Situation difficile

Mrs. Branican revenue à la raison, c'était comme une morte qui

serait revenue à la vie. Puisqu'elle avait résisté à ce souvenir,

à l'évocation de cette scène, puisque cet éclair de sa mémoire ne

l'avait pas foudroyée, pouvait-on, devait-on espérer que cette

reprise d'elle-même serait définitive? Son intelligence ne

succomberait-elle pas une seconde fois, lorsqu'elle apprendrait

que, depuis quatre ans, les nouvelles du _Franklin_ faisaient

défaut, qu'il fallait le considérer comme perdu, corps et biens,

qu'elle ne reverrait jamais le capitaine John?...

Dolly, brisée par cette violente émotion, avait été immédiatement

ramenée à Prospect-House. Ni M. William Andrew, ni le docteur

Brumley n'avaient voulu la quitter, et grâce aux femmes attachées

à son service, elle reçut tous les soins que réclamait son état.

Mais la secousse avait été si rude qu'une fièvre intense s'en

suivit. Il y eut même quelques jours de délire, dont les médecins

se montrèrent très inquiets, bien que Dolly fût rentrée dans la

plénitude de ses facultés intellectuelles. À la vérité, lorsque le

moment serait venu de lui faire connaître toute l'étendue de son

malheur, que de précautions il y aurait à prendre!

Et d'abord, la première fois que Dolly demanda depuis combien de

temps elle était privée de raison:

«Depuis deux mois, répondit le docteur Brumley, qui était préparé

à cette question.

-- Deux mois... seulement!» murmura-t-elle.

Et il lui semblait qu'un siècle avait passé sur sa tête!

«Deux mois! ajouta-t-elle. John ne peut encore être de retour,

puisqu'il n'y a que trois mois qu'il est parti!... Et sait-il que

notre pauvre petit enfant?...

-- Monsieur Andrew a écrit... répliqua sans hésiter le docteur

Brumley.

-- Et a-t-on reçu des nouvelles du _Franklin_?...»

Réponse fut faite à Mrs. Branican que le capitaine John avait dû

écrire de Singapore, mais que ses lettres n'avaient pu encore

parvenir. Toutefois, d'après les correspondances maritimes, il y

avait lieu de croire que le _Franklin_ ne tarderait pas à arriver

aux Indes. Des dépêches étaient attendues sous peu de temps. Puis

Dolly ayant demandé pourquoi Jane Burker n'était pas près d'elle,

le docteur lui répondit que M. et Mrs. Burker étaient en voyage,

et que l'on n'était pas fixé sur l'époque de leur retour. C'était

à M. William Andrew qu'incombait la tâche d'apprendre à Mrs.

Branican la catastrophe du _Franklin_. Mais il fut convenu qu'il

ne parlerait que lorsque sa raison serait assez raffermie pour

supporter ce nouveau coup. Il aurait même soin de ne lui révéler

que peu à peu les faits permettant de conclure qu'il ne restait

aucun survivant du naufrage.

La question de l'héritage, acquis par la mort de M. Edward

Starter, fut également réservée. Mrs. Branican saurait toujours

assez tôt qu'elle possédait cette fortune, puisque son mari ne

pourrait plus la partager avec elle!

Pendant les quinze jours qui suivirent, Mrs. Branican n'eut aucune

communication avec le dehors. M. William Andrew et le docteur

Brumley eurent seuls accès près d'elle. Sa fièvre, très intense au

début, commençait à diminuer, et ne tarderait probablement pas à

disparaître. Autant au point de vue de sa santé que pour n'avoir

point à répondre à des questions trop précises, trop

embarrassantes, le docteur avait prescrit à la malade un silence

absolu. Et, surtout, on évitait devant elle toute allusion au

passé, tout ce qui aurait pu lui permettre de comprendre que

quatre ans s'étaient écoulés depuis la mort de son enfant, depuis

le départ du capitaine John. Pendant quelque temps encore, il

importait que l'année 1879 ne fût pour elle que l'année 1875.

D'ailleurs, Dolly n'éprouvait qu'un désir ou plutôt une impatience

bien naturelle: c'était de recevoir une première lettre de John.

Elle calculait que le _Franklin_ étant sur le point d'arriver à

Calcutta, s'il n'y était déjà, la maison Andrew ne tarderait pas à

en être avisée par télégramme... Le courrier transocéanique ne se

ferait pas attendre... Puis, elle-même, dès qu'elle en aurait la

force, écrirait à John... Hélas! que dirait cette lettre -- la

première qu'elle lui aurait adressée depuis leur mariage,

puisqu'ils n'avaient jamais été séparés avant le départ du

_Franklin_?... Oui! que de tristes choses renfermerait cette

première lettre!

Et alors se reportant vers le passé, Dolly s'accusait d'avoir

causé la mort de son enfant!... Cette néfaste journée du 31 mars

revenait à son souvenir!... Si elle eût laissé le petit Wat à

Prospect-House, il vivrait encore!... Pourquoi l'avait-elle emmené

lors de cette visite au _Boundary_?... Pourquoi avait-elle refusé

l'offre du capitaine Ellis, qui lui proposait de rester à bord

jusqu'à l'arrivée du navire au quai de San-Diégo?... L'effroyable

malheur ne fût pas arrivé!... Et aussi pourquoi, dans un mouvement

irréfléchi, avait-elle arraché l'enfant des bras de sa nourrice,

au moment où l'embarcation évoluait brusquement pour éviter un

abordage!... Elle était tombée, et le petit Wat lui avait

échappé... à elle, sa mère... et elle n'avait pas eu l'instinct de

le serrer dans une étreinte convulsive... Et, lorsque le matelot

l'avait ramenée à bord, le petit Wat n'était plus dans ses

bras!... Pauvre enfant, qui n'avait pas même une tombe sur

laquelle sa mère pût aller pleurer!

Ces images, trop vivement évoquées dans son esprit, faisaient

perdre à Dolly le calme qui lui était si nécessaire. À plusieurs

reprises, un violent délire, dû au redoublement de la fièvre,

rendit le docteur Brumley extrêmement inquiet. Par bonheur, ces

crises se calmèrent, s'éloignèrent, disparurent enfin. Il n'y eut

plus à craindre pour l'état mental de Mrs. Branican. Le moment

approchait où M. William Andrew pourrait tout lui dire.

Dès que Dolly fut franchement entrée dans la période de

convalescence, elle obtint la permission de quitter son lit. On

l'installa sur une chaise longue, devant les fenêtres de sa

chambre, d'où son regard embrassait la baie de San-Diégo, et

pouvait se porter plus loin que la pointe Loma, jusqu'à l'horizon

de mer. Là, elle restait immobile pendant de longues heures.

Puis Dolly voulut écrire à John; elle avait besoin de lui parler

de leur enfant qu'il ne verrait plus, et elle laissa déborder

toute sa douleur dans une lettre que John ne devait jamais

recevoir.

M. William Andrew prit cette lettre, en promettant de la joindre à

son courrier pour les Indes, et, cela fait, Mrs. Branican redevint

assez calme, ne vivant plus que dans l'espérance d'obtenir par

voie directe ou indirecte des nouvelles du _Franklin_.

Cependant cet état de choses ne devait pas durer. Évidemment,

Dolly apprendrait, tôt ou tard, ce qu'on lui cachait -- par excès

de prudence peut-être. Plus elle se concentrait dans cette pensée

qu'elle ne tarderait pas à recevoir une lettre de John, que chaque

jour écoulé la rapprochait de son retour, plus le coup serait

terrible!

Et cela ne parut que trop certain à la suite d'un entretien que

Mrs. Branican et M. William Andrew eurent le 19 juin.

Pour la première fois, Dolly était descendue dans le petit jardin

de Prospect-House, où M. William Andrew l'aperçut assise sur un

banc, devant le perron du chalet. Il alla s'asseoir près d'elle,

et lui prenant les mains, les serra affectueusement.

Dans cette dernière période de convalescence, Mrs. Branican se

sentait déjà forte. Son visage avait repris sa chaude coloration

d'autrefois, bien que ses yeux fussent toujours humides de larmes.

«Je vois que votre guérison fait de rapides progrès, chère Dolly,

dit M. William Andrew. Oui, vous allez mieux!

-- En effet, monsieur Andrew, répondit Dolly, mais il me semble

que j'ai bien vieilli pendant ces deux mois!...

-- Combien mon pauvre John me trouvera changée à son retour!... Et

puis, je suis seule à l'attendre!... Il n'y a plus que moi...

-- Du courage, ma chère Dolly, du courage!... Je vous défends de

vous laisser abattre... Je suis maintenant votre père... oui,

votre père!... et je veux que vous m'obéissiez!

-- Cher monsieur Andrew!

-- À la bonne heure!

-- La lettre que j'ai écrite à John est partie, n'est-ce pas?...

demanda Dolly.

-- Assurément... et il faut attendre sa réponse avec patience!...

Il y a quelquefois de longs retards pour ces courriers de

l'Inde!... Voilà que vous pleurez encore!... Je vous en prie, ne

pleurez plus!...

-- Le puis-je, monsieur Andrew, lorsque je songe... Et ne suis-je

pas la cause... moi...

-- Non, pauvre mère, non! Dieu vous a frappée cruellement... mais

il veut que toute douleur ait une fin!

-- Dieu!... murmura Mrs. Branican, Dieu qui me ramènera mon John!

-- Ma chère Dolly, avez-vous eu aujourd'hui la visite du docteur?

demanda M. William Andrew.

-- Oui, et ma santé lui a paru meilleure!... Les forces me

reviennent, et bientôt je pourrai sortir...

-- Pas avant qu'il vous le permette, Dolly!

-- Non, monsieur Andrew, je vous promets de ne pas faire

d'imprudences.

-- Et je compte sur votre promesse.

-- Vous n'avez encore rien reçu de relatif au _Franklin_,

monsieur Andrew?

-- Non, et je ne saurais m'en étonner!... Les navires mettent

quelquefois bien du temps à se rendre aux Indes...

-- John aurait pu écrire de Singapore?... Est-ce qu'il n'y a pas

fait relâche?

-- Cela doit être, Dolly!... Mais, s'il a manqué le courrier de

quelques heures, il n'en faut pas plus pour que ses lettres

éprouvent un retard de quinze jours.

-- Ainsi... vous n'êtes point surpris que John n'ait pas pu

jusqu'ici vous faire parvenir une lettre?...

-- Aucunement... répondit M. William Andrew, qui sentait combien

la conversation devenait embarrassante.

-- Et les journaux maritimes n'ont point mentionné son passage?...

demanda Dolly.

-- Non... depuis qu'il a été rencontré par le _Boundary_... il y a

environ...

-- Oui... environ deux mois... Et pourquoi faut-il que cette

rencontre ait eu lieu!... Je ne serais point allée à bord du

_Boundary_... et mon enfant...»

Le visage de Mrs. Branican s'était altéré, et des larmes coulaient

de ses yeux.

«Dolly... ma chère Dolly, répondit M. William Andrew, ne pleurez

pas, je vous en prie, ne pleurez pas!

-- Ah! monsieur Andrew... je ne sais... Un pressentiment me saisit

parfois... C'est inexplicable... Il me semble qu'un nouveau

malheur... Je suis inquiète de John!

-- Il ne faut pas l'être, Dolly!... Il n'y a aucune raison d'avoir

de l'inquiétude...

-- Monsieur Andrew, demanda Mrs. Branican, ne pourriez-vous

m'envoyer quelques-uns des journaux où se trouvent les

correspondances maritimes? Je voudrais les lire...

-- Certainement, ma chère Dolly, je le ferai... D'ailleurs, si

l'on savait quelque chose qui concernât le _Franklin_... soit

qu'il eût été rencontré en mer, soit que sa prochaine arrivée aux

Indes fût signalée, j'en serais le premier informé, et

aussitôt...»

Mais il convenait de donner un autre tour à l'entretien, Mrs.

Branican aurait fini par remarquer l'hésitation avec laquelle lui

répondait M. William Andrew, dont le regard se baissait devant le

sien, lorsqu'elle l'interrogeait plus directement. Aussi le digne

armateur allait-il parler pour la première fois de la mort

d'Edward Starter, et de la fortune considérable qui était échue en

héritage à sa nièce, lorsque Dolly fit cette question:

«Jane Burker et son mari sont en voyage, m'a-t-on dit?... Y a-t-il

longtemps qu'ils ont quitté San-Diégo?...

-- Non... Deux ou trois semaines...

-- Et ne sont-ils pas bientôt près de revenir?...

-- Je ne sais... répondit M. William Andrew. Nous n'avons reçu

aucune nouvelle...

-- On ignore donc où ils sont allés?...

-- On l'ignore, ma chère Dolly. Len Burker était engagé dans des

affaires très aventureuses. Il a pu être appelé loin... très

loin...

-- Et Jane?...

-- Mistress Burker a dû accompagner son mari... et je ne saurais

vous dire ce qui s'est passé...

-- Pauvre Jane! dit Mrs. Branican. J'ai pour elle une vive

affection, et je serai heureuse de la revoir... N'est-ce pas la

seule parente qui me reste!»

Elle ne songeait même pas à Edward Starter, ni au lien de famille

qui les unissait.

«Comment se fait-il que Jane ne m'ait pas écrit une seule fois?

demanda-t-elle.

-- Ma chère Dolly... vous étiez déjà bien malade, lorsque

M. Burker et sa femme sont partis de San-Diégo...

-- En effet, monsieur Andrew, et pourquoi écrire à qui ne sait

plus comprendre!... Chère Jane, elle est à plaindre!... La vie

aura été dure pour elle!... J'ai toujours craint que Len Burker se

lançât dans quelque spéculation qui tournerait mal!... Peut-être

John le craignait-il aussi!

-- Et cependant, répondit M. William Andrew, personne ne

s'attendait à un si fâcheux dénouement...

-- Est-ce donc à la suite de mauvaises affaires que Len Burker a

quitté San-Diégo?...» demanda vivement Dolly.

Et elle regardait M. William Andrew, dont l'embarras n'était que

trop visible.

«Monsieur Andrew, reprit-elle, parlez!... Ne me laissez rien

ignorer!... Je désire tout savoir!...

-- Eh bien, Dolly, je ne veux point vous cacher un malheur que

vous ne tarderiez pas à connaître!... Oui! dans ces derniers

temps, la situation de Len Burker s'est aggravée... Il n'a pu

faire face à ses engagements... Des réclamations se sont

élevées... Menacé d'être mis en état d'arrestation, il a dû

prendre la fuite...

-- Et Jane l'a suivi?...

-- Il a certainement dû l'y contraindre, et, vous le savez, elle

était sans volonté devant lui...

-- Pauvre Jane!... Pauvre Jane! murmura Mrs. Branican. Que je la

plains, et si j'avais été à même de lui venir en aide...

-- Vous l'auriez pu! dit M. William Andrew. Oui... vous auriez pu

sauver Len Burker, sinon pour lui, qui ne mérite aucune sympathie,

du moins pour sa femme...

-- Et John eût approuvé, j'en suis sûre, l'emploi que j'aurais

fait de notre modeste fortune!»

M. William Andrew se garda bien de répondre que le patrimoine de

Mrs. Branican avait été dévoré par Len Burker. C'eût été avouer

qu'il avait été son tuteur, et elle se serait peut-être demandé

comment en un temps si court -- deux mois à peine -- tant

d'événements avaient pu s'accomplir.

Aussi M. William Andrew se borna-t-il à répondre:

«Ne parlez plus de votre modeste position, ma chère Dolly... Elle

est bien changée maintenant!

-- Que voulez-vous dire, monsieur Andrew? demanda Mrs. Branican.

-- Je veux dire que vous êtes riche... extrêmement riche!

-- Moi?...

-- Votre oncle Edward Starter est mort...

-- Mort?... Il est mort!... Et depuis quand?...

-- Depuis...»

M. William Andrew fut sur le point de se trahir, en donnant la

date exacte du décès d'Edward Starter, vieille de deux ans déjà,

ce qui eût fait connaître l'entière vérité.

Mais Dolly était toute à cette pensée que la mort de son oncle, la

disparition de sa cousine, la laissaient sans famille. Et, quand

elle apprit que, du fait de ce parent qu'elle avait à peine connu,

dont John et elle n'entrevoyaient l'héritage que dans un avenir

assez éloigné, sa fortune se montait à deux millions de dollars,

elle ne vit là que l'occasion du bien qu'elle aurait pu accomplir.

«Oui, monsieur Andrew, dit-elle, je serais venue au secours de la

pauvre Jane!... Je l'aurai sauvée de la ruine et de la honte!...

Où est-elle?... Où peut-elle être?... Que va-t-elle devenir?...»

M. William Andrew dut répéter que les recherches faites pour

retrouver Len Burker n'avaient donné aucun résultat. Len Burker

s'était-il réfugié sur quelque lointain territoire des États-Unis,

ou n'avait-il pas plutôt quitté l'Amérique? Il avait été

impossible de le savoir.

«Cependant, s'il n'y a que quelques semaines que Jane et lui ont

disparu de San-Diégo, fit observer Mrs. Branican, peut-être

apprendra-t-on...

-- Oui... quelques semaines!» se hâta de répondre M. William

Andrew.

Mais, en ce moment, Mrs. Branican ne songeait qu'à ceci: c'est

que, grâce à l'héritage d'Edward Starter, John n'aurait plus

besoin de naviguer... C'est qu'il ne la quitterait plus. C'est que

ce voyage à bord du _Franklin_, pour le compte de la maison

Andrew, serait le dernier qu'il aurait fait...

Et n'était-ce pas le dernier, puisque le capitaine John n'en

devait jamais revenir!

«Cher monsieur Andrew, s'écria Dolly, une fois de retour, John ne

reprendra plus la mer!... Ses goûts de marin, il me les

sacrifiera!... Nous vivrons ensemble... toujours ensemble!... Rien

ne nous séparera plus!»

À l'idée que ce bonheur serait brisé d'un mot -- un mot qu'il

faudrait bientôt prononcer -- M. William Andrew ne se sentait plus

maître de lui. Il se hâta de mettre fin à cet entretien; mais,

avant de s'éloigner, il obtint de Mrs. Branican la promesse

qu'elle ne commettrait aucune imprudence, qu'elle ne se

hasarderait pas à sortir, qu'elle ne reviendrait pas à sa vie

d'autrefois, tant que le docteur ne l'aurait pas permis. De son

côté, il dut répéter que s'il recevait directement ou

indirectement quelques informations sur le _Franklin_, il

s'empresserait de les communiquer à Prospect-House.

Lorsque M. William Andrew eut rapporté cette conversation au

docteur Brumley, celui-ci ne cacha point sa crainte qu'une

indiscrétion ne fît connaître la vérité à Mrs. Branican. Que sa

folie avait duré quatre ans, que, depuis quatre ans, on ne savait

ce qu'était devenu le _Franklin_, qu'elle ne reverrait jamais

John. Oui! mieux valait que ce fût par M. William Andrew ou par

lui-même, et en prenant tous les ménagements possibles, que Dolly

fût informée de la situation.

Il fut donc décidé que dans une huitaine de jours, lorsqu'il n'y

aurait plus un motif plausible pour interdire à Mrs. Branican de

quitter le chalet, elle serait instruite de tout.

«Et que Dieu lui donne la force de résister à cette épreuve!» dit

M. William Andrew.

Pendant la dernière semaine de juin, l'existence de Mrs. Branican

continua d'être à Prospect-House ce qu'elle avait toujours été.

Grâce aux soins dont on l'entourait, elle recouvrait la force

physique en même temps que l'énergie morale. Aussi M. William

Andrew se sentait-il de plus en plus embarrassé, lorsque Dolly le

pressait de questions auxquelles il lui était interdit de

répondre.

Dans l'après-midi du 23, il vint la voir, afin de mettre à sa

disposition une importante somme d'argent et de lui rendre compte

de sa fortune, qui était déposée en valeurs mobilières à la

_Consolidated National Bank_ de San-Diégo.

Ce jour-là, Mrs. Branican se montra très indifférente au sujet de

ce que lui disait M. William Andrew. Elle l'écoutait à peine. Elle

ne parlait que de John, elle ne pensait qu'à lui. Quoi! pas encore

de lettre!... Cela l'inquiétait au dernier point!... Comment se

faisait-il que la maison Andrew n'eût pas reçu même de dépêche

mentionnant l'arrivée du _Franklin_ aux Indes?

L'armateur essaya de calmer Dolly en lui disant qu'il venait

d'envoyer des télégrammes à Calcutta, que, d'un jour à l'autre, il

aurait une réponse. Bref, s'il réussit à détourner ses idées, elle

le troubla singulièrement, lorsqu'elle lui demanda:

«Monsieur Andrew, il y a un homme dont je ne vous ai point parlé

jusqu'ici... C'est celui qui m'a sauvée et qui n'a pu sauver mon

pauvre enfant... C'est ce marin...

-- Ce marin?... répondit M. William Andrew non sans une visible

hésitation.

-- Oui... cet homme courageux... à qui je dois la vie... A-t-il

été récompensé?...

-- Il l'a été, Dolly.»

Et, en réalité, c'est ce qui avait été fait.

«Se trouve-t-il à San-Diégo, monsieur Andrew?...

-- Non... ma chère Dolly... Non!... J'ai entendu dire qu'il avait

repris la mer...»

Ce qui était vrai.

Après avoir quitté le service de la baie, ce marin avait fait

plusieurs campagnes au commerce et il se trouvait actuellement en

cours de navigation.

«Mais, au moins, pouvez-vous me dire comment il se nomme?...

demanda Mrs. Branican.

-- Il se nomme Zach Fren.

-- Zach Fren?... Bien!... Je vous remercie, monsieur Andrew!»

répondit Dolly.

Et elle n'insista pas davantage sur ce qui concernait le marin

dont elle venait d'apprendre le nom.

Mais, depuis ce jour, Zach Fren ne cessa plus d'occuper la pensée

de Dolly. Il était désormais indissolublement lié dans son esprit

au souvenir de la catastrophe qui avait eu pour théâtre la baie de

San-Diégo. Ce Zach Fren, elle le retrouverait à la fin de sa

campagne... Il n'était parti que depuis quelques semaines... Elle

saurait à bord de quel navire il avait embarqué... Un navire du

port de San-Diégo probablement... ce navire reviendrait dans six

mois... dans un an... et alors... Certainement, le _Franklin_

serait de retour avant lui... John et elle seraient d'accord pour

récompenser Zach Fren... pour lui payer leur dette de

reconnaissance... Oui! John ne pouvait tarder à ramener le

_Franklin_, dont il résignerait le commandement... Ils ne se

sépareraient plus l'un de l'autre!

«Et, ce jour-là, pensait-elle, pourquoi faudra-t-il que nos

baisers soient mêlés de larmes!»

Mistress Branican · 第 18 / 72 题