Comment peindre l'effet que produisit à San-Diégo cette double
catastrophe, la mort de l'enfant... la folie de la mère! On sait
de quelle sympathie la population entourait la famille Branican,
quel intérêt inspirait le jeune capitaine du _Franklin_. Il était
parti depuis quinze jours à peine et il n'était plus père... Sa
malheureuse femme était folle!... À son retour, dans sa maison
vide, il ne retrouverait plus ni les sourires de son petit Wat, ni
les tendresses de Dolly, qui ne le reconnaîtrait même pas!... Le
jour où le _Franklin_ rentrerait au port, il ne serait pas salué
par les hurras de la ville!
Mais il ne fallait pas attendre son retour pour que John Branican
fût instruit de l'horrible malheur qui venait de le frapper.
M. William Andrew ne pouvait pas laisser le jeune capitaine dans
l'ignorance de ce qui s'était passé, à la merci de quelque
circonstance fortuite qui lui apprendrait cette effroyable
catastrophe. Il fallait immédiatement expédier une dépêche à l'un
des correspondants de Singapore. De cette façon, le capitaine John
connaîtrait l'affreuse vérité avant d'arriver aux Indes.
Cependant M. William Andrew ne voulut pas envoyer tout de suite
cette dépêche. Peut-être la raison de Dolly n'était-elle pas
irrémédiablement perdue! Savait-on si les soins qui
l'entoureraient ne lui rendraient pas la possession d'elle-
même?... Pourquoi frapper John d'un double coup, en lui apprenant
la mort de son enfant et la folie de sa femme, si cette folie
devait guérir à court terme?
Après s'être entretenu avec Len et Jane Burker, M. William Andrew
prit le parti de surseoir jusqu'au moment où les médecins se
seraient définitivement prononcés sur l'état mental de Dolly. Ces
cas d'aliénation subite ne laissent-ils pas plus d'espoir de
guérison que ceux qui sont dus à une lente désorganisation de la
vie intellectuelle? Oui!... et il convenait d'attendre quelques
jours, ou même quelques semaines.
Cependant la ville était plongée dans la consternation. On ne
cessait d'affluer à la maison de Fleet Street, afin d'avoir des
nouvelles de Mrs. Branican. Entre temps, des recherches
minutieuses avaient été opérées afin de retrouver le corps de
l'enfant: elles n'avaient point abouti. Vraisemblablement, ce
corps avait été entraîné par le flot, puis repris par la marée
descendante. Le pauvre petit être n'aurait pas même une tombe sur
laquelle sa mère viendrait prier, si elle recouvrait la raison!
D'abord, les médecins purent constater que la folie de Dolly
affectait la forme d'une mélancolie douce. Nulle crise nerveuse,
aucune de ces violences inconscientes, qui obligent à renfermer
les malades et à leur rendre tout mouvement impossible. Il ne
parut donc pas nécessaire de se précautionner contre ces excès
auxquels se portent souvent les aliénés, soit contre autrui, soit
contre eux-mêmes. Dolly n'était plus qu'un corps sans âme, une
intelligence dans laquelle il ne restait aucun souvenir de cet
horrible malheur. Ses yeux étaient secs, son regard éteint. Elle
semblait ne plus voir, elle semblait ne plus entendre. Elle
n'était plus de ce monde. Elle ne vivait que de la vie matérielle.
Tel fut l'état de Mrs. Branican pendant le premier mois qui suivit
l'accident. On avait examiné la question de savoir s'il
conviendrait de la mettre dans une maison de santé, où des soins
spéciaux lui seraient donnés. C'était l'avis de M. William Andrew;
et il eût été suivi sans une proposition de Len Burker qui modifia
cette détermination.
Len Burker, étant venu trouver M. William Andrew à son bureau, lui
dit:
«Nous en sommes certains maintenant, la folie de Dolly n'a point
un caractère dangereux qui nécessite de l'enfermer, et puisqu'elle
n'a pas d'autre famille que nous, nous demandons à la garder.
Dolly aimait beaucoup ma femme, et qui sait si l'intervention de
Jane ne sera pas plus efficace que celle des étrangers? Si des
crises survenaient plus tard, il serait temps d'aviser et de
prendre des mesures en conséquence. -- Qu'en pensez-vous, monsieur
Andrew?»
L'honorable armateur ne répondit pas sans quelque hésitation, car
il n'éprouvait que peu de sympathie pour Len Burker, bien qu'il ne
sût rien de sa situation si compromise alors et n'eût point lieu
de suspecter son honorabilité. Après tout, l'amitié que Dolly et
Jane éprouvaient l'une pour l'autre était profonde, et, puisque
Mrs. Burker était sa seule parente, mieux valait évidemment que
Dolly fût confiée à sa garde. L'essentiel, c'était que la
malheureuse femme pût être constamment et affectueusement entourée
des soins qu'exigeait son état.
«Puisque vous voulez assumer cette tâche, répondit M. William
Andrew, je ne vois aucun inconvénient, monsieur Burker, à ce que
Dolly soit remise à sa cousine, dont le dévouement ne peut être
mis en doute...
-- Dévouement qui ne lui manquera jamais!» ajouta Len Burker.
Mais il dit cela de ce ton froid, positif, déplaisant, dont il ne
pouvait se défaire.
«Votre démarche est honorable, reprit alors M. William Andrew. Une
simple observation, toutefois: je me demande si, dans votre maison
de Fleet Street, au milieu de ce quartier bruyant du commerce, la
pauvre Dolly sera placée dans des conditions favorables à son
rétablissement. C'est du calme qu'il lui faut, du grand air...
-- Aussi, répondit Len Burker, notre intention est-elle de la
ramener à Prospect-House et d'y demeurer avec elle. Ce chalet lui
est familier, et la vue des objets auxquels elle était habituée
pourra exercer une influence salutaire sur son esprit. Là, elle
sera à l'abri des importunités... La campagne est à sa porte...
Jane lui fera faire quelques promenades dans les environs qu'elle
connaît, qu'elle parcourait avec son petit enfant... Ce que je
propose, John ne l'approuverait-il pas, s'il était là?... Et que
pensera-t-il à son retour, s'il trouve sa femme dans une maison de
santé, confiée à des mains mercenaires?... Monsieur Andrew, il ne
faut rien négliger de ce qui serait de nature à exercer quelque
influence sur l'esprit de notre malheureuse parente.»
Cette réponse était évidemment dictée par de bons sentiments. Mais
pourquoi les paroles de cet homme semblaient-elles toujours ne
pouvoir inspirer de la confiance? Quoi qu'il en fût, sa
proposition, dans les conditions où il la présentait, méritait
d'être acceptée, et M. William Andrew ne put que l'en remercier,
en ajoutant que le capitaine John lui en aurait une profonde
reconnaissance.
Le 27 avril, Mrs. Branican fut transportée à Prospect-House, où
Jane et Len Burker vinrent, dès le soir, s'installer. Cette
détermination reçut l'approbation générale.
On devine à quel mobile obéissait Len Burker. Le jour même de la
catastrophe, il avait eu, on ne l'a point oublié, l'intention
d'entretenir Dolly d'une certaine affaire. Cette affaire
consistait précisément en une certaine somme d'argent qu'il se
proposait de lui emprunter. Mais, depuis cette époque, la
situation avait changé. Il était probable que Len Burker serait
chargé des intérêts de sa parente, peut-être en qualité de tuteur,
et, dans ces fonctions, il se procurerait des ressources,
illicites sans doute, mais qui lui permettraient de gagner du
temps. C'était bien ce qu'avait pressenti Jane, et, si elle était
heureuse de pouvoir se consacrer tout entière à sa Dolly, elle
tremblait en soupçonnant les projets que son mari allait
poursuivre sous le couvert d'un sentiment d'humanité.
L'existence fut donc organisée en ces conditions nouvelles à
Prospect-House. On installa Dolly dans cette chambre, d'où elle
n'était sortie que pour courir au-devant d'un épouvantable
malheur. Ce n'était plus la mère qui y rentrait, c'était un être
privé de raison. Ce chalet si aimé, ce salon, où quelques
photographies conservaient le souvenir de l'absent, ce jardin où
tous deux avaient vécu de si heureux jours, ne lui rappelèrent
rien de l'existence passée. Jane occupait la chambre contiguë à
celle de Mrs. Branican, et Len Burker avait fait la sienne de la
salle du rez-de-chaussée, qui servait de cabinet au capitaine
John.
À partir de ce jour, Len Burker reprit ses occupations
habituelles. Chaque matin, il descendait à San-Diégo, à son office
de Fleet Street, où se continuait son train d'affaires. Mais ce
qu'on aurait pu observer, c'est qu'il ne manquait jamais de
revenir chaque soir à Prospect-House, et bientôt il ne fit plus
que de courtes absences en dehors de la ville.
Il va sans dire que la mulâtresse avait suivi son maître dans sa
nouvelle demeure, où elle serait ce qu'elle avait été partout et
toujours, une créature sur le dévouement de laquelle il pouvait
absolument compter. La nourrice du petit Wat avait été congédiée,
bien qu'elle eût offert de se consacrer au service de Mrs.
Branican. Quant à la servante, elle était provisoirement conservée
au chalet pour les besoins auxquels Nô seule n'aurait guère pu
suffire.
D'ailleurs, personne n'aurait valu Jane pour les soins affectueux
et assidus qu'exigeait l'état de Dolly. Son amitié s'était
augmentée, s'il est possible, depuis la mort de l'enfant dont elle
s'accusait d'avoir été la cause première. Si elle n'était pas
venue trouver Dolly à Prospect-House, si elle ne lui avait pas
suggéré l'idée d'aller rendre visite au capitaine du _Boundary_,
cet enfant serait aujourd'hui près de sa mère, la consolant des
longues heures de l'absence!... Dolly n'aurait pas perdu la
raison!
Il entrait, sans doute, dans les intentions de Len Burker que les
soins de Jane parussent suffisants à ceux qui s'intéressaient à la
situation de Mrs. Branican. M. William Andrew dut même reconnaître
que la pauvre femme ne pouvait être en de meilleures mains. Au
cours de ses visites, il observait surtout si l'état de Dolly
avait quelque tendance à s'améliorer. Il voulait encore espérer
que la première dépêche, adressée au capitaine John à Singapore ou
aux Indes, ne lui annoncerait pas un double malheur, son enfant
mort... sa femme... N'était-ce pas comme si elle fût morte, elle
aussi! Eh bien, non! Il ne pouvait croire que Dolly, dans la force
de la jeunesse, dont l'esprit était si élevé, le caractère si
énergique, eût été irrémédiablement frappée dans son intelligence!
N'était-ce pas seulement un feu caché sous les cendres?... Quelque
étincelle ne le rallumerait-il pas un jour?... Et pourtant, cinq
semaines s'étaient déjà écoulées, et aucun éclair de raison
n'avait dissipé les ténèbres. Devant une folie calme, réservée,
languissante, que ne troublait aucune surexcitation physiologique,
les médecins ne semblaient point garder le plus léger espoir, et
ils ne tardèrent pas à cesser leurs visites. Bientôt même,
M. William Andrew, désespérant une guérison, ne vint que plus
rarement à Prospect-House, tant il lui était pénible de se trouver
devant cette infortunée, si indifférente, et si inconsciente à la
fois.
Lorsque Len Burker était obligé, pour un motif ou un autre, de
passer une journée au dehors, la mulâtresse avait ordre de
surveiller de très près Mrs. Branican. Sans chercher à gêner en
rien les soins de Jane, elle ne la laissait presque jamais seule
avec Dolly, et rapportait fidèlement à son maître tout ce qu'elle
avait remarqué dans l'état de la malade. Elle s'ingéniait à
éconduire les quelques personnes qui venaient encore prendre des
nouvelles au chalet. C'était contraire aux recommandations des
médecins, disait-elle... Il fallait un calme absolu... Ces
dérangements pouvaient provoquer des crises... Et Mrs. Burker
elle-même donnait raison à Nô, quand elle éloignait les visiteurs
comme des importuns, qui n'avaient que faire à Prospect-House.
Aussi l'isolement se faisait-il autour de Mrs. Branican.
«Pauvre Dolly, pensait Jane, si son état empirait, si sa folie
devenait furieuse, si elle se portait à des excès... on me la
retirerait... on la renfermerait dans une maison de santé... Elle
serait perdue pour moi!... Non! Dieu fasse qu'on me la laisse...
Qui la soignerait avec plus d'affection que moi!»
Pendant la troisième semaine de mai, Jane voulut essayer de
quelques promenades aux alentours du chalet, pensant que sa
cousine en éprouverait un peu de bien. Len Burker ne s'y opposa
point, mais à la condition que Nô accompagnerait Dolly et sa
femme. Ce n'était que prudent d'ailleurs. La marche, le grand air,
pouvaient déterminer un trouble chez Dolly, peut-être faire naître
dans son esprit l'idée de s'enfuir, et Jane n'aurait pas eu la
force de la retenir. On doit tout craindre d'une folle, qui peut
même être poussée à se détruire... Il ne fallait pas s'exposer à
un autre malheur.
Un jour, Mrs. Branican sortit donc appuyée au bras de Jane. Elle
se laissait conduire comme un être passif, allant où on la menait,
sans prendre intérêt à rien.
Au début de ces promenades, il ne se produisit aucun incident.
Toutefois, la mulâtresse ne tarda pas à observer que le caractère
de Dolly montrait une certaine tendance à se modifier. À son calme
habituel succédait une visible exaltation, qui pouvait avoir des
conséquences fâcheuses. À plusieurs reprises, la vue des petits
enfants qu'elle rencontrait, provoqua chez elle une crise
nerveuse. Était-ce au souvenir de celui qu'elle avait perdu
qu'elle se rattachait?... Wat revenait-il à sa pensée?... Quoi
qu'il en soit, en admettant qu'il eût fallu voir là un symptôme
favorable, il s'en suivait une agitation cérébrale, qui était de
nature à aggraver le mal.
Certain jour, Mrs. Burker et la mulâtresse avaient amené la malade
sur les hauteurs de Knob-Hill. Dolly s'était assise, tournée vers
l'horizon de la mer, mais il semblait que son esprit fût vide de
pensées, comme ses yeux étaient vides de regards.
Soudain sa figure s'anime, un tressaillement l'agite, son oeil
s'empreint d'un éclat singulier, et, d'une main tremblante, elle
montre un point qui brillait au large.
«Là!... Là!...» s'écrie-t-elle.
C'était une voile, nettement détachée sur le ciel, et dont un
rayon de soleil accusait la blancheur lumineuse.
«Là!... Là!...» répétait Dolly.
Et sa voix profondément altérée, ne semblait plus appartenir à une
créature humaine.
Tandis que Jane la regardait avec épouvante, la mûlatresse
secouait la tête en signe de mécontentement. Elle s'empressa de
saisir le bras de Dolly, répéta ce mot:
«Venez!... Venez!...»
Dolly ne l'entendait même pas.
«Viens, ma Dolly, viens!...» dit Jane.
Et elle cherchait à l'entraîner, à détourner ses regards de la
voile qui se déplaçait à l'horizon.
Dolly résista.
«Non!... Non!» s'écria-t-elle.
Et elle repoussa la mulâtresse avec une force dont on ne l'eût pas
crue capable.
Mrs. Burker et Nô se sentirent très inquiètes. Elles pouvaient
craindre que Dolly leur échappât, qu'irrésistiblement attirée par
cette troublante vision, où dominait le souvenir de John, elle
voulût descendre les pentes de Knob-Hill et se précipiter vers la
mer.
Mais, subitement, cette surexcitation tomba. Le soleil venait de
disparaître derrière un nuage, et la voile n'apparaissait plus à
la surface de l'Océan.
Dolly redevenue inerte, le bras retombé, le regard éteint, n'avait
plus conscience de la situation. Les sanglots qui soulevaient
convulsivement sa poitrine avaient cessé, comme si la vie se fût
retirée d'elle. Alors Jane lui prit la main; elle se laissa
emmener sans résistance et rentra tranquillement à Prospect-House.
À partir de ce jour, Len Burker décida que Dolly ne se promènerait
plus que dans l'enclos du chalet, et Jane dut se conformer à cette
injonction.
Ce fut à cette époque que M. William Andrew se décida à instruire
le capitaine John de tout ce qui s'était passé, l'aliénation de
Mrs. Branican ne laissant plus l'espoir d'une amélioration. Ce ne
fut pas à Singapore, d'où le _Franklin_ devait être déjà reparti,
après avoir achevé sa relâche, ce fut à Calcutta qu'il adressa une
longue dépêche, que John trouverait à son arrivée aux Indes.
Et cependant, bien que M. William Andrew ne conservât plus alors
aucune espérance au sujet de Dolly, d'après les médecins, une
modification dans son état mental était encore possible, si elle
éprouvait une secousse violente, par exemple le jour où son mari
reparaîtrait devant elle. Cette chance, il est vrai, c'était la
seule qui restât, et, si faible qu'elle fût, M. William Andrew ne
voulut pas la négliger dans sa dépêche à John Branican. Aussi,
après l'avoir supplié de ne point s'abandonner au désespoir, il
l'engageait à remettre au second, Harry Felton, le commandement du
_Franklin_, et à revenir à San-Diégo par les voies les plus
rapides. Cet excellent homme eût sacrifié ses intérêts les plus
chers pour tenter cette dernière épreuve sur Dolly et il demandait
au jeune capitaine de lui répondre télégraphiquement ce qu'il
croirait devoir faire.
Lorsque Len Burker eut pris connaissance de cette dépêche que
M. William Andrew jugea convenable de lui communiquer, il
l'approuva, tout en exprimant sa crainte que le retour de John fût
impuissant à produire un ébranlement moral dont on pût espérer
quelque salutaire effet. Mais Jane se rattacha à cet espoir, que
la vue de John pourrait rendre la raison à Dolly, et Len Burker
promit de lui écrire dans ce sens, afin qu'il ne retardât pas son
départ pour San-Diégo -- promesse qu'il ne tint pas, d'ailleurs.
Pendant les semaines qui suivirent, aucun changement ne se
produisit dans l'état de Mrs. Branican. Si la vie physique n'était
nullement troublée en elle, et bien que la santé ne laissât rien à
désirer, l'altération de sa physionomie n'était que trop visible.
Ce n'était plus cette femme qui n'avait pas encore atteint sa
vingt et unième année, avec ses traits plus accusés, son teint
dont la coloration si chaude avait pâli, comme si le feu de l'âme
se fût éteint en elle. D'ailleurs il était rare qu'on pût
l'apercevoir, à moins que ce fût dans le jardin du chalet, assise
sur quelque banc, ou se promenant auprès de Jane, qui la soignait
avec un dévouement infatigable.
Au commencement du mois de juin, il y avait deux mois et demi que
le _Franklin_ avait quitté le port de San-Diégo. Depuis sa
rencontre avec le _Boundary_, on n'en avait plus eu de nouvelles.
À cette date, après avoir relâché à Singapore, sauf le cas
d'accidents improbables, il devait être sur le point d'arriver à
Calcutta. Aucun mauvais temps exceptionnel n'avait été signalé
dans le Nord-Pacifique ni dans l'océan Indien, qui aurait pu
occasionner des retards à un voilier de grande marche.
Cependant M. William Andrew ne laissait pas d'être surpris de ce
défaut d'informations nouvelles. Il ne s'expliquait pas que son
correspondant ne lui eût pas signalé le passage du _Franklin_ à
Singapore. Comment admettre que le _Franklin_ n'y eût pas relâché,
puisque le capitaine John avait des ordres formels à cet égard.
Enfin, on le saurait dans quelques jours, dès que le _Franklin_
serait arrivé à Calcutta.
Une semaine s'écoula. Au 15 juin, pas de nouvelles encore. Une
dépêche fut alors expédiée au correspondant de la maison Andrew
demandant une réponse immédiate à propos de John Branican et du
_Franklin_.
Cette réponse arriva deux jours après.
On ne savait rien du _Franklin_ à Calcutta. Le trois-mâts
américain n'avait pas même été rencontré, à cette date, dans les
parages du golfe du Bengale.
La surprise de M. William Andrew se changea en inquiétude, et,
comme le secret d'un télégramme est impossible à garder, le bruit
se répandit à San-Diégo que le _Franklin_ n'était arrivé ni à
Calcutta ni à Singapore.
La famille Branican allait-elle donc être frappée d'un autre
malheur -- malheur qui atteindrait aussi les familles de San-
Diégo, auxquelles appartenait l'équipage du _Franklin_?
Len Burker ne laissa pas d'être très impressionné, lorsqu'il
apprit ces alarmantes nouvelles. Cependant son affection pour le
capitaine John n'avait jamais été démonstrative, et il n'était pas
homme à s'affliger du malheur des autres, même quand il s'agissait
de sa propre famille. Quoi qu'il en soit, depuis le jour où l'on
put être très sérieusement inquiet sur le sort du _Franklin_, il
parut plus sombre, plus soucieux, plus fermé à toutes relations --
même pour ses affaires. On ne le vit que rarement dans les rues de
San-Diégo, à son office de Fleet Street, et il eut l'air de
vouloir se confiner dans l'enclos de Prospect-House.
Quant à Jane, sa figure pâle, ses yeux rougis par les larmes, sa
physionomie profondément abattue, disaient qu'elle devait passer
de nouveau par de terribles épreuves.
Ce fut vers cette époque qu'un changement se produisit dans le
personnel du chalet. Sans motif apparent, Len Burker renvoya la
servante, qui avait été gardée jusqu'alors, et dont le service
cependant ne donnait lieu à aucune plainte.
La mulâtresse resta uniquement chargée des soins du ménage. À
l'exception de Jane et d'elle, personne n'eut plus accès près de
Mrs. Branican. M. William Andrew, dont la santé était très
éprouvée par ces coups de la mauvaise fortune, avait dû cesser ses
visites à Prospect-House. Au surplus, devant la perte presque
probable du _Franklin_, qu'aurait-il pu dire, qu'aurait-il pu
faire? D'ailleurs, depuis l'interruption de ses promenades, il
savait que Dolly avait recouvré tout son calme et que les troubles
nerveux avaient disparu. Elle vivait, maintenant, elle végétait
plutôt dans un état d'inconscience, qui était le caractère propre
de sa folie, et sa santé n'exigeait plus aucun soin spécial.
À la fin de juin, M. William Andrew reçut une nouvelle dépêche de
Calcutta. Les correspondances maritimes ne signalaient le
_Franklin_ sur aucun des points de la route qu'il avait dû suivre
à travers les parages des Philippines, des Célèbes, de la mer de
Java et de l'océan Indien. Or, comme ce bâtiment avait quitté
depuis trois mois le port de San-Diégo, il était à supposer qu'il
s'était perdu corps et biens, soit par collision, soit par
naufrage, avant même d'être arrivé à Singapore.