Gradisca, le 15 octobre 1813.
Mon bon père,
Je reçois à l'instant votre lettre du 8 courant. Votre coeur sentira
facilement tout ce que le mien a dû souffrir en la lisant. Encore si je
ne souffrais que pour moi! mais je tremble pour la santé de ma pauvre
Auguste lorsqu'elle sera informée du parti que vous vous êtes cru obligé
de prendre.
Quant à moi, mon bon père, quel que soit le sort que le ciel me réserve,
heureux ou malheureux, j'ose vous l'assurer, je serai toujours digne de
vous appartenir, je mériterai la conservation des sentiments d'estime et
de tendresse dont vous m'avez donné tant de preuves.
Vous me connaissez assez, j'en suis sûr, pour être convaincu que dans
cette pénible circonstance je ne m'écarterai pas un instant de la ligne
de l'honneur ni de mes devoirs; je le sais, c'est en me conduisant ainsi
que je sois certain de trouver toujours en vous pour moi, pour votre
chère Auguste, pour vos petits-enfants, un père et un ami.
Le hasard m'a offert une occasion de faire pressentir le général Hiller
sur un arrangement tacite par lequel nous demeurerions, lui et moi, dans
les positions que nous occupons, c'est-à-dire sur les deux rives de
l'Isonzo; je ne sais ce qu'il répondra; mais, vous le sentirez, je ne
puis faire au delà. Si cette première proposition est jugée
insuffisante, si la fortune m'est à l'avenir aussi contraire qu'elle m'a
été favorable jusqu'à présent, je regretterai toute ma vie qu'Auguste et
ses enfants n'aient pas reçu de moi tout le bonheur que j'aurais voulu
leur assurer; mais ma conscience sera pure, et je laisserai pour
héritage à mes enfants une mémoire sans tache.
Je ne sais, mon bon père, ce que votre nouvelle position vous rendra
possible. Je ne vous recommande pas votre gendre, mais je croirais
manquer à mes premiers devoirs si je ne vous disais pas: Sire, n'oubliez
ni votre fille ni vos petits-enfants.
Je suis, mon bon père, avec les sentiments de respect et de tendresse
que vous me connaissez et que je vous ai voués pour la vie.
Votre bien affectionné fils,