Industrie

LE SUCRE DE CANNE ET LE SUCRE DE BETTERAVE..

(Suite.--Voir p. 90.)

Les sucres de la Guadeloupe et de la Martinique se vendent aujourd'hui

dans les ports, droits acquittés, 63 fr. les 50 kilogrammes, bonne

qualité ordinaire, desquels il faut retrancher 24 fr. 75 c. pour les

droits. Il restera alors 38 fr. 25 c, sur lesquels il faudra payer, tant

aux colonies que dans la métropole, une foule de frais divers dont nous

allons donner le détail, et qui ne peuvent s'évaluer en bloc à moins

d'une vingtaine de francs et plus. Ces frais sont, aux colonies, outre

une taxe de 10 p. 100, le coût de la barrique vide, avec le fond, les

cercles et les clous, le fret de l'embarcadère au port d'embarquement,

le roulage, le pesage et le magasinage pendant un mois au moins, le

droit colonial de 1 fr. 70 c. par 100 k., et enfin, comme les colons

placés dans l'intérieur des terres ne vendent pas eux-mêmes, une

commission de vente de 5 p. 100. A ces frais déjà subis par le sucre au

moment où il quitte la colonie pour arriver dans un port de la

métropole, il faut actuellement ajouter la perte de poids par suite du

coulage pendant la traversée, le coulage en magasin, la tare, les

escomptes afférents à chaque opération, l'assurance, le courtage et la

police d'assurance, et enfin le droit de douane dont nous avons parlé.

Mais ce n'est pas tout encore. De nouveaux frais l'attendent après qu'il

est entré dans le port: ceux de tonnelier, de port en magasin, de

magasinage pendant un mois au moins, d'assurance contre l'incendie, de

courtage de vente, de commission de vente et de garantie qui sont de 3

p. 100. C'est à peine si, tous ces frais déduits, il restera un colon de

quoi couvrir son prix de revient. Dans l'hypothèse la plus favorable, il

aura, en sus de ses frais de production et de fabrication, 2 fr. ou 1

fr. Avec cette somme modique et presque dérisoire, il faut acquitter

l'impôt local et les autres charges coloniales, pourvoir au

renouvellement, à l'entretien du matériel et du personnel de la

sucrerie, payer non-seulement l'intérêt des capitaux engagés, mais

encore celui des capitaux empruntés, et enfin avoir ses bénéfices. Or,

c'est ce qui est matériellement impossible. Pour que le colon fût au

niveau de ses charges, il faudrait qu'il lui restât, y compris le prix

du sucre, un minimum de 23 fr. 50 c. par 50 kilog. de sucre vendu. En ce

moment, les entrepôts sont encombrés de 52 millions de kilog. de sucre

colonial, qui ne peuvent trouver d'acheteurs; par conséquent, ils

renferment une quantité de sucre qui peut suffire à la consommation de

la France pendant plus de cinq mois.

Qu'on ne s'étonne donc pas que les colons n'apportent à leur régime

intérieur aucune modification, qu'ils n'améliorent pas leurs procédés de

fabrication, qu'ils ne réduisent pas leurs frais par l'achat et

l'importation de machines. Les colons sentent toute l'importance de ces

progrès; ils comprennent combien leur réalisation aurait d'influence et

sur leur bien-être et sur la prospérité future des colonies, mais leur

situation misérable les met dans l'impossibilité de faire les avances

nécessaires.

Toutefois nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d'un essai qui a

été dernièrement tenté à l'île Bourbon, et qui, si le succès répond aux

espérances qu'il a fait concevoir, pourrait être pour nos colonies le

commencement d'une nouvelle ère; nous voulons parler de la sucrerie qui

s'y est établie sous le nom de sucrerie _Vincent._

Nous avons exposé plus haut la nécessité où l'on est aux colonies de

réunir aujourd'hui la production et la fabrication sur la même sucrerie;

il ne peut ainsi exister aux colonies que deux classes d'individus: les

maîtres et les esclaves. Les premiers sont exclusivement propriétaires

du sol, et ils ne vivent qu'à la condition d'être à la fois grands

propriétaires agricoles et grands fabricants. De classe moyenne, il en

existe à peine, car on ne saurait donner ce nom à quelques mulâtres, à

des nègres affranchis, à quelques artisans, ou à des journaliers ou

ouvriers vivant de leurs salaires. Cet état de choses complique

singulièrement la grande question de l'esclavage en ce qu'elle ne permet

pas l'existence d'une propriété territoriale intermédiaire. Quelle

serait, en effet, la position d'un individu qui voudrait cultiver et

produire du sucre avec quelques hectares de terre? Ses frais iraient

immédiatement bien au-delà de ses produits, et il devrait aussitôt

cesser une industrie qui ne pourrait que le conduire à la misère.

A l'appui de ces réflexions, nous croyons devoir placer ici quelques

chiffres indiquant la population coloniale et ses deux grandes

divisions. Nous les trouvons consignés dans un état publié en 1838 par

le ministère de la Marine. Ces chiffres ont depuis fort peu changé. La

Martinique comptait alors une population libre de 40,013 individus, non

compris la garnison et les fonctionnaires non propriétaires. La

population esclave montait à 77,459. A la Guadeloupe, il y avait 32.059

individus libres, et 95,609 esclaves des deux sexes. La Guiane française

comptait une population libre de 5,036 individus, sur une population

esclave de 10,592; et enfin, à Bourbon, il y avait 30,803 personnes

libres; le nombre des esclaves était de 69,296. Depuis ce temps, il y a

eu dans chacune de ces colonies un assez grand nombre

d'affranchissements, qui, avec le temps, contribueront peut-être à créer

le germe d'une population d'ouvriers, mais qui, avec la constitution

actuelle du travail aux colonies, convertiront difficilement les

individus libérés en petits propriétaires.

A Bourbon, on vient de fonder une sucrerie sur un nouveau modèle, et

pourvue de toutes les machines que réclament aujourd'hui les progrès

industriels. Tout y fonctionne d'après les procédés les plus nouveaux

et les plus avancés. La plupart des appareils qui y sont employés sont

ceux dus à l'ingénieur Degrand. Mais ce qui distingue surtout cette

sucrerie de toutes les autres, c'est que c'est une véritable usine Elle

ne fait uniquement que fabriquer le sucre avec les cannes, absolument

comme le moulin fait de la farine avec le blé qu'on lui envoie. Quelle

que soit la quantité de cannes que vous ayez récoltée, vous les portez à

la sucrerie, qui les convertit en sucre pour un salaire, qui se paie

soit en argent, soit, ce qui est plus habituel, en nature. Le succès de

cette sucrerie a déjà déterminé rétablissement d'autres usines

semblables, et pour nos colonies, c'est tout un avenir, car elles

pourront alors envisager avec moins de terreur les grandes questions

dont la solution, la discussion même, les inquiètent et les tourmentent.

Du moment ou le colon pourra fabriquer ailleurs que chez lui, il se

formera une propriété agricole intermédiaire, et le sol, morcelé plus

qu'il ne l'est aujourd'hui, produira la formation d'une classe moyenne

dans les rangs inférieurs de laquelle il sera facile de trouver des

travailleurs, soit cultivant par eux-mêmes, soit salariés.

Examinons actuellement quelle est la production sucrière de nos Antilles

et celle de nos autres colonies à sucre. Réunies, elles peuvent produire

aujourd'hui annuellement de 80 à 85 millions de kilogrammes. Dans ce

chiffre la Guadeloupe figure pour 33 à 40 millions: la Martinique pour

25 à 30 millions; Bourbon pour 15 à 20 millions; Cayenne enfin, pour 2

millions de kilogrammes. En 1810, année du maximum, cette colonie nous

en a fourni 2.111.115 kilog.

Nos colonies toutefois n'ont pas toujours donné une semblable

production. Ruinées pendant l'occupation anglaise, elles ne donnaient

plus, quand elles sont rentrées en notre pouvoir, que des produits

insuffisants. Aussi une ordonnance du 23 avril 1814 dut-elle admettre

les sucres étrangers à concourir sur le marché, sans distinction

d'origine, avec les sucres des colonies françaises, au droit uniforme de

40 fr. par 100 kilog., droit, du reste, qui fut bientôt modifié par la

loi du 17 décembre de la même année.

D'après les recherches de M. Moreau de Jonnès, le produit en sucre brut

d'un hectare cultivé en cannes dans nos colonies donne les résultats

suivants:

Martinique..... 1,150 kilog. de sucre brut.

Guadeloupe..... 1,500

Guyane......... 1,530

Bourbon........ 1.600

Ainsi à la Guadeloupe, que nous prenons par exemple, un hectare cultivé

en cannes donne 1,500 kilog. de sucre brut qui sont fournis par 12,712

kilog. de vesou. En admettant que l'imperfection des machines ou celle

des procédés de fabrication laisse au moins un tiers du jus dans la

bégasse, nous aurons à la Guadeloupe une quantité de 19,000 kilog. de

vesou par hectare. Dans l'Inde, un hectare donne aujourd'hui 32.000

kilog. En appliquant ici le même raisonnement qu'à notre colonie des

Antilles, c'est-à-dire en tenant compte d'un tiers de jus laissé dans la

bégasse, nous aurons pour chiffre total celui de 48,000 kilog.

La consommation du sucre, restreinte presque partout, et surtout en

France, par des droits élevés, ne s'est augmentée depuis un certain

nombre d'années que d'une manière insensible. En France, elle est de 4

kilog. par tête environ. En Belgique, elle atteint à peine ce chiffre.

En Angleterre, où l'usage du thé et des boissons chaudes est plus

général que dans les autres pays, la consommation s'élève à 8 kilog. par

individu. A la Havane, elle est de 16 kilog.

Ces chiffres sont ceux qui sont le plus généralement adoptés, comme

approchant le plus de la vérité. Car Neuman, qui a voulu fixer pour

chaque pays de l'Europe la consommation en sucre, est tombé dans de

graves erreurs. Il nous suffira de dire que, l'évaluant en masse à

1.011.000.000 de livres, il porte la part de l'Angleterre à 321.500.000

livres, celle de la Belgique à 60 millions, et fait descendre celle de

la France à 178.500.000 livres. Cette proportion donnerait à

l'Angleterre une consommation annuelle par tête de 20 livres, et à la

Belgique de 15, proportion évidemment exagérée, tandis qu'en France la

moyenne est supérieure au chiffre des évaluations de ce statisticien.

(La suite à un prochain numéro.)

L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843 · 第 16 / 31 题