NOUVELLE. (Suite.--Voyez P.. 73 89, 105 et 121.)

[Illustration:]

§ VI.--Léonor trouve le repos.

Don Christoval et Léonor avaient loué une petite maison dans l'île, non

loin de la demeure du chanoine Sulzer, dont ils avaient fait leur ami.

Ils vivaient la parfaitement heureux.

Don Sébastien leur envoyait tous les trois mois un quartier des rentes

de don Christoval, et ce revenu, qui dans une ville eut été à peine

suffisant, leur faisait à Reichenau une véritable opulence, jusqu'à leur

donner un superflu dont Léonor soutenait quelques pauvres familles. Le

nécessaire leur coûtait peu, et leurs plaisirs ne leur coûtaient rien.

Ces plaisirs consistaient dans la promenade, la lecture, la musique.

Souvent ils allaient s'asseoir au pied d'une grande croix plantée sur le

point le plus élevé de l'île, au milieu des vignes. Du haut de ce

belvédère-, ils jouissaient d'une vue ravissante: ils dominaient tout le

lac, à l'extrémité duquel l'oeil découvrait, au midi, les tours de

Constance inondées de lumière, qui semblait une ville fantastique perdue

dans les nuages; de l'autre côté se découpaient sur un fond clair les

sombres ruines de quelques manoirs féodaux, perchés comme de vieux nids

de vautours sur ces montagnes bizarres qu'on appelle en allemand le

Mont-aux-Grues et les Monts-Jumeaux; en face s'allongeaient sur la rive

de riantes collines, et, sur un dernier-plan, beaucoup plus reculé,

montaient plusieurs étages de glaciers, dont les cimes colossales,

éblouissantes de neige, se confondaient avec le ciel. Cette croix était

le but favori de leurs courses, soit au lever de l'aurore, soit au

coucher du soleil. Assis sur un banc de bois, en présence de cette belle

nature, d'un aspect si divers et si paisible, ils aimaient à repasser le

souvenir de leurs aventures, et finissaient par remercier la Providence

qui leur avait inspiré de venir se réfugier dans l'île sainte.

Quelquefois ils apportaient avec eux une guitare, et s'amusaient à

chanter les airs les plus caractéristiques de l'Espagne, boléros,

tirannas, séquidilles, parmi lesquels on pense bien que _Marinero del

alma_ n'était pas oublié. Léonor prenait plaisir aussi à imiter

d'inspiration ces mélodies arabes que les Bohémiennes font entendre dans

les villages, à la porte des auberges, et qui sont connues en Espagne

sous le nom de _cagjias_. Ce sont des tenues plaintives brusquement

entremêlées de quelques notes rapides, au gré de la chanteuse; et ce

chant empreint d'une tristesse ardente et passionnée, ce chant

capricieux, dépourvu de rhythme, impossible à noter, se prolonge

indéfiniment, toujours changeant et varié, sur deux ou quatre mesures

d'un accompagnement monotone et invariable; ou plutôt ce n'est pas un

chant: ce sont des sanglots, des cris, des soupirs, même des éclats de

rire, quelque chose en un mot qui bouleverse l'âme et dont il est

impossible de donner une idée à qui ne l'a pas entendu. La belle voix de

Léonor, secondée d'un goût exquis, rendait toutes ces émotions, toutes

ces nuances avec un accent irrésistible. Les bonnes gens qui

travaillaient aux vignes s'arrêtaient pour écouter, et après une ou deux

minutes d'extase, ils reprenaient leur ouvrage en disant: «Ce sont les

Espagnols.»

Don Christoval avait beaucoup aimé la botanique; ce goût se réveilla en

présence d'une nature qui offrait si abondamment de quoi le satisfaire.

Don Christoval et dom Sulzer, qui malgré son âge était encore robuste et

grand marcheur, faisaient ensemble de longues excursions dans l'île ou

dans les contrées avoisinantes. Léonor, dans les premiers temps, les

accompagnait; mais la naissance d'un fils, en lui imposant de nouveaux

devoirs, l'empêcha de chercher au dehors des distractions. A quoi bon

d'ailleurs? Tous les plaisirs pour elle n'étaient-ils pas rassemblés

autour de ce berceau, autour de ce berceau une famille s'était fondée;

le chanoine Sulzer avait été le parrain du petit Carlos; le bon

vieillard était fou de son filleul. Il faut renoncer à décrire la joie

triomphante de don Christoval. Enfin la venue de cet enfant était, comme

le disait dom Sulzer, une bénédiction visible du ciel, qui l'envoyait

aux père et mère comme un gage de pardon et la promesse d'un long

bonheur dans l'avenir.

A l'époque où nous sommes arrivés, le petit Carlos pouvait avoir huit ou

dix mois; il venait à merveille. Un matin, sa mère l'avait conduit dans

un grand enclos joignant le chevet de l'église, ou souvent elle allait

s'asseoir au soleil, cachée entre les contre-forts du choeur, un livre

ou sa broderie à la main, tandis que l'enfant se roulait sur l'herbe et

cueillait des primevères et des marguerites. Ce lieu paraissait avoir

servi de cimetière aux anciens moines, car on y voyait encore çà et là

quelque large pierre sépulcrale, ensevelie au niveau du sol, et dont la

mousse avait effacé l'inscription. Ce jour là donc, en l'absence de son

mari qui herborisait avec dom Sulzer, Léonor était dans son boudoir,

comme elle l'appelait; elle tenait son fils sur ses genoux et le faisait

jooer, lorsqu'elle s'entendit appeler à grands cris à la porte de

l'enclos. Elle reconnut la voix du petit messager qui apportait

ordinairement les lettres de Constance. Justement on attendait des

nouvelles de don Sébastien. Léonor déposa l'enfant sur une vieille tombe

et courut vers le chemin. C'était effectivement une lettre; mais sitôt

que la pauvre femme eut jeté les yeux sur l'adresse et reconnu

l'écriture, elle pâlit et trembla au point qu'elle fut obligée de

chercher un appui contre le mur. Elle fut quelque temps avant d'oser

rompre le cachet, tant il lui semblait que ce papier sinistre était

rempli de douleurs et d'amertume. Elle l'ouvrit enfin et lut ce qui

suit:

Ma nièce (bien que vous soyez indigne de ce nom), Vous avez souillé

l'antique honneur de notre famille;

«Vous avez abandonné, désolé, celui qui vous avait élevée et qui

remplaçait votre père;

«Vous avez trahi votre Dieu!

«Ne vous flattez pas que tant de crimes demeurent impunis.

«La Providence n'a pas voulu que je quittasse la vie avant d'avoir

découvert l'asile où vous cachez votre honte. Voici _ma dernière,

volonté_: Je confie au ciel le soin de l'exécuter. «Vous, votre complice

et vos enfants, si vous en avez, soyez Maudits! Je vous donne ma

malédiction comme prêtre et comme père! je vous la donne étant sur mon

lit de mort. Quand vous lirez ces lignes, dernier effort de ma main

défaillante, je n'existerai plus, et ma vengeance aura commencé, car les

morts se vengent, Léonor! Vous l'éprouverez. Adieu!»

Léonor, en achevant cette horrible lettre, sentit un nuage descendre sur

sa vue; elle fut quelques minutes sans rien distinguer, sans rien

entendre, frappée de stupeur et près île évanouir. Peu à peu cependant

la respiration lui revint, des pleurs se faisant passage la soulagèrent,

et elle essaya de marcher. Son regard, attaché à terre, était obscurci

par les larmes: elle arriva machinalement à l'endroit où elle avait

laissé son Carlos. Tout à coup elle vit devant elle l'enfant couché à la

renverse sur la pierre, immobile, ses petits bras étendus et la bouche

ouverte, d'où sortait le chapelet que sa mère lui avait laissé pour

jouer. Le pauvre enfant l'avait porté à sa bouche et en avait avalé les

premiers grains; il s'était étranglé! Ce chapelet était celui de la

soeur Dorothée, soigneusement conserve par Léonor, _afin qu'il lui

portât bonheur!_

Les cris de la malheureuse mère attirèrent du monde. On s'empressa de

porter secours à l'enfant; mais on reconnut bientôt que tout secours

était inutile. Dès qu'elle eut acquis cette affreuse certitude, Léonor

tomba sans mouvement sur la pierre, à côté de son fils. Quelqu'un

survenant à l'improviste, à qui l'on aurait dit: «De ces deux corps,

l'un est un cadavre,» n'aurait su discerner lequel. On les emporta l'un

et l'autre. Don Christoval, qui revenait avec dom Sulzer, voyant de loin

la foule se diriger vers sa maison, courut, et put croire en arrivant

que le même coup lui avait ravi sa femme et son fils.

Léonor ne recouvra l'usage de ses sens que pour faire craindre la perte

de sa raison. Pendant huit jours elle fut en proie à une lièvre ardente,

accompagnée d'un délire presque continuel. Dans ses transports, elle

demandait son fils; elle exigeait qu'on le lui apportât; elle

l'entendait pleurer dans la chambre voisine. Elle lui parlait, tâchait

de l'apaiser de la voix, en lui disant les choses les plus tendres et

s'emportant contre la méchanceté de ceux qui les séparaient. Dans

d'autres moments, elle voyait son oncle auprès d'elle. Alors, la maladie

lui prêtant des forces, elle se mettait à genoux sur son lit, et, les

mains jointes convulsivement, elle suppliait l'archevêque de lui faire

grâce: «Mon oncle, mon oncle, criait-elle, retirez votre main,

rendez-moi notre Carlos! c'est vous qui l'avez pris, je le sais bien!

vous l'avez caché dans votre tombeau! Laissez-moi l'y chercher; je suis

sûre que je l'y trouverai. Oh! mon bon oncle! nous vous aimerions

tant!... Ah! voilà mon oncle qui va nous bénir!... O ciel! il me frappe,

il me maudit, il m'écrase! Mon oncle, mon oncle, pardon! retirez votre

main!»

A ces crises succédaient des heures d'abattement inerte, pendant

lesquelles la malade semblait anéantie. Don Christoval veillait

assidûment à son chevet, et montrait une force d'âme et une présence

d'esprit incroyables. Le médecin qu'on avait fait venir de Constance

était un praticien habile et expérimenté, mais toute son habileté et son

expérience étaient ici en défaut; il ne savait que dire.

Le neuvième jour cependant il conçut une lueur d'espoir; la fièvre tomba

tout à coup d'elle-même, et, pour la première fois, Léonor reconnut son

mari. Cet état se soutint deux jours; on essaya de la nourrir un peu;

elle s'y prêta, et la tentative réussit. Don Christoval, qui s'était

préparé pour un second sacrifice, ressentit une joie aussi vive, aussi

pleine que s'il n'eût éprouvé aucune perte. Devant l'idée de conserver

Léonor, la mort de Carlos disparut. Telle est la pauvreté et

l'étroitesse de l'âme humaine, qu'un seul sentiment, une seule

jouissance l'absorbe tout entière; encore bien souvent est-ce trop

d'une!

Le soir de ce second jour, dom Sulzer venait de se retirer, assuré,

disait-il, de la convalescence de Léonor; la garde aussi était allée

prendre quelques instants de repos, don Christoval veillait seul près de

la malade. Elle était moitié assise, moitié couchée, la tête

languissamment appuyée contre la poitrine de son mari dont elle serrait

la main dans la sienne, et comme abritée sous le bras qui l'entourait.

Il v eut un long silence rempli de calme et de douceur; ce fut Léonor

qui le rompit d'une voix faible et sans quitter sa position:

«Don Christoval, dit-elle, voyons si vous avez bonne mémoire: vous

souvenez-vous où nous nous sommes rencontrés pour la première fois?

--Certainement, mon amie; je vous avais entrevue au salut, à la

cathédrale, mais vous ne m'aviez pas remarqué. La première fois que nous

échangeâmes un regard, ce fut à ce combat de taureaux sur la

Plaza-Mayor; vous étiez avec les dames de la famille de Médina-Sidonia.

--Le bruit courait alors que vous étiez amoureux d'Inès de Médina

Sidonia.

--Comment l'avez-vous su?

--Inès me le dit elle-même; entre femmes on se confie bien des choses.

Cette confidence me fit de la peine, et pourtant je ne vous connaissais

que depuis quelques heures et seulement pour vous avoir aperçu.

--Il avait été question de cela en effet; mais du moment que je te vis,

ma Léonor, je fis serment que tu serais ma femme, quels que fussent les

obstacles qui s'élevaient entre nous.

--Tu as tenu ton serment, mais au prix de quels sacrifices, mon ami!

--Et toi, Léonor, le rappelles-tu de quelle façon je parvins à le

remettre un billet?

--Si je me le rappelle!... C'était au Prado, où je me promenais avec ma

duègne.

--Je vous avais suivies pendant toute la promenade.

--Sans doute. Crois-tu que je ne l'eusse pas remarqué? Au moment où nous

remontions en carrosse, une espèce de pauvre nous aborda sous prétexte

de nous demander l'aumône. J'eus la présence d'esprit de faire monter

Léonise la première, et ce fripon de mendiant, au lieu de recevoir une

pièce de monnaie, me glissa effrontément une lettre dans la main; après

quoi, il s'éloigna en me comblant de bénédictions pour ma charité, si

bien que Léonise me gronda et m'appela prodigue.

--Jamais bénédictions ne furent plus justes ni plus sincères; car le

pauvre mendiant était au comble de ses voeux: il s'était attendu à un

refus exprimé avec colère, et la jeune dame en recevant le papier

s'était contentée de rougir, elle avait même souri légèrement.

--Oh! non, je vous promets que je n'ai pas souri!

--Oh! si, j'en suis très-sûr, et vous pouvez m'en croire.

--Je vous crois donc.

--Mais mon espoir fut bientôt renversé, quand j'appris que l'archevêque

venait d'enfermer sa nièce chez les nonnes de Sainte-Claire avec, le

projet arrêté de lui faire prendre le voile. Je fus au désespoir.

J'allai consulter Sébastien, et ce fut lui qui me suggéra le plan dont

je me servis avec succès. Il savait que le jardinier du couvent avait

besoin d'un garçon.

--Comment savait-il cela?

--Ma foi, je n'ai pas poussé la curiosité si loin. Mais en général ce

brave Sébastien avait toujours une abondante provision de renseignements

pareils. Il en recueillait de tous côtés, soit pour son usage, soit pour

celui de ses amis. C'était un héros d'aventures comparable à don Galaor.

--Quel mauvais sujet! Enfin vous séduisîtes ce malheureux José?

--Non, pas d'abord. Je me présentai comme un véritable garçon jardinier,

en lui avouant que je n'étais peut-être pas très au courant du métier;

mais je promis en revanche tant de zèle et de soumission qu'il

m'accepta, et pendant huit jours, Sanche travailla très-sérieusement et

très-maladroitement au jardin. Je m'étais imaginé que les religieuses

venaient quelquefois s'y promener, mais je n'en vis qu'une seule, et ce

n'était pas celle que je cherchais ni que je pouvais essayer de mettre

dans mes intérêts: c'était l'abbesse elle-même! Un jour que j'étais

occupé à tailler des rosiers, je la vis paraître au bout de l'allée avec

votre oncle. Ils semblaient absorbés dans un entretien sérieux et

venaient à moi. Et vite! je fis deux bouquets à la hâte, et je m'avançai

pour les leur offrir. Ils les prirent en riant de ma tournure gauche et

de ma mine embarrassée; mais leur préoccupation m'avait permis

d'approcher jusqu'à entendre cette phrase de l'archevêque: «Oui, ma

fille, arrangez-vous comme vous l'entendrez; arrangez-vous pour le

mieux; mais il faut qu'il en soit ainsi!»

» Cela me détermina, outre que José, irrité de ma mauvaise besogne,

parlait de me renvoyer. Je me découvris à lui. L'honnête vieillard fut

épouvanté, mécontent; mais l'ennemi était dans la place, il eût été bien

malaisé de l'en faire sortir sans esclandre. José préféra céder et me

servir. Nous conspirions ensemble, et tous les jours un nouveau moyen

était proposé, discuté et rejeté. Enfin, la mort de cette religieuse me

parut une occasion propice; il fallait la saisir et frapper un coup

hardi. Chère amie, tu sais le reste.

--Oui, je le sais; et vous, don Christoval, savez-vous quel quantième

nous avons aujourd'hui?

--Le 1er septembre. Pourquoi?

--Le 1er septembre! Cette date ne vous dit-elle rien? En ce moment nous

sommes dans l'anniversaire de cette nuit solennelle où, pour vous

appartenir, je commis un crime! C'était une nuit tout comme celle-ci; il

me semble que je m'y retrouve, que je revois les mêmes objets dans le

même ordre, éclairés par la même lumière triste et mystérieuse. Ah!

Christoval, il fallait bien vous aimer! Mais, va, je ne regrette pas ce

que j'ai fait.

--Et pourquoi le regretterais-tu? Jusqu'ici, malgré nos traverses,

n'avons-nous pas été heureux? Et nous le serons encore davantage dans

l'avenir, j'en ai la confiance et le pressentiment.

--Crois-tu? Ah! mon ami, la malédiction de mon oncle!

--Qu'importe? Penses-tu que Dieu se laisse engager par les injustices

des hommes, quels qu'ils soient?

--Il nous a enlevé notre Carlos!

--- C'est une épreuve qu'il nous envoie, la plus grande et probablement

la dernière de toutes; mais ce n'est pas la conséquence des paroles de

l'archevêque. Quant à ce qui s'est passé dans le monastère la nuit de ta

fuite, par combien de larmes, de prières, de bonnes oeuvres, n'as-tu pas

racheté cette faute? Qu'avons-nous sacrifié, après tout? Un cadavre

insensible. L'âme qui l'habita avait connu la violence de la passion,

puisqu'elle y avait succombé. N'en doute pas, Léonor, du séjour où Dieu

l'a mise, elle a vu notre amour, nos souffrances et tes vertus: elle

nous a pardonné.»

En cet endroit, Léonor tressaillit comme réveillée en sursaut; elle

s'arracha brusquement du sein de son mari et se mit sur son séant. Ses

yeux hagards étaient fixés au fond de la chambre, sa respiration était

brève et entrecoupée; d'une voix basse et pleine de terreur:

«Christoval, dit-elle, Christoval! Vois donc! qui est là?

--Où, mon amie?

--Là! là! derrière la porte?

--Il n'y a personne.

--Si, quelqu'un.... Une ombre, un fantôme enveloppe d'un suaire.... Il

porte à la main un grand cierge allumé!

--C'est une illusion de la fièvre; ma Léonor, calme-toi.

--Le voilà au pied de mon lit.. Il se dévoile.... Ah! soeur Dorothée!...

Grâce! épargnez-moi, ayez pitié de moi!... O ma soeur, ma soeur!... Ah!

je suis perdue! mon lit brûle!... Je brûle! je brûle!»

A ces cris terribles, la garde, le médecin, étaient accourus. Ils se

regardaient, ils ne savaient que faire, tant l'épouvante les avait

saisis. Don Christoval, au désespoir, s'efforçait d'apaiser la malade en

la serrant dans ses bras et en lui prodiguant les noms les plus tendres.

Mais l'accent de cette voix, naguère si puissante sur elle, paraissait

lui être devenu subitement inconnu. Malgré les supplications et les

caresses de son mari, Léonor continuait à se débattre et à crier: «De

l'eau! de l'eau!... Une goutte d'eau!» On lui en présenta: elle repoussa

le verre: «C'est de la flamme que vous me donnez!... Oh ciel! quoi!

personne n'aura pitié de mes tortures!... Ah! Dorothée, quelle

vengeance!... Mais vous, vous qui me regardez immobiles, ètes-vous donc

aussi impitoyables qu'elle?... Oh! je brûle! j'étouffe!... Christoval,

tu ne m'aimes donc plus? Sauve-moi, arrache-moi de ce bûcher!...

Christoval, à mon secours!» Et, comme il voulait la prendre dans ses

bras pour la déposer par terre, tout à coup, par une convulsion suprême,

par un effort inouï, elle se dressa tout debout, et, exhalant le reste

de ses forces dans une clameur perçante, elle retomba pesamment sur son

lit. La prédiction de la bohémienne était accomplie.

L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843 · 第 14 / 31 题