MAX.-JOSEPH.

Il ne dépendra pas de moi que vous ne soyez aussi heureux que vous

méritez de l'être; tout le monde _de ce côté-ci_ vous aime et vous

respecte; c'est ce que j'entends tous les jours.

Nº IV.--RELATION DE LA MISSION DU PRINCE DE LA TOUR ET TAXIS, ENVOYÉ PAR

LES SOUVERAINS ALLIÉS AUPRÈS DU PRINCE EUGÈNE, EN NOVEMBRE 1813. FAITE À

MUNICH, LE 15 NOVEMBRE 1836 ET ADRESSÉE À SON ALTESSE ROYALE MADAME LA

DUCHESSE DE LEUCHTENBERG, VEUVE DU PRINCE EUGÈNE.

Madame,

D'après l'autorisation du roi mon maître, dont Votre Altesse Royale m'a

donné l'assurance au nom de son auguste frère, je m'empresse d'obéir à

ses ordres, et de lui soumettre un récit fidèle de la mission dont je

fus chargé au mois de novembre de l'année 1813.

J'étais, à cette époque, major et aide de camp du feu roi

Maximilien-Joseph, attaché pour la durée de la guerre à l'état-major

général de M. le maréchal prince de Wrede, qui se trouvait à Francfort,

où en même temps tous les souverains alliés étaient présents. Le roi de

Bavière s'y était également rendu.--Ce fut le 16 novembre que le

maréchal me fit venir, et me dit qu'on avait pris la résolution de faire

des démarches pour détacher, si cela serait possible, l'Italie entière

du système ennemi sans effusion de sang: que déjà on avait entamé des

négociations avec le roi Joachim à Naples, et que maintenant les

puissances alliés avaient engagé le roi de Bavière, comme le beau-père

du prince vice-roi, de faire en leur nom des ouvertures à ce sujet à son

gendre.--De plus, j'appris que c'était moi qui avais été choisi pour

cette mission, et je reçus l'ordre de me rendre immédiatement chez Sa

Majesté. Le roi me donna une lettre adressée à son beau-fils, et

m'ordonna d'aller trouver, avant mon départ, M. le prince de Metternich,

chancelier d'État de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, lequel me

donnerait des instructions verbales.

Arrivé au logement de ce dernier, j'appris que, comme cette affaire

délicate devait être traitée avec le plus grand secret, je devais me

présenter en uniforme autrichien aux avant-postes de l'armée française

en Italie, comme un parlementaire ordinaire. Le prince de Metternich me

dit que l'intention des souverains alliés était que je fisse tout ce qui

serait en mon pouvoir pour persuader le prince Eugène d'accepter les

propositions contenues dans la lettre du roi de Bavière; à quoi je pris

la liberté de répondre que j'avais l'honneur de connaître

personnellement le vice-roi, et que j'étais intimement persuadé que tous

les efforts seraient infructueux, quand même mon éloquence serait aussi

grande que possible, ce que d'ailleurs j'étais bien éloigné de croire;

mais que toutefois, étant militaire, je saurais obéir. M. de Metternich

répliqua que sans aucun doute le prince Eugène possédait l'estime de

l'Europe entière, mais que la situation générale des affaires lui

faisait un devoir d'essayer, au nom des puissances, la démarche en

question. Puis il me donna une lettre pour le général baron Hiller,

quoique son successeur, le maréchal comte de Bellegarde, était déjà

nommé.

Je partis en poste, dans la nuit du 16 au 17 novembre, de Francfort,

passai par Augsbourg et Inspruck, et suivis la grande route jusqu'à

Trente, où j'étais obligé de la quitter, vu la position respective des

deux armées. Je pris donc par le col de Lugano, et descendis par

Citadelle et Bassano.

Enfin, le 21 de grand matin, j'étais rendu à Vicence, où se trouvait le

quartier général autrichien. Peu après, je me fis annoncer chez le

général Hiller, et lui remis la dépêche concernant les détails

accessoires de ma mission, et qui lui prescrivait de me fournir

l'uniforme d'un officier supérieur de son état-major général; tout fut

arrangé de la sorte, et le 22, avant la pointe du jour, je partis de

Vicence, déguisé et sous le nom d'un major Eberle pour Stradi-Caldiera,

où je remis une lettre du général Hiller au général Pflachner, qui

commandait les avant-postes, dans laquelle il lui était enjoint de me

faire donner de suite un cheval de hussard, et de me faire accompagner

par un trompette aux avant-postes français.

Bientôt après, j'avais passé les dernières vedettes autrichiennes, et,

avançant sur la grande route de Vérone, j'aperçus dix minutes plus tard

un piquet de chasseurs à cheval; je fis donner le signal d'usage, et

dans quelques instants un officier vint pour me recevoir; il me dit

(comme c'est l'usage général) que je ne pouvais passer en aucun cas

jusqu'au quartier général du vice-roi, vu que le général Rouyer, qui

commandait les avant-postes français, avait les instructions générales

pour se faire remettre toutes les dépêches apportées par un

parlementaire quelconque. Comme cette difficulté était prévue, je lui

remis une lettre écrite par moi, mais cachetée par le général Hiller, et

dans laquelle je prévenais le prince que des communications de la plus

haute importance devaient lui être faites verbalement. Puis j'ajoutais

que, en tous cas, je ne quitterais pas les avant-postes avant la réponse

du vice-roi. L'officier partit au galop, et revint bientôt après pour

m'annoncer que le général Rouyer venait d'expédier un aide de camp afin

de porter ma lettre à Vérone.

J'attendis trois heures environ, au bout desquelles on vint m'annoncer

que le prince me recevrait dans l'église du petit village de

San-Michèle, qui se trouvait à peu près à mille cinq cents pas des

avant-postes; j'eus les yeux bandés, comme c'est l'usage en pareil cas,

et je fus conduit à cette église, où on ôta de nouveau le mouchoir.

Quinze minutes après, le prince Eugène descendit de cheval et entra dans

le local où je me trouvais; il me reconnut à l'instant même où je lui

remis la lettre du roi, et puis se tourna vers les officiers de sa

suite, en disant: «Comme nous n'avons rien à cacher à Monsieur dans un

pays ouvert, j'aime autant respirer en plein air.» Nous sortîmes donc

tous, et, tandis que la suite se tenait près du péristyle de l'église,

le vice-roi se promenait avec moi à cent pas de distance.

Ce n'est qu'après m'avoir demandé des nouvelles de la santé de son

auguste beau-père que le prince ouvrit sa lettre; il la lut deux fois,

ainsi qu'une note qui y était incluse, et puis me dit, sans la moindre

hésitation: «Je suis bien fâché de donner un refus au roi, mon

beau-père, mais on demande l'impossible.»

C'est ici, madame, où la partie importante de ma narration paraît

commencer seulement, qu'elle est, pour ainsi dire, déjà terminée; car

tout le reste de cette conversation roula sur les mêmes termes. J'avais

beau me servir des expressions mille fois rebattues de politique,

d'utilité, d'intérêt du moment, etc., etc., avec les deux mots bien

simples du devoir, de la reconnaissance et de la sainteté du serment

prêté, l'avantage restait toujours du côté du prince. Cependant

j'essayerai de retracer encore à Votre Altesse Royale textuellement

quelques phrases prononcées par le feu prince, son illustre époux.

Lorsque je lui parlais du sort de ses enfants, il me dit: «Certainement

j'ignore si mon fils est destiné à porter un jour la couronne de fer;

mais, en tout cas, il ne doit y arriver que par la bonne voie.» Puis,

lorsqu'il apprit par moi que les puissances alliées étaient bien

décidées à passer le Rhin avec des forces supérieures, il me répondit:

«On ne peut nier que l'astre de l'Empereur commence à pâlir; mais c'est

une raison de plus pour ceux qui ont reçu de ses bienfaits de lui rester

fidèles.» Et puis il ajouta que même les offres qui venaient de lui être

faites ne resteraient pas un secret pour l'Empereur. Enfin, lorsque,

comme dernier argument, je commençais, ainsi que mets instructions me le

prescrivaient, de lui parler des dispositions assez claires que le roi

Joachim avait témoignées de traiter avec les souverains alliés, et

lorsque j'ajoutais qu'avant six semaines son flanc droit se trouverait

exposé, compromis peut-être, le prince me dit: «J'aime à croire que vous

vous trompez; si toutefois il en était ainsi, je serais certainement le

dernier pour approuver la conduite du roi de Naples; encore la situation

ne serait-elle pas exactement la même: lui est souverain; moi, ici, je

ne suis que le lieutenant de l'Empereur.» Enfin notre conversation se

termina exactement comme elle avait commencé; la résolution du prince

resta inébranlable.

Pour ce cas, j'avais l'ordre de le prier de déchirer en ma présence la

lettre du roi de Bavière, ainsi que la note incluse, ce qu'il fit à

l'instant même; puis il me dit qu'il allait rentrer à Vérone, et que là

il écrirait une lettre à son beau-père pour lui expliquer les motifs de

son refus; puis il appela le général Rouyer, l'engagea à me faire dîner

avec lui, et remonta à cheval avec toute sa suite.

Vers huit heures du soir, ce même jour, 22 novembre, un officier

d'ordonnance m'apporta la lettre en question, et je quittai San-Michèle

immédiatement après pour regagner les vedettes autrichiennes. Le

lendemain de grand matin, je me présentai chez le général Hiller pour

lui dire en peu de mots que ma mission n'avait pas réussi, et vers le

coucher du soleil, après avoir repris mon uniforme bavarois, je repartis

pour l'Allemagne. Mes instructions portaient de me rendre d'abord à

Carlsruhe, où le roi Maximilien-Joseph avait eu l'intention de se

rendre; ce fut là que je lui remis la réponse du prince Eugène. Il la

lut en disant: _Je le leur avais bien dit_, la recacheta aussitôt, et

m'ordonna de repartir immédiatement pour Francfort, afin de la remettre

au prince Metternich, et de lui faire de vive voix un rapport sur ma

mission.

J'arrivai à Francfort le 30 novembre au matin, et m'acquittai

sur-le-champ de ce qui m'était prescrit. M. de Metternich me dit combien

il regrettait que la démarche eût échoué, tout en rendant la justice la

plus entière au beau caractère du prince: ensuite il ajouta qu'il

communiquerait la réponse du prince aux souverains alliés, et qu'il la

renverrait plus tard au roi par un courrier de cabinet.

C'est ici, madame, que ma narration est finie. Peut-être Votre Altesse

Royale la trouvera-t-elle incomplète, mais j'ose compter sur son

indulgence. J'ai dit tout ce que ma mémoire avait gardé, et vingt-trois

ans ont passé depuis. Le point essentiel pour l'histoire est toujours de

savoir que le prince a non-seulement fait ce que l'honneur exigeait,

mais qu'il n'a pas même hésité un seul instant à le faire.

En me mettant aux pieds de Votre Altesse Royale, j'ai l'honneur d'être

avec le plus profond respect, madame,

De Votre Altesse Royale, le très-obéissant, très-soumis et très-dévoué

serviteur,

Signé: LE PRINCE AUGUSTE DE LA TOUR ET TAXIS, Général major à la suite

de l'armée.

Pour l'authenticité de la signature là-dessus.

Le secrétaire général au ministère de la guerre,

(L. S.)

Munich, le 15 novembre 1836.

Signé: GLOCKNER.

Le soussigné, secrétaire intime au ministère des affaires étrangères de

Bavière, certifie l'authenticité de la signature ci-contre du secrétaire

général au ministère de la guerre.

Munich, le 15 novembre 1836.

(L. S.)

Par autorisation du ministre.

Signé: GESSELS.

Pour copie conforme,

Munich, le 15 novembre 1836.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (9/9) · 第 52 / 105 题