Les lettres que Mrs. Branican avait reçues au cours de
l'expédition ne lui permettaient guère d'espérer que cette
tentative serait couronnée de succès. Aussi, après l'arrivée de la
dernière, ne conservait-elle que peu d'espoir au sujet des
recherches que le capitaine Ellis opérait dans les parages des
Moluques.
Dès qu'elle apprit que le _Dolly-Hope_ était au large de San-
Diégo, Mrs. Branican, accompagnée de M. William Andrew, se rendit
sur le port. À peine eut-il pris son poste de mouillage, que tous
deux se firent conduire à bord.
L'attitude du capitaine Ellis et de son équipage disait assez que
la seconde période de la campagne n'avait pas eu meilleure chance
que la première.
Mrs. Branican, ayant tendu la main au capitaine, s'avança vers ces
hommes, si durement éprouvés par les fatigues d'un pareil voyage,
et, d'une voix ferme:
«Je vous remercie, capitaine Ellis, dit-elle, je vous remercie,
mes amis!... Vous avez fait tout ce que je devais attendre de
votre dévouement! Vous n'avez pas réussi, et peut-être désespérez-
vous de jamais réussir?... Je ne désespère pas, moi!... Non! je ne
désespère pas de revoir John et ses compagnons du _Franklin_!...
Mon espoir est en Dieu... Dieu le réalisera!»
Ces paroles, empreintes d'une extraordinaire assurance,
affirmaient une si rare énergie, disaient si fermement la
résolution où était Mrs. Branican de ne jamais s'abandonner, que
sa conviction aurait dû se communiquer à tous les coeurs. Mais, si
on l'écouta avec le respect que commandait son attitude, il
n'était personne qui mit en doute la perte définitive du
_Franklin_ et de son équipage.
Et pourtant, peut-être eût-il mieux valu s'en rapporter à cette
pénétration spéciale dont une femme est souvent douée par sa
nature? Tandis que l'homme ne s'attache qu'à l'observation directe
des faits et aux conséquences qui en découlent, il est certain que
la femme a parfois une plus juste prévision de l'avenir, grâce à
ses qualités intuitives. C'est une sorte d'instinct génial qui la
guide, et lui donne une certaine prescience des choses... Qui sait
si Mrs. Branican n'aurait pas un jour raison contre l'opinion
générale?
M. William Andrew et elle se rendirent alors dans le carré du
_Dolly-Hope_, où le capitaine Ellis leur fit le récit détaillé de
son expédition. Les cartes de la Polynésie et de la Malaisie,
déployées sur la table, permettaient de suivre la route du
steamer, ses relâches sur les nombreux points explorés, les
renseignements recueillis dans les principaux ports et les
villages indigènes, les recherches exécutées au milieu des îlots
et des îles avec une minutieuse patience et un zèle infatigable.
Puis, en terminant:
«Permettez-moi, mistress Branican, dit le capitaine Ellis,
d'appeler plus particulièrement votre attention sur ceci: le
_Franklin_ a été aperçu pour la dernière fois à la pointe sud de
Célèbes, le 3 mai 1875, environ sept semaines après son départ de
San-Diégo, et, depuis ce jour, il n'a été rencontré nulle part.
Donc, puisqu'il n'est pas arrivé à Singapore, il est hors de doute
que la catastrophe s'est produite dans la mer de Java. Comment? Il
n'y a que deux suppositions. La première, c'est que le _Franklin_
a sombré sous voiles ou qu'il a péri dans une collision, sans
qu'il en soit resté aucune trace. La seconde, c'est qu'il s'est
brisé sur des écueils ou qu'il a été détruit par les pirates
malais, et, dans ces deux cas, il eût été possible d'en retrouver
quelques débris. Or, malgré nos recherches, nous n'avons pu
relever la preuve matérielle de la destruction du _Franklin_.»
La conclusion qui ressortait de cette argumentation, c'est qu'il
était plus logique de se ranger à l'un des cas de la première
hypothèse -- celui qui attribuait la perte du _Franklin_ au
déchaînement de ces tornades si fréquentes dans les parages
malaisiens. En effet, pour le second cas, celui d'une collision,
comme il est assez rare que l'un des deux navires abordés ne
continue pas à tenir la mer, le secret de cette rencontre aurait
été connu tôt ou tard. Il n'y avait donc plus aucun espoir à
garder.
C'est là ce qu'avait compris M. William Andrew, et il baissait
tristement la tête devant le regard de Mrs. Branican, qui ne
cessait de l'interroger.
«Eh bien, non! dit-elle, non!... Le _Franklin_ n'a pas sombré!...
Non!... John et son équipage n'ont point péri!...»
Et, l'entretien continuant sur l'instance de Dolly, il fallut que
le capitaine Ellis lui rapportât les détails les plus
circonstanciés. Elle y revenait sans cesse, questionnant,
discutant, ne cédant rien.
Cette conversation se prolongea pendant trois heures, et lorsque
Mrs. Branican se disposa à prendre congé du capitaine Ellis,
celui-ci lui demanda s'il entrait dans ses intentions que le
_Dolly-Hope_ fût désarmé.
«Nullement, capitaine, répondit-elle, et je verrais avec regret
que votre équipage et vous eussiez l'intention de débarquer. Peut-
on affirmer que de nouveaux indices ne nous amèneront pas à
entreprendre une nouvelle campagne? Si donc vous consentiez à
garder le commandement du _Dolly-Hope_...
-- Ce serait très volontiers, répondit le capitaine Ellis, mais
j'appartiens à la maison Andrew, mistress Branican, et elle peut
avoir besoin de mes services...
-- Que cette considération ne vous arrête pas, mon cher Ellis,
répondit M. William Andrew. Je serai heureux que vous restiez à la
disposition de Dolly, puisqu'elle le désire.
-- Je suis à ses ordres, monsieur Andrew. Mon équipage et moi nous
ne quitterons pas le _Dolly-Hope_...
-- Et je vous prie, capitaine, répondit Mrs. Branican, de
veiller à ce qu'il soit toujours en état de reprendre la mer!»
En donnant son consentement, l'armateur n'avait eu d'autre pensée
que de déférer aux désirs de Dolly. Mais le capitaine Ellis et lui
ne doutaient pas qu'elle renoncerait à une seconde campagne, après
les inutiles résultats de la première. Si le temps ne devait
jamais affaiblir en elle le souvenir de la catastrophe, il
finirait du moins par y détruire tout reste d'espoir.
Ainsi, conformément à la volonté de Mrs. Branican, le _Dolly-Hope_
ne fut pas désarmé. Le capitaine Ellis et ses hommes continuèrent
à figurer sur les rôles d'équipage, à toucher leurs gages, comme
s'ils eussent été en cours de navigation. Il y avait d'ailleurs
d'importantes réparations à faire, après dix-neuf mois dans ces
mers si dures de la Malaisie, la coque à passer au bassin de
carénage, le gréement à renouveler en partie, les chaudières à
remplacer, quelques pièces de la machine à changer. Puis, lorsque
ces travaux eurent pris fin, le _Dolly-Hope_ embarqua ses vivres,
fit son plein de charbon, et il fut en mesure de mettre en mer au
premier ordre.
Mrs. Branican avait repris sa vie habituelle à Prospect-House, où,
sauf M. William Andrew et le capitaine Ellis, personne n'était
admis dans son intimité. Elle vivait entièrement absorbée par ses
souvenirs et ses espérances, ayant toujours présent le double
malheur qui l'avait atteinte. Le petit Wat aurait eu sept ans à
cette époque -- l'âge où les premières lueurs de la raison
éclairent ces jeunes cerveaux si impressionnables, et le petit Wat
n'était plus! Puis, la pensée de Dolly se reportait sur celui qui
s'était dévoué pour elle, ce Zach Fren, qu'elle aurait voulu
connaître et qui n'était pas encore de retour à San-Francisco.
Mais cela ne pouvait tarder. Plusieurs fois, les annales maritimes
avaient donné des nouvelles du _Californian_, et sans doute,
l'année 1881 ne finirait pas avant qu'il ne fût rentré à son port
d'attache. Dès qu'il y serait arrivé, Mrs. Branican appellerait
Zach Fren près d'elle, et lui paierait sa dette de reconnaissance
en assurant son avenir.
D'ici là, Mrs. Branican ne cessait de venir en aide aux familles
éprouvées par la perte du _Franklin_. C'était uniquement pour
visiter leurs modestes demeures, les aider de ses soins, faire
oeuvre de charité envers elles qu'elle quittait Prospect-House et
descendait aux bas quartiers de la ville. Sa générosité se
manifestait sous toutes les formes, s'inquiétant des besoins
moraux comme des besoins matériels de ses protégés. Ce fut aussi
dans les premiers mois de cette année qu'elle consulta M. William
Andrew sur un projet qu'elle avait hâte de mettre à exécution.
Il s'agissait de la fondation d'un hospice, destiné à recueillir
les enfants abandonnés, les petits orphelins de père et de mère,
et dont elle voulait doter San-Diégo.
«Monsieur Andrew, dit-elle à l'armateur, c'est en souvenir de
notre enfant, que je veux me dévouer à cette institution et lui
garantir les ressources nécessaires à son entretien. John, je n'en
doute pas, m'approuvera à son retour. Et quel meilleur emploi
pourrions-nous faire de notre fortune?»
M. William Andrew, n'ayant aucune objection à exprimer, se mit à
la disposition de Mrs. Branican à propos des démarches que
nécessitait la création d'un établissement de ce genre. Cent
cinquante mille dollars devaient y être consacrés, d'abord pour
l'acquisition d'un immeuble convenable, ensuite pour en rétribuer
annuellement les divers services.
Cette affaire fut très rapidement conduite, grâce au concours que
la municipalité prêta à Mrs. Branican. Du reste, il n'y eut pas
lieu de bâtir. On fit l'acquisition d'un vaste édifice, situé en
bon air, sur les pentes de San-Diégo, du côté de Old-Town. Un
habile architecte appropria cet édifice à sa nouvelle destination,
et sut l'aménager de manière à pouvoir loger une cinquantaine
d'enfants avec un personnel suffisant pour les élever, soigner et
instruire. Entouré d'un vaste jardin, couvert de beaux ombrages,
arrosé d'eaux courantes, il offrait, en ce qui se rapporte aux
questions d'hygiène, les systèmes réclamés par l'expérience.
Le 19 mai, cet hospice -- qui reçut le nom de Wat-House -- fut
inauguré aux applaudissements de la ville entière, qui voulut, à
cette occasion, prodiguer à Mrs. Branican les plus éclatants
témoignages de sympathie. La charitable femme ne parut point à la
cérémonie cependant, elle n'avait pas voulu quitter son chalet.
Mais, dès qu'un certain nombre d'enfants eurent été recueillis à
Wat-House, elle vint, chaque jour, les visiter comme si elle eût
été leur mère. Ces enfants pouvaient rester jusqu'à douze ans dans
l'hospice. Dès que leur âge le permettait, on leur enseignait à
lire, à écrire, on s'occupait de leur donner une éducation morale
et religieuse, en même temps que de leur apprendre un métier
suivant leurs aptitudes. Quelques-uns, appartenant à des familles
de marins, qui montraient du goût pour la mer, étaient destinés à
s'embarquer comme mousses ou novices. Et, en vérité, il semblait
que Dolly ressentît pour ceux-là une affection plus particulière -
- sans doute en souvenir du capitaine John.
À la fin de 1881, aucune nouvelle relative au _Franklin_ n'était
parvenue à San-Diégo ni ailleurs. Bien que des primes
considérables eussent été offertes à quiconque en eût retrouvé le
plus léger indice, il n'avait pas été possible de lancer le
_Dolly-Hope_ dans une seconde campagne. Et pourtant, Mrs. Branican
ne désespérait pas. Ce que 1881 ne lui avait pas donné, peut-être
1882 le lui donnerait-il?...
Pour ce qui concerne M. et Mrs. Burker, qu'étaient-ils devenus? En
quel endroit s'était réfugié Len Burker afin d'échapper aux
poursuites ordonnées contre lui? La police fédérale ayant fini par
abandonner toute enquête à ce sujet, Mrs. Branican avait dû
renoncer à savoir ce que Jane était devenue.
Et, cependant, c'était là une cause de sincère affliction pour
elle, si vivement préoccupée de la situation de son infortunée
parente. Elle s'étonnait de n'avoir jamais reçu aucune lettre de
Jane -- lettre que celle-ci aurait pu lui écrire, sans
compromettre la sécurité de son mari. Ignoraient-ils donc tous les
deux que Dolly, rendue à la raison, avait envoyé un navire à la
recherche du _Franklin_, et que cette expédition n'avait donné
aucun résultat? C'était inadmissible. Est-ce que les journaux des
deux mondes n'avaient-ils pas suivi les diverses phases de cette
entreprise, et pouvait-on imaginer que Len et Jane Burker n'en
eussent pas eu connaissance? Ils devaient même avoir appris que
Mrs. Branican avait été enrichie par la mort de son oncle Edward
Starter, et qu'elle était en situation de leur venir en aide! Et
pourtant, ni l'un ni l'autre n'avaient essayé d'entrer en
correspondance avec elle, bien que leur position fût probablement
très précaire.
Janvier, février, mars, étaient déjà passés, et l'on pouvait
croire que l'année 1882 n'apporterait aucune modification à cet
état de choses, lorsqu'un fait se produisit, qui parut de nature à
jeter quelque lumière sur la catastrophe du _Franklin_.
Le 27 mars, le steamer _Californian_, sur lequel était embarqué le
matelot Zach Fren, vint mouiller dans la baie de San-Francisco,
après une campagne de plusieurs années à travers les diverses mers
d'Europe.
Aussitôt que Mrs. Branican eut appris le retour de ce navire, elle
écrivit à Zach Fren, qui était alors maître d'équipage à bord du
_Californian_, en l'invitant à partir immédiatement pour se rendre
auprès d'elle à San-Diégo.
Comme Zach Fren avait précisément l'intention de revenir dans sa
ville natale afin d'y prendre quelques mois de repos, il répondit
que, dès qu'il pourrait débarquer, il se rendrait à San-Diégo, où
sa première visite serait pour Prospect-House. C'était l'affaire
de quelques jours.
Mais, en même temps, se répandit une nouvelle, dont le
retentissement serait immense dans les États de la Confédération,
si elle se confirmait.
On disait que le _Californian_ avait recueilli une épave, qui,
vraisemblablement, provenait du _Franklin_... Un journal de San-
Francisco ajoutait que le _Californian_ avait rencontré cette
épave au nord de l'Australie, dans les parages compris entre la
mer de Timor et la mer d'Arafoura, au large de l'île Melville, à
l'ouest du détroit de Torrès.
Dès que cette nouvelle fut arrivée à San-Diégo, M. William Andrew
et le capitaine Ellis, qui en avaient été informés par dépêche,
accoururent à Prospect-House.
Au premier mot qui lui fut dit à ce sujet, Mrs. Branican devint
très pâle. Mais, de ce ton qui dénotait chez elle une conviction
absolue:
«Après l'épave, on retrouvera le _Franklin_, dit-elle, et après
le _Franklin_, on retrouvera John et ses compagnons?»
En réalité, la rencontre de cette épave était un fait qui avait
son importance.
C'était la première fois, en somme, qu'un débris du navire perdu
venait d'être recueilli. Pour aller chercher le théâtre de la
catastrophe, Mrs. Branican possédait maintenant un anneau de cette
chaîne qui reliait le présent au passé.
Immédiatement, elle fit apporter une carte de l'Océanie. Puis,
M. William Andrew et le capitaine Ellis durent étudier la question
d'une nouvelle campagne à entreprendre, car elle voulait que cette
résolution fût prise séance tenante.
«Ainsi le _Franklin_ n'aurait pas fait route sur Singapore en
traversant les Philippines et la Malaisie, fit tout d'abord
observer M. William Andrew.
-- Mais cela est improbable... cela est impossible! répondit le
capitaine Ellis.
-- Cependant, reprit l'armateur, s'il avait suivi cet itinéraire,
comment cette épave aurait-elle pu être retrouvée dans la mer
d'Arafoura, au nord de l'île Melville?
-- Je ne puis l'expliquer, je ne puis le comprendre, monsieur
Andrew, répondit le capitaine Ellis. Tout ce que je sais, c'est
que le _Franklin_ a été vu à son passage au sud-ouest de l'île
Célèbes, après être sorti du détroit de Mahkassar. Or, s'il a pris
ce détroit, c'est évidemment parce qu'il est venu par le nord et
non par l'est. Il n'a donc pu s'engager à travers le détroit de
Torrès!»
Cette question fut discutée longuement, et il fallut se ranger à
l'opinion du capitaine Ellis.
Mrs. Branican écoutait les objections et les réponses sans faire
aucune observation. Mais un pli vertical de son front indiquait
avec quelle ténacité, avec quel entêtement, elle se refusait à
admettre la perte de John et de ses compagnons. Non! elle n'y
croirait pas, tant que la preuve de leur mort ne lui serait pas
matériellement fournie!
«Soit! dit M. William Andrew. Je pense comme vous, mon cher Ellis,
que le _Franklin_ a dû traverser la mer de Java, en faisant route
sur Singapore...
-- En partie du moins, monsieur Andrew, puisque c'est entre
Singapore et l'île Célèbes que le naufrage a pu se produire.
-- Soit, vous dis-je. Mais comment l'épave a-t-elle dérivé
jusqu'aux parages de l'Australie, si le _Franklin_ s'est brisé sur
quelque écueil de la mer de Java?
-- Cela ne peut se comprendre que d'une façon, répondit le
capitaine Ellis, en admettant que cette épave a été entraînée à
travers le détroit de la Sonde ou l'un des autres détroits qui
séparent ces îles des mers de Timor et d'Arafoura.
-- Les courants portent-ils de ce côté?...
-- Oui, monsieur Andrew, j'ajouterai même que si le _Franklin_
était désemparé à la suite de quelque tempête, il a pu être drossé
dans l'un de ces détroits, pour aller finalement se perdre sur les
récifs au nord du littoral australien.
-- En effet, mon cher Ellis, répondit M. William Andrew, c'est la
seule hypothèse plausible, et, dans ce cas, si une épave a été
rencontrée au large de l'île Melville, six ans après le naufrage,
c'est qu'elle s'est récemment détachée des écueils sur lesquels
s'est fracassé le _Franklin_!»
Cette explication, très sérieuse, pas un marin n'aurait accepté de
la combattre.
Mrs. Branican, dont les regards ne s'étaient point distraits de la
carte déployée devant elle, dit alors:
«Puisque le _Franklin_ a été vraisemblablement jeté sur la côte de
l'Australie, et puisque les survivants du naufrage n'ont pas
reparu, c'est qu'ils sont prisonniers d'une peuplade indigène...
-- Cela, Dolly, cela n'est pas impossible... et pourtant...»
répondit M. William Andrew.
Mrs. Branican allait protester avec énergie contre le doute que
laissait pressentir la réponse de M. William Andrew, lorsque le
capitaine Ellis crut devoir dire:
«Il reste à savoir si l'épave repêchée par le _Californian_
appartient réellement au _Franklin_.
-- En doutez-vous? demanda Dolly.
-- Nous serons bientôt fixés à cet égard, répondit l'armateur, car
j'ai donné ordre que cette épave nous fût expédiée...
-- Et moi, ajouta Mrs. Branican, je donne ordre que le _Dolly-Hope_
se tienne prêt à reprendre la mer.»
Trois jours après cet entretien, le maître d'équipage Zach Fren,
qui venait d'arriver à San-Diégo, se présentait au chalet de
Prospect-House.
Âgé de trente-sept ans à cette époque, vigoureux et d'allure
résolue, avec sa face rougie par le hâle de la mer, sa physionomie
franche et avenante, il était de ces matelots qui inspirent la
confiance en eux-mêmes, et qui vont toujours droit où on leur dit
d'aller.
L'accueil qu'il reçut de Mrs. Branican fut empreint d'un tel
sentiment de reconnaissance, que le brave marin ne savait trop
comment répondre.
«Mon ami, lui dit-elle, après avoir donné cours aux premiers
épanchements de son coeur, c'est vous... vous qui m'avez sauvé la
vie, vous qui avez tout fait pour sauver mon pauvre enfant... Que
puis-je pour vous?»
Le maître se défendit d'avoir fait plus que son devoir!... Un
matelot qui n'agirait pas comme il avait agi, ce ne serait pas un
matelot... ce ne serait qu'un mercenaire!... Son seul regret,
c'était de n'avoir pu rendre à sa mère son petit bébé!... Mais
enfin il ne méritait rien pour cela... Il remerciait Mrs. Branican
de ses bonnes intentions à son égard... Si elle le permettait, il
retournerait la voir, tant qu'il serait à terre...
«Depuis bien des années, Zach Fren, j'attends votre arrivée,
répondit Mrs. Branican, et j'espère que vous serez près de moi, le
jour où le capitaine John reparaîtra...
-- Le jour où le capitaine John reparaîtra!...
-- Zach Fren, pouvez-vous penser...
-- Que le capitaine John a péri?... Ah! cela, non, par exemple!
répliqua le maître.
-- Oui!... vous avez l'espoir...
-- Plus que l'espoir, mistress Branican... une belle et bonne
certitude!... Est-ce qu'un capitaine tel que le capitaine John,
cela se perd à la façon d'un béret dans un coup de vent!... Allons
donc!... Voilà ce qui ne s'est jamais vu!...»
Ce que disait Zach Fren, et dans ces termes qui témoignent d'une
foi absolue, fit palpiter le coeur de Mrs. Branican. Elle ne
serait plus seule à croire que John serait retrouvé... Un autre
partageait sa conviction... et cet autre, c'était celui à qui
elle-même devait la vie... Elle voulait voir là comme une
indication de la Providence.
«Merci, Zach Fren, dit-elle, merci!... Vous ne savez pas le bien
que vous me faites!... Répétez-moi... répétez-moi que le capitaine
John a survécu à ce naufrage...
-- Mais oui!... mais oui! mistress Branican. Et la preuve qu'il a
survécu, c'est qu'on le retrouvera un jour ou l'autre!... Et si ce
n'est pas là une preuve...»
Puis, Zach Fren dut donner nombre de détails sur les circonstances
dans lesquelles l'épave avait été repêchée par le _Californian_.
Enfin Mrs. Branican lui dit:
«Zach Fren, je suis décidée à entreprendre immédiatement de
nouvelles recherches.
-- Bien... et elles réussiront cette fois... et j'en serai, si
vous le permettez, mistress!
-- Vous accepteriez de vous joindre au capitaine Ellis?...
-- De grand coeur!
-- Merci, Zach Fren!... Je me figure que, vous à bord du _Dolly-
Hope_, ce serait une chance de plus...
-- Je le crois, mistress Branican! répondit le maître, en clignant
de l'oeil... Oui!... je le crois... et suis prêt à partir...»
Dolly avait pris la main de Zach Fren, elle la pressait comme
celle d'un ami. Son imagination l'entraînait, l'égarait peut-être.
Mais elle voulait croire que le maître devait réussir là où
d'autres avaient échoué.
Cependant, ainsi que l'avait fait observer le capitaine Ellis --
et bien que la conviction de Mrs. Branican fût à ce sujet -- il
fallait obtenir cette certitude que l'épave rapportée par le
_Californian_ avait appartenu au _Franklin_.
Expédiée, ainsi qu'il a été dit, sur la demande de M. William
Andrew, cette épave arriva à San-Diégo par chemin de fer, et fut
aussitôt transportée aux chantiers de la marine. Là on la soumit à
l'examen de l'ingénieur et des contremaîtres qui avaient dirigé la
construction du _Franklin_.
Le débris, rencontré par l'équipage du _Californian_ au large de
l'île Melville, à une dizaine de milles de la côte, était un
morceau d'étrave, ou plutôt de cette guibre sculptée qui figure
ordinairement à la proue des navires à voiles. Ce fragment de bois
avait été très détérioré, non par un long séjour dans l'eau, mais
parce qu'il avait été exposé aux intempéries de l'air. De là cette
conclusion qu'il avait dû demeurer longtemps sur les récifs contre
lesquels s'était brisé le navire, puis qu'il s'en était détaché
pour une cause quelconque -- probablement sous l'action d'un
courant -- et qu'il allait en dérive depuis plusieurs mois ou
plusieurs semaines, lorsqu'il avait été aperçu par les matelots du
_Californian_. Quant à ce navire, était-ce celui du capitaine
John?... Oui, car les débris de sculpture, reconnus sur ce
fragment, ressemblaient à ceux qui ornaient le guibre du
_Franklin_.
C'est, en effet, ce qui fut établi à San-Diégo. À cet égard, il
n'y eut aucun doute de la part des constructeurs. Le bois de teck,
employé pour cette guibre, provenait bien des réserves du
chantier. On releva même la trace d'une armature en fer, qui
reliait la guibre à l'extrémité de l'étrave, et les restes d'une
couche de peinture rouge, à filet d'or, sur le rinceau dessiné à
l'avant.
Ainsi, l'épave rapportée par le _Californian_ appartenait sans
conteste au navire de la maison Andrew, vainement recherché dans
le bassin de la Malaisie.
Ce point acquis, il y avait lieu d'admettre l'explication donnée
par le capitaine Ellis: puisque le _Franklin_ avait été signalé
dans la mer de Java, au sud-ouest de l'île Célèbes, il fallait
nécessairement que, quelques jours plus tard, il eût été entraîné
à travers le détroit de la Sonde ou autres passes ouvertes sur la
mer de Timor ou la mer d'Arafoura, pour aller se perdre contre les
accores de la côte australienne.
L'envoi d'un bâtiment, qui aurait pour mission d'explorer le
bassin compris entre les îles de la Sonde et le littoral nord de
l'Australie, était par là entièrement justifié. Cette campagne
réussirait-elle mieux que celle des Philippines, des Célèbes et
des Moluques? Il y avait lieu de l'espérer.
Cette fois, Mrs. Branican eut la pensée d'y prendre part
personnellement, en s'embarquant sur le _Dolly-Hope_. Mais
M. William Andrew et le capitaine Ellis, auxquels se joignit Zach
Fren, parvinrent à l'en dissuader, non sans peine. Une navigation
de ce genre, qui serait forcément très longue, aurait pu être
compromise par la présence d'une femme à bord.
Il va de soi que Zach Fren fut embarqué comme maître d'équipage du
_Dolly-Hope_, et le capitaine Ellis prit ses dernières
dispositions pour mettre en mer dans le plus court délai.