Prospect-House

Voilà trente ans, la basse Californie -- un tiers environ de

l'État de Californie -- ne comptait encore que trente-cinq mille

habitants. Actuellement, c'est par cent cinquante mille que se

chiffre sa population. À cette époque, les territoires de cette

province, reculée aux confins de l'Ouest-Amérique, étaient tout à

fait incultes, et ne semblaient propres qu'à l'élevage du bétail.

Qui aurait pu deviner quel avenir était réservé à une région si

abandonnée, alors que les moyens de communication se réduisaient,

par terre, à de rares voies frayées sous la roue des chariots; par

mer, à une seule ligne de paquebots, qui faisaient les escales de

la côte.

Et cependant, depuis l'année 1769, un embryon de ville existait à

quelques milles dans l'intérieur, au nord de la baie de San-Diégo.

Aussi la ville actuelle peut-elle réclamer dans l'histoire du pays

l'honneur d'avoir été le plus ancien établissement de la contrée

californienne.

Lorsque le nouveau continent, rattaché à la vieille Europe par de

simples liens coloniaux que le Royaume-Uni s'opiniâtrait à tenir

trop serrés, eut donné une violente secousse, ces liens se

rompirent. L'union des États du Nord-Amérique se fonda sous le

drapeau de l'indépendance. L'Angleterre n'en conserva plus que des

lambeaux, le Dominion et la Colombie, dont le retour est assuré à

la confédération dans un temps peu éloigné sans doute. Quant au

mouvement séparatiste, il s'était propagé à travers les

populations du centre qui n'eurent plus qu'une pensée, un but: se

délivrer de leurs entraves quelles qu'elles fussent.

Ce n'était point sous le joug anglo-saxon que pliait alors la

Californie. Elle appartenait aux Mexicains, et leur appartint

jusqu'en 1846. Cette année-là, après s'être affranchie pour entrer

dans la république fédérale, la municipalité de San-Diégo, créée

onze ans auparavant, devint ce qu'elle aurait toujours dû être --

américaine.

La baie de San-Diégo est magnifique. On a pu la comparer à la baie

de Naples, mais la comparaison serait peut-être plus exacte avec

celles de Vigo ou de Rio de Janeiro. Douze milles de longueur sur

deux milles de largeur lui ménagent l'espace nécessaire au

mouillage d'une flotte de commerce, aussi bien qu'aux manoeuvres

d'une escadre, car elle est considérée comme port militaire.

Formant une sorte d'ovale, ouverte à l'ouest par un étroit goulet,

étranglée entre la pointe Island et la pointe Loma ou Coronado,

elle est abritée de tous les côtés. Les vents du large la

respectent, la houle du Pacifique en trouble à peine la surface,

les bâtiments s'en dégagent sans peine, et peuvent s'y ranger par

des fonds de vingt-trois pieds minimum. C'est le seul port sûr et

praticable, favorable aux relâches, que le littoral de l'ouest

offre dans le sud de San-Francisco et dans le nord de San-Quentin.

Avec tant d'avantages naturels, il était évident que l'ancienne

ville se trouverait bientôt à l'étroit dans son premier périmètre.

Déjà des baraquements avaient dû être élevés pour l'installation

d'un détachement de cavalerie sur les terrains couverts de

broussailles qui l'avoisinaient. Grâce à l'initiative de

M. Horton, dont l'intervention fut d'ailleurs une excellente

affaire, une annexe fut construite à cette place. Maintenant,

l'annexe est devenue la ville qui s'étage sur les croupes situées

au nord de la baie. L'agrandissement s'opéra dans ces conditions

de célérité, si familières aux Américains. Un million de dollars,

semés sur le sol, firent germer les maisons privées, les édifices

publics, les offices et les villas. En 1885, San-Diégo comptait

déjà quinze mille habitants -- aujourd'hui trente-cinq mille. Son

premier chemin de fer date de 1881. À présent, l'_Atlantic and

Pacific road_, le _Southern California road_, le _Southern Pacific

Road_, la mettent en communication avec le continent, en même

temps que la _Pacific Coast Steamship_ lui assure des rapports

fréquents avec San-Francisco.

C'est une jolie et confortable ville, bien aérée, d'un habitat

très hygiénique, sous un climat dont l'éloge n'est plus à faire.

Aux alentours, la campagne est d'une incomparable fertilité. La

vigne, l'olivier, l'oranger, le citronnier poussent côte à côte

avec les arbres, les fruits et les légumes des pays du Nord. On

dirait une Normandie fusionnée avec une Provence.

Quant à la ville de San-Diégo elle-même, elle est bâtie avec cette

aisance pittoresque, cette liberté d'orientation, cette fantaisie

privée, qui est si profitable à l'hygiène, lorsqu'on n'est pas

gêné par l'exiguïté des terrains. Il y a des places, des squares,

des rues larges, des ombrages un peu partout, c'est-à-dire de la

santé en raison directe du cube d'air, si généreusement concédé à

cette heureuse population.

Et puis, si le progrès, sous toutes ses formes, ne se trouvait pas

dans une cité moderne, surtout lorsque cette cité est américaine,

où l'irait-on chercher? Gaz, télégraphe, téléphone, les habitants

n'ont qu'un signe à faire pour être éclairés, pour échanger leurs

dépêches, pour se parler à l'oreille d'un quartier à l'autre. Il y

a même des mâts, hauts de cent cinquante pieds, qui versent la

lumière électrique sur les rues de la ville. Si on n'en est pas

encore au lait distribué sous pression par une _General Milk

Company_, si les trottoirs mobiles, qui doivent se déplacer avec

une vitesse de quatre lieues à l'heure, ne fonctionnent pas encore

à San-Diégo, cela se fera certainement dans un délai...

quelconque.

Que l'on ajoute à ces avantages les institutions diverses où

s'élabore le mouvement vital des grandes agglomérations, une

douane dans laquelle l'importance des transactions s'accroît

chaque jour, deux banques, une chambre de commerce, une société

d'émigration, de vastes offices, de nombreux comptoirs, où se

traitent des affaires énormes en bois et en farines, des églises

affectées aux différents cultes, trois marchés, un théâtre, un

gymnase, trois grandes écoles, _Russ County, Court House, Maronic

and old fellows_, destinées aux enfants pauvres, enfin nombre

d'établissements où les études sont poussées jusqu'à l'obtention

des diplômes universitaires -- et l'on pourra préjuger l'avenir

d'une cité jeune encore, opiniâtrement soigneuse de ses intérêts

moraux et matériels, au sein de laquelle s'accumulent tant

d'éléments de prospérité. Les journaux lui manquent-ils? Non! Elle

possède trois feuilles quotidiennes, entre autres le _Hérald_, et

ces feuilles publient chacune une édition hebdomadaire. Les

touristes peuvent-ils craindre de ne pas trouver à se loger dans

des conditions de confort suffisant? Mais, sans compter les hôtels

d'un ordre inférieur, n'ont-ils pas à leur disposition trois

magnifiques établissements, le _Horton-House, Florence-Hôtel,

Gérard-Hôtel_ avec ses cent chambres, et sur le rivage opposé de

la baie, dominant les grèves de la pointe Coronado, dans un site

admirable, au milieu de villas charmantes, un nouvel hôtel, qui

n'a pas coûté moins de cinq millions de dollars?

De tous les pays du vieux continent, comme de tous les points du

nouveau, que les touristes partent pour visiter cette jeune et

vivace capitale de la Californie méridionale, ils y seront

hospitalièrement accueillis par ses généreux habitants, et ils ne

regretteront rien de leur voyage -- si ce n'est qu'il leur aura

probablement paru trop court!

San-Diégo est une ville pleine d'animation, très agissante, et

aussi très réglementée dans le pêle-mêle de ses affaires, comme la

plupart des cités d'Amérique. Si la vie s'exprime par le

mouvement, on peut dire qu'on y vit dans le sens le plus intensif

du mot. À peine le temps suffit-il aux transactions commerciales.

Mais, s'il en est ainsi pour les gens que leurs instincts, leurs

habitudes, lancent à travers ce tourbillon, ce n'est plus vrai,

lorsqu'il s'agit de ceux dont l'existence se traîne dans

d'interminables loisirs. Quand le mouvement s'arrête, les heures

ne s'écoulent que trop lentement!

Ce fut ce qu'éprouva Mrs. Branican, après le départ du _Franklin_.

Depuis son mariage, elle avait été mêlée aux travaux de son mari.

Lors même qu'il ne naviguait pas, ses rapports avec la maison

Andrew créaient au capitaine John de nombreuses occupations. En

outre des opérations de commerce auxquelles il prenait part, il

avait eu à suivre la construction du trois-mâts dont il devait

prendre le commandement. Avec quel zèle, on peut dire quel amour,

il en surveillait les moindres détails! Il y apportait les soins

incessants du propriétaire, qui fait bâtir la maison où se passera

toute sa vie. Et mieux encore, car le navire n'est pas seulement

la maison, ce n'est pas seulement un instrument de la fortune,

c'est l'assemblage de bois et de fer auquel va être confiée

l'existence de tant d'hommes. N'est-ce pas, d'ailleurs, comme un

fragment détaché du sol natal, qui y revient pour le quitter

encore, et dont, malheureusement, la destinée n'est pas toujours

d'achever sa carrière maritime au port où il est né!

Très souvent, Dolly accompagnait le capitaine John au chantier.

Cette membrure qui se dressait sur la quille inclinée, ces courbes

qui offraient l'aspect de l'ossature d'un gigantesque mammifère

marin, ces bordages qui venaient s'ajuster, cette coque aux formes

complexes, ce pont où se découpaient les larges panneaux destinés

à l'embarquement et au débarquement de la cargaison, ces mâts,

couchés à terre en attendant qu'ils fussent mis en place, les

aménagements intérieurs, le poste de l'équipage, la dunette et ses

cabines, tout cela n'était-il pas pour l'intéresser? C'était la

vie de John et de ses compagnons que le _Franklin_ aurait à

défendre contre les houles de l'océan Pacifique. Aussi n'y avait-

il pas une planche à laquelle Dolly n'attachât quelque chance de

salut par sa pensée, pas un coup de marteau, au milieu des fracas

du chantier, qui ne retentît dans son coeur. John l'initiait à

tout ce travail, lui disait la destination de chaque pièce de bois

ou de métal, lui expliquait la marche du plan de construction.

Elle l'aimait ce navire, dont son mari allait être l'âme, le

maître après Dieu!... Et, parfois, elle se demandait pourquoi elle

ne partait pas avec le capitaine, pourquoi il ne l'emmenait pas,

pourquoi elle ne partageait pas les périls de sa campagne,

pourquoi le _Franklin_ ne la ramènerait pas en même temps que lui

au port de San-Diégo? Oui! elle eût voulu ne point se séparer de

son mari!... Et l'existence de ces ménages de marins, qui

naviguent ensemble pendant de longues années, n'est-elle point

depuis longtemps entrée dans les coutumes des populations du Nord,

sur l'ancien comme sur le nouveau continent?...

Mais il y avait Wat, le bébé, et Dolly pouvait-elle l'abandonner

aux soins d'une nourrice, loin des caresses maternelles?...

Non!... Pouvait-elle l'emmener en mer, l'exposer aux éventualités

d'un voyage si dangereux pour de petits êtres?... Pas

davantage!... Elle serait restée près de cet enfant, afin de lui

assurer la vie après la lui avoir donnée, sans le quitter d'un

instant, l'entourant d'affection et de tendresses, afin que, dans

un épanouissement de santé, il pût sourire au retour de son père!

D'ailleurs, l'absence du capitaine John ne devait durer que six

mois. Dès qu'il aurait rechargé à Calcutta, le _Franklin_

reviendrait à son port d'attache. Et, d'ailleurs, ne convenait-il

pas que la femme d'un marin prît l'habitude de ces séparations

indispensables, dût son coeur ne s'y accoutumer jamais!

Il fallut donc se résigner, et Dolly se résigna. Mais, après le

départ de John, aussitôt que le mouvement, qui faisait sa vie, eut

cessé autour d'elle, combien l'existence lui eût paru vide,

monotone, désolée, si elle ne se fût absorbée dans cet enfant, si

elle n'eût concentré sur lui tout son amour.

La maison de John Branican occupait un des derniers plans de ces

hauteurs, qui encadrent le littoral au nord de la baie. C'était

une sorte de chalet, au milieu d'un petit jardin, planté

d'orangers et d'oliviers, fermé d'une simple barrière de bois. Un

rez-de-chaussée, précédé d'une galerie en retrait, sur laquelle

s'ouvraient la porte et les fenêtres du salon et de la salle à

manger, un étage avec balcon desservant la façade sur toute sa

largeur, au-dessus le pignon que les arêtes du toit ornaient de

leur élégant découpage, telle était cette habitation très simple

et très attrayante. Au rez-de-chaussée, le salon et la salle à

manger, meublés modestement; au premier, deux chambres, celle de

Mrs. Branican et celle de l'enfant; derrière la maison, une petite

annexe pour la cuisine et le service formaient la disposition

intérieure du chalet. Prospect-House jouissait d'une situation

exceptionnellement belle, grâce à son exposition au midi. La vue

s'étendait sur la ville entière et à travers la baie jusqu'aux

établissements de la pointe Loma. C'était un peu loin du quartier

des affaires, sans doute; mais ce léger désavantage était

amplement racheté par l'emplacement de ce chalet, sa situation en

bon air, que caressaient les brises du sud, chargées des senteurs

salines du Pacifique.

C'est dans cette demeure que les longues heures de l'absence

allaient s'écouler pour Dolly. La nourrice du bébé et une

domestique suffisaient au service de la maison. Les seules

personnes qui la fréquentaient étaient M. et Mrs. Burker --

rarement Len, souvent Jane. M. William Andrew, comme il l'avait

promis, rendait de fréquentes visites à la jeune femme, désireux

de lui communiquer toutes les nouvelles du _Franklin_, qui

arriveraient par voie directe ou indirecte. Avant que des lettres

aient pu parvenir à destination, les journaux maritimes relatent

les rencontres des navires, leurs relâches dans les ports, les

faits de mer quelconques, qui intéressent les armateurs. Dolly

serait donc tenue au courant. Quant aux relations du monde, aux

rapports du voisinage, habituée à l'isolement de Prospect-House,

elle ne les avait jamais recherchés. Une seule pensée remplissait

sa vie, et, lors même que les visiteurs eussent afflué au chalet,

il lui aurait paru vide, puisque John n'y était plus, et il

resterait vide jusqu'à son retour.

Les premiers jours furent très pénibles. Dolly ne quittait pas

Prospect-House, où Jane Burker venait quotidiennement la voir.

Toutes deux s'occupaient du petit Wat et parlaient du capitaine

John. Le plus ordinairement, lorsqu'elle était seule, Dolly

passait une partie de la journée sur le balcon du chalet. Son

regard allait se perdre au delà de la baie, par-dessus la pointe

Island, plus loin que les îles Coronado... Il dépassait la ligne

de mer, circonscrite à l'horizon... Le _Franklin_ en était loin

déjà... Mais elle le rejoignait par la pensée, elle s'y

embarquait, elle était près de son mari... Et, lorsqu'un bâtiment,

venu du large, cherchait à atterrir, elle se disait qu'un jour le

_Franklin_ apparaîtrait aussi, qu'il grandirait en ralliant la

terre, que John serait à bord...

Cependant la santé du petit Wat ne se fût pas accommodée d'une

réclusion absolue dans l'enclos de Prospect-House. Avec la seconde

semaine qui suivit le départ, le temps était devenu très beau, et

la brise tempérait les chaleurs naissantes. Aussi Mrs. Branican

s'imposa-t-elle de faire quelques excursions au dehors. Elle

emmenait la nourrice, qui portait le bébé. On allait à pied,

lorsque la promenade se bornait aux alentours de San-Diégo,

jusqu'aux maisons d'Old-Town, la vieille ville. Cela profitait à

cet enfant, frais et rose, et lorsque sa nourrice s'arrêtait, il

battait de ses petites mains en souriant à sa mère. Une ou deux

fois, à l'occasion d'excursions plus longues, une jolie carriole,

louée dans le voisinage, les emportait tous trois, et même tous

quatre, car Mrs. Burker se mettait quelquefois de la partie. Un

jour, on se rendit ainsi à la colline de Knob-Hill, semée de

villas, qui domine l'hôtel Florence, et d'où la vue s'étend vers

l'ouest jusqu'au delà des îles. Un autre jour, ce fut du côté des

grèves de Coronado-Beach, sur lesquelles de furieux coups de mer

se brisent avec des retentissements de foudre. Puis, on visita les

«Lits de Mussel», où la marée haute couvre d'embruns les roches

superbes du littoral. Dolly touchait du pied cet océan, qui lui

apportait comme un écho des parages lointains, où John naviguait

alors -- cet océan dont les lames assaillaient peut-être le

_Franklin_, emporté à des milliers de milles au large. Elle

restait là, immobile, voyant le navire du jeune capitaine dans les

envolées de son imagination, murmurant le nom de John!

Le 30 mars, vers dix heures du matin, Mrs. Branican était sur le

balcon, lorsqu'elle aperçut Mrs. Burker, qui se dirigeait vers

Prospect-House. Jane pressait le pas, en faisant un joyeux signe

de la main, preuve qu'elle n'apportait point aucune fâcheuse

nouvelle. Dolly descendit aussitôt, et se trouva à la porte du

chalet, au moment où elle allait s'ouvrir.

«Qu'y a-t-il, Jane?... demanda-t-elle.

-- Chère Dolly, répondit Mrs. Burker, tu vas apprendre quelque

chose qui te fera plaisir! Je viens de la part de M. William

Andrew te dire que le _Boundary_, qui est entré ce matin à San-

Diégo, a communiqué avec le _Franklin_...

-- Avec le _Franklin_?...

-- Oui! M. William Andrew venait d'en être avisé, et lorsqu'il m'a

rencontrée dans Fleet Street; il ne pouvait se rendre au chalet

que dans l'après-midi, aussi me suis-je hâtée d'accourir pour t'en

instruire...

-- Et on a eu des nouvelles de John?...

-- Oui, Dolly.

-- Lesquelles?... Parle donc!

-- Il y a huit jours, le _Franklin_ et le _Boundary_ se sont

croisés en mer, et une correspondance a pu être échangée entre les

deux navires.

-- Tout allait bien à bord?...

-- Oui, chère Dolly. Les deux capitaines étaient assez rapprochés

pour se parler, et le dernier mot qu'on a pu entendre du

_Boundary_, c'était ton nom!

-- Mon pauvre John! s'écria Mrs. Branican, dont les yeux

laissèrent échapper une larme d'attendrissement.

-- Que je suis contente, Dolly, reprit Mrs. Burker, d'avoir été la

première à t'annoncer cette nouvelle!

-- Et je te remercie bien! répondit Mrs. Branican. Si tu savais

combien cela me rend heureuse!... Ah! si, chaque jour,

j'apprenais... Mon John... mon cher John!... Le capitaine du

_Boundary_ l'a vu... John lui a parlé... C'est comme un autre

adieu qu'il lui a envoyé pour moi!

-- Oui, chère Dolly, et, je te le répète, tout allait bien à bord

du _Franklin_.

-- Jane, dit Mrs. Branican, il faut que je voie le capitaine du

_Boundary_... Il me racontera tout en détail... Où la rencontre a-

t-elle eu lieu?...

-- Cela, je ne le sais pas, répondit Jane; mais le livre de bord

nous l'apprendra, et le capitaine du _Boundary_ te donnera les

renseignements les plus complets.

-- Eh bien, Jane, le temps de m'habiller, et nous irons

ensemble... à l'instant...

-- Non... pas aujourd'hui, Dolly, répondit Mrs. Burker. Nous ne

pourrions monter à bord du _Boundary_.

-- Et pourquoi?

-- Parce qu'il n'est arrivé que de ce matin, et qu'il est en

quarantaine.

-- Pour combien de temps?

-- Oh! vingt-quatre heures seulement... Ce n'est qu'une formalité,

mais personne ne peut y être reçu.

-- Et comment M. William Andrew a-t-il eu connaissance de cette

rencontre?

-- Par un mot que la douane lui a apporté de la part du capitaine.

Chère Dolly, tranquillise-toi!... Il ne peut y avoir aucun doute

sur ce que je viens de te rapporter, et tu en auras la

confirmation demain... Je ne te demande qu'un jour de patience.

-- Eh bien, Jane, à demain, répondit Mrs. Branican. Demain, je

serai chez toi dans la matinée, vers neuf heures. Tu voudras bien

m'accompagner à bord du _Boundary_?...

-- Très volontiers, chère Dolly. Je t'attendrai demain, et,

comme la quarantaine sera levée, nous pourrons être reçues par le

capitaine...

-- N'est-ce pas le capitaine Ellis, un ami de John?... demanda

Mrs. Branican.

-- Lui-même, Dolly, et le _Boundary_ appartient à la maison

Andrew.

-- Bien, c'est convenu, Jane... Je serai chez toi à l'heure

dite... Mais que cette journée va me paraître longue!...

-- Restes-tu à déjeuner avec moi?...

-- Si tu le veux, ma chère Dolly. M. Burker est absent jusqu'à ce

soir, et je puis te donner mon après-midi...

-- Merci, chère Jane, et nous parlerons de John... de lui

toujours... toujours!

-- Et le petit Wat?... Comment va-t-il, notre bébé?... demanda

Mrs. Burker

-- Il va très bien!... répondit Dolly. Il est gai comme un

oiseau!... Quelle joie ce sera pour son père de le revoir!...

Jane, j'ai envie de l'emmener demain avec sa nourrice!... Tu le

sais, je n'aime pas à me séparer de mon enfant, même pour quelques

heures!... Je ne serais pas tranquille, si je le perdais de vue...

si je ne l'avais pas avec moi!

-- Tu as raison, Dolly, dit Mrs. Burker. C'est une bonne idée que

tu as de faire profiter ton petit Wat de cette promenade... Il

fait beau temps... la baie est calme... Ce sera son premier voyage

en mer, à ce cher enfant!... Ainsi, c'est convenu?...

-- C'est convenu!» répondit Mrs. Branican.

Jane resta à Prospect-House jusqu'à cinq heures du soir. Puis, en

quittant sa cousine, elle lui répéta qu'elle l'attendrait le

lendemain chez elle vers neuf heures du matin, afin d'aller faire

visite au _Boundary_.

Mistress Branican · 第 9 / 72 题