[Illustration:]
§ VI.--Léonor trouve le repos.
Don Christoval et Léonor avaient loué une petite maison dans l'île, non
loin de la demeure du chanoine Sulzer, dont ils avaient fait leur ami.
Ils vivaient la parfaitement heureux.
Don Sébastien leur envoyait tous les trois mois un quartier des rentes
de don Christoval, et ce revenu, qui dans une ville eut été à peine
suffisant, leur faisait à Reichenau une véritable opulence, jusqu'à leur
donner un superflu dont Léonor soutenait quelques pauvres familles. Le
nécessaire leur coûtait peu, et leurs plaisirs ne leur coûtaient rien.
Ces plaisirs consistaient dans la promenade, la lecture, la musique.
Souvent ils allaient s'asseoir au pied d'une grande croix plantée sur le
point le plus élevé de l'île, au milieu des vignes. Du haut de ce
belvédère-, ils jouissaient d'une vue ravissante: ils dominaient tout le
lac, à l'extrémité duquel l'oeil découvrait, au midi, les tours de
Constance inondées de lumière, qui semblait une ville fantastique perdue
dans les nuages; de l'autre côté se découpaient sur un fond clair les
sombres ruines de quelques manoirs féodaux, perchés comme de vieux nids
de vautours sur ces montagnes bizarres qu'on appelle en allemand le
Mont-aux-Grues et les Monts-Jumeaux; en face s'allongeaient sur la rive
de riantes collines, et, sur un dernier-plan, beaucoup plus reculé,
montaient plusieurs étages de glaciers, dont les cimes colossales,
éblouissantes de neige, se confondaient avec le ciel. Cette croix était
le but favori de leurs courses, soit au lever de l'aurore, soit au
coucher du soleil. Assis sur un banc de bois, en présence de cette belle
nature, d'un aspect si divers et si paisible, ils aimaient à repasser le
souvenir de leurs aventures, et finissaient par remercier la Providence
qui leur avait inspiré de venir se réfugier dans l'île sainte.
Quelquefois ils apportaient avec eux une guitare, et s'amusaient à
chanter les airs les plus caractéristiques de l'Espagne, boléros,
tirannas, séquidilles, parmi lesquels on pense bien que _Marinero del
alma_ n'était pas oublié. Léonor prenait plaisir aussi à imiter
d'inspiration ces mélodies arabes que les Bohémiennes font entendre dans
les villages, à la porte des auberges, et qui sont connues en Espagne
sous le nom de _cagjias_. Ce sont des tenues plaintives brusquement
entremêlées de quelques notes rapides, au gré de la chanteuse; et ce
chant empreint d'une tristesse ardente et passionnée, ce chant
capricieux, dépourvu de rhythme, impossible à noter, se prolonge
indéfiniment, toujours changeant et varié, sur deux ou quatre mesures
d'un accompagnement monotone et invariable; ou plutôt ce n'est pas un
chant: ce sont des sanglots, des cris, des soupirs, même des éclats de
rire, quelque chose en un mot qui bouleverse l'âme et dont il est
impossible de donner une idée à qui ne l'a pas entendu. La belle voix de
Léonor, secondée d'un goût exquis, rendait toutes ces émotions, toutes
ces nuances avec un accent irrésistible. Les bonnes gens qui
travaillaient aux vignes s'arrêtaient pour écouter, et après une ou deux
minutes d'extase, ils reprenaient leur ouvrage en disant: «Ce sont les
Espagnols.»
Don Christoval avait beaucoup aimé la botanique; ce goût se réveilla en
présence d'une nature qui offrait si abondamment de quoi le satisfaire.
Don Christoval et dom Sulzer, qui malgré son âge était encore robuste et
grand marcheur, faisaient ensemble de longues excursions dans l'île ou
dans les contrées avoisinantes. Léonor, dans les premiers temps, les
accompagnait; mais la naissance d'un fils, en lui imposant de nouveaux
devoirs, l'empêcha de chercher au dehors des distractions. A quoi bon
d'ailleurs? Tous les plaisirs pour elle n'étaient-ils pas rassemblés
autour de ce berceau, autour de ce berceau une famille s'était fondée;
le chanoine Sulzer avait été le parrain du petit Carlos; le bon
vieillard était fou de son filleul. Il faut renoncer à décrire la joie
triomphante de don Christoval. Enfin la venue de cet enfant était, comme
le disait dom Sulzer, une bénédiction visible du ciel, qui l'envoyait
aux père et mère comme un gage de pardon et la promesse d'un long
bonheur dans l'avenir.
A l'époque où nous sommes arrivés, le petit Carlos pouvait avoir huit ou
dix mois; il venait à merveille. Un matin, sa mère l'avait conduit dans
un grand enclos joignant le chevet de l'église, ou souvent elle allait
s'asseoir au soleil, cachée entre les contre-forts du choeur, un livre
ou sa broderie à la main, tandis que l'enfant se roulait sur l'herbe et
cueillait des primevères et des marguerites. Ce lieu paraissait avoir
servi de cimetière aux anciens moines, car on y voyait encore çà et là
quelque large pierre sépulcrale, ensevelie au niveau du sol, et dont la
mousse avait effacé l'inscription. Ce jour là donc, en l'absence de son
mari qui herborisait avec dom Sulzer, Léonor était dans son boudoir,
comme elle l'appelait; elle tenait son fils sur ses genoux et le faisait
jooer, lorsqu'elle s'entendit appeler à grands cris à la porte de
l'enclos. Elle reconnut la voix du petit messager qui apportait
ordinairement les lettres de Constance. Justement on attendait des
nouvelles de don Sébastien. Léonor déposa l'enfant sur une vieille tombe
et courut vers le chemin. C'était effectivement une lettre; mais sitôt
que la pauvre femme eut jeté les yeux sur l'adresse et reconnu
l'écriture, elle pâlit et trembla au point qu'elle fut obligée de
chercher un appui contre le mur. Elle fut quelque temps avant d'oser
rompre le cachet, tant il lui semblait que ce papier sinistre était
rempli de douleurs et d'amertume. Elle l'ouvrit enfin et lut ce qui
suit:
Ma nièce (bien que vous soyez indigne de ce nom), Vous avez souillé
l'antique honneur de notre famille;
«Vous avez abandonné, désolé, celui qui vous avait élevée et qui
remplaçait votre père;
«Vous avez trahi votre Dieu!
«Ne vous flattez pas que tant de crimes demeurent impunis.
«La Providence n'a pas voulu que je quittasse la vie avant d'avoir
découvert l'asile où vous cachez votre honte. Voici _ma dernière,
volonté_: Je confie au ciel le soin de l'exécuter. «Vous, votre complice
et vos enfants, si vous en avez, soyez Maudits! Je vous donne ma
malédiction comme prêtre et comme père! je vous la donne étant sur mon
lit de mort. Quand vous lirez ces lignes, dernier effort de ma main
défaillante, je n'existerai plus, et ma vengeance aura commencé, car les
morts se vengent, Léonor! Vous l'éprouverez. Adieu!»
Léonor, en achevant cette horrible lettre, sentit un nuage descendre sur
sa vue; elle fut quelques minutes sans rien distinguer, sans rien
entendre, frappée de stupeur et près île évanouir. Peu à peu cependant
la respiration lui revint, des pleurs se faisant passage la soulagèrent,
et elle essaya de marcher. Son regard, attaché à terre, était obscurci
par les larmes: elle arriva machinalement à l'endroit où elle avait
laissé son Carlos. Tout à coup elle vit devant elle l'enfant couché à la
renverse sur la pierre, immobile, ses petits bras étendus et la bouche
ouverte, d'où sortait le chapelet que sa mère lui avait laissé pour
jouer. Le pauvre enfant l'avait porté à sa bouche et en avait avalé les
premiers grains; il s'était étranglé! Ce chapelet était celui de la
soeur Dorothée, soigneusement conserve par Léonor, _afin qu'il lui
portât bonheur!_
Les cris de la malheureuse mère attirèrent du monde. On s'empressa de
porter secours à l'enfant; mais on reconnut bientôt que tout secours
était inutile. Dès qu'elle eut acquis cette affreuse certitude, Léonor
tomba sans mouvement sur la pierre, à côté de son fils. Quelqu'un
survenant à l'improviste, à qui l'on aurait dit: «De ces deux corps,
l'un est un cadavre,» n'aurait su discerner lequel. On les emporta l'un
et l'autre. Don Christoval, qui revenait avec dom Sulzer, voyant de loin
la foule se diriger vers sa maison, courut, et put croire en arrivant
que le même coup lui avait ravi sa femme et son fils.
Léonor ne recouvra l'usage de ses sens que pour faire craindre la perte
de sa raison. Pendant huit jours elle fut en proie à une lièvre ardente,
accompagnée d'un délire presque continuel. Dans ses transports, elle
demandait son fils; elle exigeait qu'on le lui apportât; elle
l'entendait pleurer dans la chambre voisine. Elle lui parlait, tâchait
de l'apaiser de la voix, en lui disant les choses les plus tendres et
s'emportant contre la méchanceté de ceux qui les séparaient. Dans
d'autres moments, elle voyait son oncle auprès d'elle. Alors, la maladie
lui prêtant des forces, elle se mettait à genoux sur son lit, et, les
mains jointes convulsivement, elle suppliait l'archevêque de lui faire
grâce: «Mon oncle, mon oncle, criait-elle, retirez votre main,
rendez-moi notre Carlos! c'est vous qui l'avez pris, je le sais bien!
vous l'avez caché dans votre tombeau! Laissez-moi l'y chercher; je suis
sûre que je l'y trouverai. Oh! mon bon oncle! nous vous aimerions
tant!... Ah! voilà mon oncle qui va nous bénir!... O ciel! il me frappe,
il me maudit, il m'écrase! Mon oncle, mon oncle, pardon! retirez votre
main!»
A ces crises succédaient des heures d'abattement inerte, pendant
lesquelles la malade semblait anéantie. Don Christoval veillait
assidûment à son chevet, et montrait une force d'âme et une présence
d'esprit incroyables. Le médecin qu'on avait fait venir de Constance
était un praticien habile et expérimenté, mais toute son habileté et son
expérience étaient ici en défaut; il ne savait que dire.
Le neuvième jour cependant il conçut une lueur d'espoir; la fièvre tomba
tout à coup d'elle-même, et, pour la première fois, Léonor reconnut son
mari. Cet état se soutint deux jours; on essaya de la nourrir un peu;
elle s'y prêta, et la tentative réussit. Don Christoval, qui s'était
préparé pour un second sacrifice, ressentit une joie aussi vive, aussi
pleine que s'il n'eût éprouvé aucune perte. Devant l'idée de conserver
Léonor, la mort de Carlos disparut. Telle est la pauvreté et
l'étroitesse de l'âme humaine, qu'un seul sentiment, une seule
jouissance l'absorbe tout entière; encore bien souvent est-ce trop
d'une!
Le soir de ce second jour, dom Sulzer venait de se retirer, assuré,
disait-il, de la convalescence de Léonor; la garde aussi était allée
prendre quelques instants de repos, don Christoval veillait seul près de
la malade. Elle était moitié assise, moitié couchée, la tête
languissamment appuyée contre la poitrine de son mari dont elle serrait
la main dans la sienne, et comme abritée sous le bras qui l'entourait.
Il v eut un long silence rempli de calme et de douceur; ce fut Léonor
qui le rompit d'une voix faible et sans quitter sa position:
«Don Christoval, dit-elle, voyons si vous avez bonne mémoire: vous
souvenez-vous où nous nous sommes rencontrés pour la première fois?
--Certainement, mon amie; je vous avais entrevue au salut, à la
cathédrale, mais vous ne m'aviez pas remarqué. La première fois que nous
échangeâmes un regard, ce fut à ce combat de taureaux sur la
Plaza-Mayor; vous étiez avec les dames de la famille de Médina-Sidonia.
--Le bruit courait alors que vous étiez amoureux d'Inès de Médina
Sidonia.
--Comment l'avez-vous su?
--Inès me le dit elle-même; entre femmes on se confie bien des choses.
Cette confidence me fit de la peine, et pourtant je ne vous connaissais
que depuis quelques heures et seulement pour vous avoir aperçu.
--Il avait été question de cela en effet; mais du moment que je te vis,
ma Léonor, je fis serment que tu serais ma femme, quels que fussent les
obstacles qui s'élevaient entre nous.
--Tu as tenu ton serment, mais au prix de quels sacrifices, mon ami!
--Et toi, Léonor, le rappelles-tu de quelle façon je parvins à le
remettre un billet?
--Si je me le rappelle!... C'était au Prado, où je me promenais avec ma
duègne.
--Je vous avais suivies pendant toute la promenade.
--Sans doute. Crois-tu que je ne l'eusse pas remarqué? Au moment où nous
remontions en carrosse, une espèce de pauvre nous aborda sous prétexte
de nous demander l'aumône. J'eus la présence d'esprit de faire monter
Léonise la première, et ce fripon de mendiant, au lieu de recevoir une
pièce de monnaie, me glissa effrontément une lettre dans la main; après
quoi, il s'éloigna en me comblant de bénédictions pour ma charité, si
bien que Léonise me gronda et m'appela prodigue.
--Jamais bénédictions ne furent plus justes ni plus sincères; car le
pauvre mendiant était au comble de ses voeux: il s'était attendu à un
refus exprimé avec colère, et la jeune dame en recevant le papier
s'était contentée de rougir, elle avait même souri légèrement.
--Oh! non, je vous promets que je n'ai pas souri!
--Oh! si, j'en suis très-sûr, et vous pouvez m'en croire.
--Je vous crois donc.
--Mais mon espoir fut bientôt renversé, quand j'appris que l'archevêque
venait d'enfermer sa nièce chez les nonnes de Sainte-Claire avec, le
projet arrêté de lui faire prendre le voile. Je fus au désespoir.
J'allai consulter Sébastien, et ce fut lui qui me suggéra le plan dont
je me servis avec succès. Il savait que le jardinier du couvent avait
besoin d'un garçon.
--Comment savait-il cela?
--Ma foi, je n'ai pas poussé la curiosité si loin. Mais en général ce
brave Sébastien avait toujours une abondante provision de renseignements
pareils. Il en recueillait de tous côtés, soit pour son usage, soit pour
celui de ses amis. C'était un héros d'aventures comparable à don Galaor.
--Quel mauvais sujet! Enfin vous séduisîtes ce malheureux José?
--Non, pas d'abord. Je me présentai comme un véritable garçon jardinier,
en lui avouant que je n'étais peut-être pas très au courant du métier;
mais je promis en revanche tant de zèle et de soumission qu'il
m'accepta, et pendant huit jours, Sanche travailla très-sérieusement et
très-maladroitement au jardin. Je m'étais imaginé que les religieuses
venaient quelquefois s'y promener, mais je n'en vis qu'une seule, et ce
n'était pas celle que je cherchais ni que je pouvais essayer de mettre
dans mes intérêts: c'était l'abbesse elle-même! Un jour que j'étais
occupé à tailler des rosiers, je la vis paraître au bout de l'allée avec
votre oncle. Ils semblaient absorbés dans un entretien sérieux et
venaient à moi. Et vite! je fis deux bouquets à la hâte, et je m'avançai
pour les leur offrir. Ils les prirent en riant de ma tournure gauche et
de ma mine embarrassée; mais leur préoccupation m'avait permis
d'approcher jusqu'à entendre cette phrase de l'archevêque: «Oui, ma
fille, arrangez-vous comme vous l'entendrez; arrangez-vous pour le
mieux; mais il faut qu'il en soit ainsi!»
» Cela me détermina, outre que José, irrité de ma mauvaise besogne,
parlait de me renvoyer. Je me découvris à lui. L'honnête vieillard fut
épouvanté, mécontent; mais l'ennemi était dans la place, il eût été bien
malaisé de l'en faire sortir sans esclandre. José préféra céder et me
servir. Nous conspirions ensemble, et tous les jours un nouveau moyen
était proposé, discuté et rejeté. Enfin, la mort de cette religieuse me
parut une occasion propice; il fallait la saisir et frapper un coup
hardi. Chère amie, tu sais le reste.
--Oui, je le sais; et vous, don Christoval, savez-vous quel quantième
nous avons aujourd'hui?
--Le 1er septembre. Pourquoi?
--Le 1er septembre! Cette date ne vous dit-elle rien? En ce moment nous
sommes dans l'anniversaire de cette nuit solennelle où, pour vous
appartenir, je commis un crime! C'était une nuit tout comme celle-ci; il
me semble que je m'y retrouve, que je revois les mêmes objets dans le
même ordre, éclairés par la même lumière triste et mystérieuse. Ah!
Christoval, il fallait bien vous aimer! Mais, va, je ne regrette pas ce
que j'ai fait.
--Et pourquoi le regretterais-tu? Jusqu'ici, malgré nos traverses,
n'avons-nous pas été heureux? Et nous le serons encore davantage dans
l'avenir, j'en ai la confiance et le pressentiment.
--Crois-tu? Ah! mon ami, la malédiction de mon oncle!
--Qu'importe? Penses-tu que Dieu se laisse engager par les injustices
des hommes, quels qu'ils soient?
--Il nous a enlevé notre Carlos!
--- C'est une épreuve qu'il nous envoie, la plus grande et probablement
la dernière de toutes; mais ce n'est pas la conséquence des paroles de
l'archevêque. Quant à ce qui s'est passé dans le monastère la nuit de ta
fuite, par combien de larmes, de prières, de bonnes oeuvres, n'as-tu pas
racheté cette faute? Qu'avons-nous sacrifié, après tout? Un cadavre
insensible. L'âme qui l'habita avait connu la violence de la passion,
puisqu'elle y avait succombé. N'en doute pas, Léonor, du séjour où Dieu
l'a mise, elle a vu notre amour, nos souffrances et tes vertus: elle
nous a pardonné.»
En cet endroit, Léonor tressaillit comme réveillée en sursaut; elle
s'arracha brusquement du sein de son mari et se mit sur son séant. Ses
yeux hagards étaient fixés au fond de la chambre, sa respiration était
brève et entrecoupée; d'une voix basse et pleine de terreur:
«Christoval, dit-elle, Christoval! Vois donc! qui est là?
--Où, mon amie?
--Là! là! derrière la porte?
--Il n'y a personne.
--Si, quelqu'un.... Une ombre, un fantôme enveloppe d'un suaire.... Il
porte à la main un grand cierge allumé!
--C'est une illusion de la fièvre; ma Léonor, calme-toi.
--Le voilà au pied de mon lit.. Il se dévoile.... Ah! soeur Dorothée!...
Grâce! épargnez-moi, ayez pitié de moi!... O ma soeur, ma soeur!... Ah!
je suis perdue! mon lit brûle!... Je brûle! je brûle!»
A ces cris terribles, la garde, le médecin, étaient accourus. Ils se
regardaient, ils ne savaient que faire, tant l'épouvante les avait
saisis. Don Christoval, au désespoir, s'efforçait d'apaiser la malade en
la serrant dans ses bras et en lui prodiguant les noms les plus tendres.
Mais l'accent de cette voix, naguère si puissante sur elle, paraissait
lui être devenu subitement inconnu. Malgré les supplications et les
caresses de son mari, Léonor continuait à se débattre et à crier: «De
l'eau! de l'eau!... Une goutte d'eau!» On lui en présenta: elle repoussa
le verre: «C'est de la flamme que vous me donnez!... Oh ciel! quoi!
personne n'aura pitié de mes tortures!... Ah! Dorothée, quelle
vengeance!... Mais vous, vous qui me regardez immobiles, ètes-vous donc
aussi impitoyables qu'elle?... Oh! je brûle! j'étouffe!... Christoval,
tu ne m'aimes donc plus? Sauve-moi, arrache-moi de ce bûcher!...
Christoval, à mon secours!» Et, comme il voulait la prendre dans ses
bras pour la déposer par terre, tout à coup, par une convulsion suprême,
par un effort inouï, elle se dressa tout debout, et, exhalant le reste
de ses forces dans une clameur perçante, elle retomba pesamment sur son
lit. La prédiction de la bohémienne était accomplie.