Vienne, le 14 février 1831.
Monsieur le maréchal,
Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29
janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données
principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le
souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la
Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de
l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de
force et de développement dans la direction du nord que dans celle du
sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon
raisonnement.
Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la
mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le
canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva.
Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes
les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du
gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les
perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté
beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous
les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les
distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à
peu de frais.
Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le
Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer
Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit
qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été
fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et
ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la
Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable,
ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés
que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient
surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont
presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.
Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité
du commerce.
Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime.
Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y
recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales
de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la
plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis
Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut
passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du
détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de
Saint-Pétersbourg aux États-Unis.
La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord
fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à
se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa
navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.
Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à
la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en
Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre
ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont
susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force,
productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y
existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour
Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me
permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des
principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.
Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui
ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète
disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à
cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine,
alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe;
cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en
Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des
céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on
est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les
années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont
fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont
pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.
J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence
d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs
terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant
l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans
des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un
comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la
Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.
Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent
l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je
m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui
s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni
peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les
côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la
Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les
émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur;
aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la
Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent,
pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni
reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la
production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais.
L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de
l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit
éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc
pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait
naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause
permanente.
J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de
la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement.
Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou,
de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De
Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574;
de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don,
de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui
suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce
midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la
force de l'empire russe.
L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de
la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une
grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les
maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg,
de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le
sol.
Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer
pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la
production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des
bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les
dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles
voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre,
compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière
évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher.
La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de
profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale
des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des
réparations à faire sur d'aussi grandes distances?
Dans les pays assez riches pour que des associations particulières
puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction:
c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve
ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les
États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à
payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il
en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de
ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien
particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les
construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg
prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à
vaincre que des montagnes.
Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus
brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu,
monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses
colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement
l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu
d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette
population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un
instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le
gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de
Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le
général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes
gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et
formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous
parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans
l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré
d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une
décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation
de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur
n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies
redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent,
depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée
générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point
colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie
administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la
réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été
donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole
agricole qu'exerçaient ces colonies.
Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk.
On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce
gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine
mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les
Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent,
propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il
faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des
prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer,
parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.»
Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en
possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car
chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus
belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans
leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement
qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration
coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des
prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt
des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les
petits propriétaires auront à en souffrir.»
Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas
populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre
branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le
général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais
en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les
plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez
riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de
vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré.
Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un
nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable;
chaque régiment en comptait plusieurs milliers.
Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de
Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit
propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les
plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais
communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et
fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de
luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années
suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la
cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de
cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le
choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix
fixé par le gouvernement.
Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le
pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion
personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des
colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce
phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats
obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil
de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des
moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte
positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que
le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue
série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi
intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.
Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.