du maître étant bien justifiée, il la remplit

consciencieusement, en se tenant toujours sur le qui-vive. Il

conduisit sa chaloupe jusqu'à l'île Adolphus, presque au fond du

golfe; il en fit le tour, et ne découvrit rien qui l'engageât à

porter plus loin ses investigations.

Le _Dolly-Hope_ reprit alors sa route au delà du golfe de

Cambridge, contourna le cap Dusséjour, et remonta vers le nord-

ouest, en longeant la côte qui appartient à l'une de ces grandes

divisions de l'Australie, connue sous le nom d'Australie

Occidentale. Les îlots y sont nombreux, les anses s'y découpent

très capricieusement. Mais, ni au cap Rhuliers, ni au promontoire

de Londonderry, un résultat quelconque ne vint payer l'équipage de

tant de fatigues, si courageusement acceptées.

Les fatigues et les dangers de cette navigation furent bien

autrement graves, lorsque le _Dolly-Hope_ eut doublé le

promontoire de Londonderry. Sur cette côte, directement assaillie

par les grandes houles de l'océan Indien, il existe peu de refuges

praticables, dans lesquels un bâtiment désemparé puisse se mettre

à l'abri. Or un steamer est toujours à la merci de sa machine, qui

peut lui manquer, lorsque les secousses du tangage et du roulis

sont dues à de violents coups de mer. À partir de ce promontoire

jusqu'à la baie Collier, dans le York-Sund et dans la baie

Brunswick, on ne voit qu'un entremêlement d'îlots, un labyrinthe

de bas-fonds et de récifs, comparables à ceux qui fourmillent dans

le détroit de Torrès. Aux caps Talbot et Bougainville, la côte se

défend par un si monstrueux ressac que ses abords ne sont

possibles qu'aux embarcations des indigènes, rendues presque

inchavirables par le contrepoids de leurs balanciers. La baie

Admiralty, ouverte entre le cap Bougainville et le cap Voltaire[7],

est tellement enchevêtrée de roches, que la chaloupe à vapeur

risqua plus d'une fois de se perdre. Mais rien n'arrêta l'ardeur

de l'équipage, et, parmi ces hardis marins, c'était à qui se

disputerait la redoutable tâche de coopérer à une si périlleuse

opération.

Au delà de la baie Collier, le capitaine Ellis se lança à travers

l'archipel Buccaneer. Son intention n'était pas, d'ailleurs, de

dépasser le cap Lévêque, dont la pointe termine le King-Sund au

nord-ouest.

Ce n'est pas qu'il y eût lieu de se préoccuper de l'état

atmosphérique, lequel tendait à s'améliorer chaque jour. Pour

cette partie de l'océan Indien, située dans l'hémisphère austral,

les mois d'octobre et de novembre correspondent aux mois d'avril

et de mai de l'hémisphère boréal. La belle saison commençait ainsi

à s'établir graduellement, et la campagne aurait pu se poursuivre

dans des conditions assez favorables. Mais il n'y avait pas à la

prolonger indéfiniment; son point extrême serait atteint dès que

ce courant littoral, qui remontait vers l'est en charriant des

épaves jusqu'à l'île Melville, aurait cessé de se faire sentir.

C'est ce qui fut enfin reconnu vers la fin du mois de janvier

1883, lorsque le _Dolly-Hope_ eut achevé -- infructueusement du

reste -- la reconnaissance du large estuaire du King-Sund, au fond

duquel vient se jeter la rivière de Fitz-Roy. La chaloupe à vapeur

avait même eu à subir à l'embouchure de cet important cours d'eau

une furieuse attaque des naturels. Deux hommes furent blessés dans

cette rencontre, peu grièvement, il est vrai. Ce fut grâce au

sang-froid du capitaine Ellis que cette dernière tentative ne

dégénéra pas en désastre.

Dès que le _Dolly-Hope_ fut sorti du King-Sund, il vint stopper à

la hauteur du cap Lévêque. Le capitaine Ellis tint alors conseil

avec son second et le maître d'équipage. Les cartes ayant été

soigneusement examinées, il fut décidé que l'expédition prendrait

fin ici même, sur la limite du dix-huitième parallèle de

l'hémisphère austral. Au delà du King-Sund, la côte est franche,

on n'y compte que de rares îlots, et cette portion de la Terre de

Tasman, qu'elle limite sur la mer des Indes, figure encore en

blanc dans les atlas de publication récente. Il n'y avait aucun

intérêt à se porter plus loin vers le sud-ouest, ni à visiter les

abords de l'archipel de Dampier.

En outre, il ne restait plus au _Dolly-Hope_ qu'une faible

quantité de charbon, et le mieux était de prendre route

directement sur Batavia, où il pourrait refaire son plein de

combustible. Puis il regagnerait le Pacifique en traversant la mer

de Timor le long des îles de la Sonde. Le cap fut donc mis au

nord, et bientôt le _Dolly-Hope_ eut perdu de vue la côte

australienne.

Mistress Branican · 第 31 / 72 题