M. de Blainville vient de reprendre à la Sorbonne le cours de zoologie.
Pour le célèbre professeur, la zoologie n'est pas seulement une des
sciences naturelles; elle se lie au contraire aux plus hautes questions
de morale et de philosophie, et tout bon système zoologique doit être
catholique. Comment un pyrrhonien, par exemple, pourrait-il admettre
l'existence d'une longue série d'êtres qui se lient entre eux par des
caractères définis, lorsqu'il doute de l'être lui-même? De même
l'éclectique ne peut être que mauvais zoologiste; son système lui
permettant de glaner partout, il est évident qu'il choisira ce qui lui
convient, et négligera ce qui ne rentre pas dans son système. Nous avons
entendu M. de Blainville définir la zoologie par cette phrase, un peu
hardie peut-être: _La zoologie est la pensée de Dieu traduite en
animaux_. Une intelligence suprême a présidé à la création, et l'ordre
ne peut être que l'oeuvre d'une intelligence. Cette idée est grande et
belle, et M. de Blainville l'expose avec tout le feu de l'éloquence et
de la persuasion; mais de ce que l'ordre résulte de l'intelligence,
s'ensuit-il nécessairement que l'ordre établi soit précisément celui que
M. le professeur de Blainville croit voir dans le grand livre de la
nature, qui renferme encore pour nous tant de secrets et de mystères?
L'homme, dont les vues sont si courtes, les connaissances si
imparfaites, peut-il espérer jamais embrasser l'ensemble et comprendre
le plan du monde organisé? M. de Blainville est resté le seul défenseur
actuel de l'idée d'une _échelle animale_, d'une _série continue_ telle
que l'avait rêvée Bonnet. Champion déterminé, il soutient encore envers
et contre tous que les animaux se suivent comme dans une chaîne un
chaînon suit l'autre, chaîne décroissante dont le premier anneau serait
_l'homme_ et le dernier _l'éponge_, qui termine la série en liant le
règne animal au règne végétal. Le cours de cette année doit avoir pour
objet la démonstration de cette doctrine poursuivie dans toute la série.
Le règne animal doit, pour ainsi dire, passer en entier devant les yeux
du public, attentif de la Sorbonne, qui pourra juger par lui-même de la
vérité des doctrines du maître.
Afin de faire mieux comprendre à ses auditeurs ces notions si élevées,
M. de Blainville affectionne la figure suivante:
Homme
Singe
Chat
Oiseau
Ptérodactyle.
Lézard.
Grenouille.
Serpent.
Poisson
Insecte.
Crabe.
Huître.
Corail.
Infusoires.
Éponges
Le point le plus élevé de cette échelle est occupé par l'homme, le
dernier par l'éponge, et l'espace qui les sépare est réservé pour la
foule immense des animaux; chacun correspond à une ligne d'autant plus
longue que son organisation est plus parfaite. Les espèces fossiles
jouent un rôle très-important dans ce système; bien des échelons
resteraient vides si, pour les remplir, M. de Blainville n'exhumait
quelques vieux débris des temps anté-historiques. C'est ainsi que pour
avoir un chaînon qui unisse les reptiles aux oiseaux, la nature semble
avoir créé à dessein le _ptérodactyle,_ animal antédiluvien, espèce de
lézard volant.
L'espace nous manque pour réfuter cette doctrine spécieuse au premier
coup d'oeil, idéal plein de grandeur, mais que l'observation dénient
chaque jour. Il existe certainement une décroissance, une sorte de
dégénération successive depuis le roi de la création jusqu'aux derniers
des animaux; mais cette série n'est pas continue, des _hiatus_ se
trouvent à chaque pas, et, comme le grand Linné l'a dit, les affinités
qui unissent les animaux entre eux ne pourraient peut-être s'exprimer
jusqu'à un certain point qu'en donnant au tableau du régne animal la
forme d'une carte de géographie où chaque province a des rapports
intimes et plus ou moins étendus avec plusieurs provinces voisines.
Quoi qu'il en soit, c'est avec les arguments les plus brillants et les
plus spécieux que M. de Blainville défend sa thèse; il soutient son
système, un peu ancien peut-être, avec une ardeur toute juvénile, et la
série _animale_ n'eut jamais de plus éloquent défenseur.
M. de Blainville admet complètement, et comme base fondamentale de son
système, la théorie des causes finales. Il est parfaitement convaincu
que si l'on aborde la science sans prévention et de bonne foi, il est
impossible de ne pas reconnaître partout une relation évidente de cause
à effet: rien n'a été créé sans but, et le but de toute création est
toujours visible aux yeux du philosophe. Bernardin de Saint-Pierre
s'était déclaré le défenseur ingénieux de cette doctrine. S'il nous
était permis cependant d'exposer notre manière de voir après celle du
savant observateur et de l'éloquent écrivain, peut-être trouverions-nous
un peu hardie cette manie de tout expliquer, cette tendance de notre
esprit qui nous porte à soulever sans cesse, d'une main audacieuse, les
replis les plus cachés du voile de la nature. Ainsi, M. de Blainville
croit expliquer parfaitement pourquoi il y a de grands chats et de
petits chats, pourquoi le genre _Felis_ de Linné renferme des espèces
d'aussi grande taille que le lion et le tigre, et d'aussi petite que
notre chat domestique; c'est parce qu'il existe des animaux herbivores
et rongeurs de toutes les grandeurs, depuis le cerf jusqu'au lièvre,
depuis le lapin jusqu'au rat. Rien de plus simple, les grands chats
dévorent les cerfs, les petits prennent les souris. Il me semble qu'on
oublie en ce moment que si le chat a été fait pour manger la souris, on
pourrait dire avec autant de raison que la souris a été créée pour être
mangée par le chat.
Ces idées sont étroites et mesquines, ce sont les faibles produits de
notre intelligence bornée qui veut tout comprendre. Dirons-nous pour
cela que tout n'est que mystère, que nous ne pouvons rien lire dans le
livre de la nature? Loin de là. Il est sans doute de grandes lois qu'il
a été donné à l'homme de découvrir à force de patience et de génie; mais
il ne faut pas trop se hâter de conclure. Soyons timides dans nos
recherches. L'homme seul met en oeuvre de petits moyens pour arriver au
but; mais les lois qui dirigent le monde sont grandes comme la création
elle-même.
Après avoir consacré la première leçon à poser les bases de son système,
à exposer la _série animale en ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas_,
suivant ses propres expressions, M. de Blainville entre en matière et
démontre, les pièces en main, la vérité de ces assertions qui semblent
d'abord un peu hypothétiques; c'est alors qu'il est véritablement grand
professeur, et qu'il exprime les idées les plus ingénieuses avec une
éloquence pleine d'originalité.
M. de Blainville s'attache à démontrer que la série animale étant une
série décroissante, tous les organes doivent exprimer cette
décroissance, toujours plus visible à mesure que l'on descend l'échelle
des êtres. Ainsi, si nous prenons pour exemple la grande division des
mammifères, les quadrupèdes de Buffon, le premier d'entre eux sera le
plus voisin de l'espèce humaine, et le dernier le plus rapproché des
oiseaux, qui suivent immédiatement les mammifères. Les différences
successives se traduiront à l'extérieur par des dégénérations
correspondantes dans les organes. Les changements qui se manifestent dans
l'organisation des animaux devant influer en premier lieu sur l'appareil
digestif, puisqu'avant tout l'animal se nourrit. Olivier, pour exprimer
ces caractères différentiels, avait donné une très-grande importance au
système dentaire. Mais avant de mâcher ses aliments, l'animal doit les
porter à sa bouche, et, quand c'est un être supérieur, c'est à l'aide de
la main que ce mouvement s'exécute. Aussi M. de Blainville a-t-il établi
ces divisions sur les caractères tirés de la perfection plus ou moins
grande de cet organe. D'après sa définition, la main la plus parfaite
sera celle dans laquelle les doigts seront le plus indépendants les uns
des autres dans leurs mouvements. Or ce caractère ne se montre nulle
part dans la série animale d'une manière plus complète que dans l'espèce
humaine. Et, si nous suivons la série des mammifères, nous trouvons que
la main se dégrade toujours davantage; les doigts, encore très-libres
chez les singes, qui de tous les animaux sont les plus voisins de
l'homme, le deviennent bientôt moins dans les chats, chez lesquels
l'ongle les recouvre en partie, et finissent par se souder entièrement
chez le cheval, on l'on ne trouve plus qu'un seul doigt, rentrant pour
ainsi dire dans l'ongle qui l'enveloppe pour constituer le sabot. Dans
les cétacés, dont l'organisation est si loin de la nôtre, la main a
perdu tous ses mouvements, une peau dure et coriace la recouvre et la
transforme en rame.
Un second caractère de supériorité tiré de la main, et qui est encore
porté au plus haut degré possible dans l'espèce humaine, est la
différence extrême qui existe entre la main et le pied Suivant la
remarque ingénieuse de Bichat, dans la main, la partit.' la plus
considérable de l'organe est destinée au mouvement; dans le pied, c'est
le contraire, la plus grande partie du membre est consacrée à
l'immobilité, conformation que la station bipède rendait indispensable.
Chez les animaux il n'en est plus ainsi, la main devient toujours plus
semblable au pied, et dans certaines espèces, le cheval par exemple,
cette similitude est portée à un tel point qu'il faut quelques
connaissances anatomiques pour distinguer au premier coup d'oeil le
squelette du membre antérieur de celui du membre postérieur.
Pour donner à nos lecteurs quelque idée de la manière dont M. de
Blainville expose les faits, nous avons pris la main pour exemple; mais
tout autre organe aurait pu remplir également bien notre but. D'après
les idées de l'illustre professeur, tous les organes des animaux ne sont
en effet que des dépendances du système nerveux, et sont d'autant plus
parfaits que ce système est plus développé lui-même. De là la
délicatesse extrême, le mécanisme admirable de nos organes, instruments
aveugles de l'intelligence. Mais de là aussi l'imperfection de ceux de
ces êtres inférieurs qui sont pour ainsi dire aussi loin de l'homme sous
le rapport physique que sous le rapport intellectuel et moral.
Une visite à la Chambre des Députés..
Tout le monde, en France, s'occupe de la Chambre des Députés; on en
parle au moins une fois chaque jour en chaque commune de France.
L'habitant de la province, lorsqu'il vient à Paris, ne manque pas plus
de visiter le palais des représentants, qu'un vrai croyant de se
prosterner dans le temple de la Mecque. Cependant, peut-être en est-il
de la Chambre comme de beaucoup de choses qu'on a sous les yeux, et
qu'on se contente de voir sans jamais les regarder; peut-être une vue
d'ensemble manque-t-elle à ceux qui connaissent bien les détails, une
vue des détails à ceux qui connaissent l'ensemble. Voulez-vous, lecteur,
m'accepter pour cicérone, et me suivre au palais de ceux qui ont
l'honneur d'être nos représentants, ou, si vous l'aimez mieux, qui nous
font l'honneur de nous représenter?
Chemin faisant, et pour semer la route de réflexions conformes à l'objet
de notre voyage, jetons un moment les yeux, s'il vous plait, sur les
vicissitudes du gouvernement représentatif, dans notre pays, depuis son
origine. Il n'a pas encore soixante ans d'existence, ce qui paraît, pour
les gouvernements, figurer à peu près les mois de nourrice, et pourtant
que de changements, que de retours, que de convulsions dans ce berceau!
Les peuples en révolution semblent, sous la main de Dieu, comme un
balancier sous une main puissante. Sous cette impulsion, le pendule
décrit d'abord un secteur énorme, et atteint, du premier bond, un point
bien éloigné de son point de départ; puis, par un retour subit, il
revient sur lui-même avec furie, et dépasse dans sa course rétrograde
l'endroit d'où il avait pris son élan. Enfin, après quelques
oscillations, il se fixe et s'arrête sur un point intermédiaire,
rétrograde, si on ne pense qu'à celui qu'il avait d'abord atteint;
progressif, si on considère celui qu'il avait quitté. Ainsi nous avons
vu le balancier populaire, une fois mis en branle par la Constituante,
s'élancer jusqu'à la Convention, puis revenir jusqu'au despotisme armé
de l'Empire, plus dur, peut-être, plus solide et plus prestigieux
certainement que celui de l'ancienne monarchie; enfin, après les
oscillations de 1814 et de 1815, s'asseoir et se suspendre dans ce qu'on
a nommé le régime constitutionnel.
Les assemblées diverses qui ont représenté la France à ces époques si
profondément différentes, bien qu'elles ne fussent souvent séparées que
par quelques jours, ont, chacune par un caractère particulier,
fidèlement reflété la physionomie des idées et des événements
contemporains. La Constituante, noble, digne, majestueuse jusque dans
ses divisions, pleine du plus pur enthousiasme qui ait jamais animé des
hommes, pénétrée de la grandeur de sa mission et s'élevant jusqu'à elle:
terrain vierge de l'éloquence politique où toutes les variétés de cette
éloquence poussent avec les inconvénients et les grandeurs de la
végétation primitive. Neuve arène où le docteur Guillotin, faisant son
rapport sur la funèbre machine dont on lui attribue faussement
l'invention, pouvait dire avec une inexpérience grotesque. «Avec ma
machine, je vous coupe la tête en un clin d'oeil, et vous ne sentirez
pas;» presque en même temps qu'une voix plus grande que celle de
l'orateur antique criait; «La banqueroute est à vos portes et vous
délibérez!» La Législative, plus tumultueuse, moins forte, déjà débordée
par les passions, et avant plutôt le sentiment vague que la nette
perception de ce qu'il faudrait faire. La Convention, rude, énergique,
impitoyable, semblable à une statue de bronze de la Nécessité. Les
Cinq-Cents, au 18 brumaire, jurant de _vivre libres ou de mourir_,
dernier cri du patriotisme écrasé sous le coursier du conquérant. Le
Sénat et le Corps-Législatif, vieillards caducs, squelette» des
assemblées précédentes, que le poison du despotisme, pareil à celui des
Borgia, a fait passer en quelques instants de la jeunesse et de la force
à la décrépitude et à l'impuissance. Enfin les chambres de la
Restauration, ancêtres directs des nôtres, qui, après avoir accepté le
deuil divin des rois, ont pensé, en 1830, qu'il leur appartenait
d'humaniser les trônes.
Cette rapide excursion à travers le précédent demi-siècle nous a
conduits à la porte du Palais-Bourbon.
Si nous somme» venu» par la place de la Concorde, croyez-moi, ne
regardons pas long-temps l'édifice. Il est lourd sans même avoir
l'apparence de la grandeur, nu sans les semblants de la simplicité. Ces
murs aveugles qui s'attachent comme deux ailes à la colonnade du
fronton, sont du style le plus indigent, et offrent l'aspect d'un
bâtiment inachevé. Mais Alcibiade, commenté par Rabelais, nous apprend
que la docte antiquité elle-même renfermait dans le» boîtes les plus
bizarres les plus précieux onguents; ne nous arrêtons dont pas à
l'apparence, et entrons ensemble dans le palais.
Voici d'abord une première salle d'attente ou se tiennent quelques
personnes de la livrée de la Chambre. Elles doivent vérifier les cartes
d'admission dont il faut être porteur pour pénétrer plus avant. Telle
est la consigne rigoureuse, mais elle n'est pas toujours exécutée, et il
est rare, au contraire, qu'on ne puisse passer directement dans la salle
suivante, qu'en style de palais on appelle la salle des Pas-Perdus. Deux
groupe» de bronze se font face aux deux extrémités.
L'un est une cent millième reproduction du Laocaon antique. Quoique dans
la salle des séances, qui ouvre sur celle-ci, on parle souvent de
l'hydre de l'anarchie, on m'a assuré que le serpent mythologique n'était
nullement une allusion. L'autre groupe se compose de Paetus et de sa
femme: ce groupe, qui, malgré la gravité du lieu, doit rappeler aux
députés leurs plaisanteries de collège, n'est pas plus symbolique que le
premier; car l'exaltation toute stoïcienne du suicide et du mépris de la
vie, qu'il représente, n'a pas de sens applicable, que je sache, à nos
pacifiques citoyens venant discuter annuellement les affaires du pays.
Cette salle des Pas-Perdus présente généralement un aspect assez animé.
Des groupe affairés s'y croisent en tous sens. Ici, c'est une famille de
province qui accoste un huissier de la Chambre et l'envoie demander le
député de l'arrondissement d'où elle vient pour qu'il lui donne des
billets d'entrée. Là, c'est un solliciteur de fonctions publiques qui
entretient un député de sa pétition; le député, soucieux, ennuyé comme
un homme à qui on demande; le solliciteur, pressant, énergique,
magniloquent comme un homme qui demande. Plus loin, un député prie un
journaliste de rectifier une erreur qui s'est glissée dans le
compte-rendu d'une des opinions qu'il a soutenues dans les bureaux. On
cause, on va, on vient dans cette salle, avant, pendant et après les
séances.
Je ne vous parlerai pas de la salle des Conférences, ni de la
bibliothèque, ni de la buvette, qui ne sont pas des lieux ouverts au
public: je dirai seulement, comme un trait de moeurs qui n'est pas sans
importance, que la buvette ne date que de l'Empire pour les assemblées
délibérantes. Peut-être leur avait-elle été donnée pour les consoler de
ne pas délibérer. La buvette de l'ancien régime, que défunte Batonette a
illustrée, ainsi que les serviettes qu'elle en emportait, était pour la
Convention, par exemple, parmi les traditions d'un passé détruit. Ce
petit fait, si les recherches qui me l'ont fait connaître sont exactes,
en dit plus qu'on ne pense: car il est notoire qu'il faut que les
députés, comme les autres hommes, se trouvent dans des circonstances
bien terribles pour qu'ils oublient de se rafraîchir.
Un député de nos âmes nous a ouvert la salle des séances. Elle forme un
hémicycle. Le bureau du président, assisté de deux secrétaires-députés,
attire d'abord notre attention. Sur un gradin un peu supérieur on voit
un petit bureau réservé au secrétaire de la Chambre, employé qui ne fait
pas partie de la députation. Au-dessous du bureau du président se dresse
la tribune. Capitole pour les uns. Calvaire pour les autres; pour le
plus grand nombre, lieu saint qu'on craindrait de profaner en y montant.
Aux deux côtés de la tribune, deux pupitres pour les sténographe» du
_Moniteur_, devant, des sièges pour les huissiers. Un tableau
représentant le serment du 9 août domine cette partie de la Chambre,
flanquée parallèlement de deux statues figurant, l'une, la Liberté;
l'autre, l'Ordre public. La muraille qui supporte ce tableau et ces
statues est revêtue mi-partie de marbre, mi-partie de stuc; des panneaux
vert et or et des bas-reliefs l'animent et la décorent. En face du
président et venant se rattacher à son siége par les deux extrémités,
s'étagent les bancs des députes. Les noms de droite, de centre, de
gauche donnés aux fractions politiques de la Chambre, viennent de la
position respective des membres qui les composent autour du fauteuil de
la présidence. Des tribunes garnies de drap rouge sont percées, sur un
double rang, dans toute l'étendue du demi-cercle, et embrassent tous les
banc» de la Chambre: tribune des princes, tribune du corps diplomatique,
tribune des pairs de France, tribune du conseil d'État, tribune des
journalistes, tribune du public: cette dernière tribune ne contient
guère que trente pinces. La publicité des séances de la Chambre, si on
prend le mot au pied de la lettre, est donc à peu près une fiction. Mais
il n'était pas dans le voeu du législateur de leur en donner, en ce
sens, une plus étendue. On se souvenait de ces tribunes pleines d'orages
de la Constituante et de la Convention, et on ne voulait laisser venir
qu'un public assez limité pour pouvoir, au besoin, être mis tout entier
au corps-de-garde. La véritable tribune publique, c'est celle des
journalistes. Députés de l'opinion, ayant aussi leur droite, leur gauche
et leur centre, silencieusement rapprochés dans l'étroit espace de cette
tribune, réunis par une sorte de trève de Dieu, quelque violente que
doive être la bataille du lendemain, quelque furieuse qu'ait été celle
de la veille, ils laissent à la porte tous leurs souvenirs et tous leurs
projets; ils sont la pour ainsi dire comme les yeux attentifs de la
France, observant ses représentants, en attendant qu'ils deviennent les
mille et mobiles voix de la patrie.
[Illustration: (M. Sauzet, président de la Chambre des Députés.)]
Les tambours ont battu aux champs. Le président a passé devant la haie
des gardes qui lui présentent les armes. Il entre dans la salle, et la
séance est ouverte. On peut dire que chaque séance a sa physionomie
distincte: quelquefois agitée, passionnée, sombre, concentrée; souvent
calme, tranquille, assoupie, selon la nature des questions qui s'y
succèdent. Cependant cette variété n'est pas sans quelque fond
d'uniformité. Il y a des traits fondamentaux qui ne changent pas ou qui
du moins ne se modifient guère, et parmi lesquels on peut compter
l'absence de solennité dans la tenue de l'assemblée. Presque toujours,
au commencement des séances, la Chambre ressemble, qu'on me passe la
comparaison, à une classe d'écoliers indociles: les huissiers crient:
Silence! au milieu du bruit; le président agite en vain sa sonnette;
l'orateur qui est à la tribune s'entend à peine lui-même et n'est
entendu de personne.
[Illustration:]
MM.
A. Entrées de MM. les Députés.
G. Couloir de gauche. 14. Soult, id.
D. Couloir de droite. 15. Duchâtel, id.
B. Tribune des orateurs. 16. Guizot, id.
17. Berryer, député
1. Le président de la Chambre. 18. Salvandy, id.
M. Sauzet 19. Thiers, id.
2. Secrétaires: MM Boissy-d'Anglax, 20. Lefebvre, id.
Las Cases.... 21. Carné, id.
3. Secrétaire MM. de l'Espée 22. Jaubert, id.
Lacrosse. 23. Sébastiani, id.
4. Huissiers. 24. Fulchiron, id.
5. Secrétaire de la présidence. 25. Gouin, id.
6. Sténographes. 26. Dupin, id
7. Bnreau du Moniteur 27. Vivien, id.
28. Boudet, id.
MM. 29. G. de Beaumont.
30. Tocquevilie, id.
8. Cunin-Gridaine, ministre 31. Delessert, id.
9. Teste, id. 32. Vitet, id.
10. Villemain, id. 33. Duvergier de Hauranne, id.
11. Martin (du Nord) id. 34. Rémusat, id.
12. Duperré, id. 35. Billaut, id.
13. Laplagne, id. 36. Jacqueminot, id.
MM. a. Tribune de MM. les rédacteurs
37. Mauguin, id. en chef des journaux.
38. H. Passy, id. b.--haute.
39. Dufaure, id. c.--de MM. les journalistes.
40. Ganneton, id. d.--de MM. les membres.
41. Lamartine, id. du conseil municipal et
42. La Rochejaquelein, id. officiers supérieurs de la
43. La Bourdonnaye, id. garde nationale.
44. Émile de Girardin. id. e.--des ardes nationaux de
45. Laffitte, id. service.
46. Arago, id. f.--publique.
47. Odilon Barrot, id. g.--haute.
48. Ledru-Rollin, id. h.--basse.
49. Cormenin, id. i.--des anciens députés.
50. Dupont, id. k.--du conseil d'état.
51. Tracy, id. l.--de MM. les questeurs.
m.--de MM. le président et
C. Couloir. vice-président.
E. Côté droit. n.--basse.
F. Centre droit. o.--basse.
P. Côté gauche. p.--de la maison du roi.
O. Centre gauche. p.--de MM. les pairs de France.
I. Tribunes du premier étage. r.--du corps diplomatique.
L. Tribunes du deuxième étage. s.--basse.
Il y a plusieurs causes à cette simplicité bourgeoise des séances: le
défaut d'uniforme y est pour quelque chose, mais surtout le caractère et
la position sociale des membres de la députation. Industriels pour la
plupart, ils n'ont ni l'habitude, ni le goût, ni le besoin de ces formes
que les aristocraties se plaisent à multiplier, et qui y sont en effet
non-seulement des privilèges, mais des garanties et des libertés. Au
contraire, ces formes répugnent aux pouvoirs démocratiques, pour qui
elles n'ont plus de sens ni d'utilité: et plus ceux-ci ont d'attrait et
de puissance réelle, plus ils dédaignent l'apparat et le costume. A la
Chambre, les députés causent entre eux avec le laisser-aller du coin du
feu; cependant ils votent une loi qui obligera trente millions d'hommes.
Ils sont là quatre cents citoyens pour la plupart dans un costume plus
que simple et que rien ne distingue; cependant ils sont en fait le
premier pouvoir de l'État.
[Illustration: (M. Shaw Lefebvre, président de la Chambre des
Communes.)]
En Angleterre, la Chambre des Communes, qui, relativement au moins, joue
le rôle d'une assemblée démocratique au sein d'une aristocratie, offre
un singulier mélange de ce laisser-aller, de ce dédain du costume propre
aux démocraties, et du respect de la forme et de la tradition qui
caractérisent les pouvoirs aristocratiques. Si on compare, sous le
rapport de la tenue, les _honorables_ d'outre-Manche et nos députés,
quelque turbulents que ceux-ci nous paraissent, ils doivent céder la
palme du tumulte, du bruit, du genre débraillé, si je puis m'exprimer de
la sorte, à leurs confrères de l'autre côté du détruit. Les journaux
anglais eux-mêmes nous peignent, au milieu des séances parlementaires,
les _members of Parliament_ étendus sur leurs bancs, les uns plongés
dans un bruyant sommeil, les autres affectant une toux opiniâtre, ou
même simulant des cris d'animaux pour interrompre l'orateur du parti
opposé. La gaieté de l'_Old England,_ le sarcasme de _John Bull_, s'y
montrent dans leur rudesse mordante ou dans leur naïve bonhomie. Rien ne
ressemble plus à un pugilat que certaines discussions de la Chambre
basse, et, quelque aigreur que nos représentants puissent apporter
parfois dans leurs luttes oratoires, ils n'approchent jamais de la
franchise toute nue des procédés parlementaires anglais. A côté de cette
verve sans frein, il y a toutefois, dans la Chambre des Communes, un
pouvoir qui figure l'élément traditionnel et aristocratique, lequel,
jusqu'ici du moins, n'a jamais péri en Angleterre. Ce pouvoir, c'est le
président, l'orateur, le _speaker_. Au centre de cette foule qui
s'agite, qui se rue, qui semble n'avoir d'autre règle que la passion du
moment, ne voyez-vous pas cette calme et paisible figure, cette robe
magistrale, cette perruque à flots blancs, à tournure carrée, qui semble
un symbole de l'immobilité? Au milieu de ces habits modernes, négligés,
qui dénotent que le costume n'est plus un signe de la position sociale,
n'est-ce pas le passé lui-même qui revient au milieu du présent, avec
ses solennelles allures, pour présider, comme un aïeul vénérable, les
débats de ses petits-fils? Rien de plus original que le _speaker_ dans
la Chambre des Communes: si elle ne se distingue de la nôtre, sous tous
les autres rapports, que par du plus ou du moins, le _speaker_ y
introduit une différence radicale. Notre président, bien qu'il remplisse
à peu près les mêmes fonctions, n'est nullement un personnage analogue.
C'est un député comme un autre que rien ne distingue que la place au
fauteuil, et qui, lorsqu'il la quitte, peut rentrer dans les rangs sans
rien conserver de son caractère. Le _speaker_, au contraire, est le
président de la Chambre des Communes, et n'en fait pas véritablement
partie, ou plutôt il est la figure de l'assemblée tout entière. La masse
d'argent posée devant lui, attribut de l'autorité législative,
l'appareil quasi-judiciaire de son costume, tout indique en lui la
personnification du pouvoir des Communes. Les députés exercent ce
pouvoir; lui, il le représente Toutes ses fonctions actives se bornent à
ouvrir les séances par la formule de recensement, qu'il termine en se
comptant lui-même, à donner la parole, à consulter l'assemblée, etc.
Mais ses fonctions passives, si on peut dire, sont de personnifier, de
signifier la majesté, l'autorité de l'assemblée qu'il préside. De ces
deux sortes de fonctions, le président de la Chambre des Députés n'a que
les premières. Sa sonnette, son habit ou redingote (je ne sache pas
qu'il lui soit défendu de présider en redingote) ne peuvent rien
figurer. Il est le président des représentants d'un pays dans lequel le
sentiment de l'égalité prévaut sur celui de la liberté elle-même. Le
_speaker_ est le chef des représentants d'un pays qui ne tient que peu
de compte de l'égalité, et qui est pénétré de ce sentiment plastique du
costume, de l'apparat, de la cérémonie, évidemment inspiré chez lui par
une longue éducation aristocratique.
[Illustration: Chambre des Députés.]
Pour qui arrive à la Chambre des Députés avec la résolution de ne voir
que les faits actuel, sans la juger au point de vue du droit et de la
théorie, l'audition des séances est encore un sujet de graves
réflexions. Ces, hommes, à qui la loi a imposé le périlleux devoir de
réglementer leurs semblables, ces hommes qui décident en dernier ressort
de toutes les questions d'autorité et de liberté, de religion et de
morale, d'économie politique et de droit public, du moins dans ce
qu'elles ont d'extérieur, pour ainsi dire, et d'applicable à la vue des
nations, ces hommes sont-ils par leurs lumières par leurs moeurs, tout à
fait à la hauteur de cette mission redoutable? Ont-ils tous à un degré
assez élevé l'amour dévoué de l'humanité, eux qui ont une tâche cent
fois plus difficile et plus haute que de la gouverner; celle de la
régler et de la conduire? Sont-ils tous mus par le sentiment religieux
et éclairée de la marche incessante des hommes vers le mieux, sans
lequel la loi étroite et injuste devient une barrière qui parque les
peuples dans le malheur et dans l'ignorance, au lieu d'être la source
féconde de leur amélioration dans la science du bien-être ou dans la
science plus importante des moeurs? Il n'entre pas dans nos intentions
de faire ici une satire trop facile et trop commune! Aucune malveillance
ne nous anime, et ce serait sans vouloir diminuer en rien la sincérité,
la dignité, ni les talents d'aucun des membres de la Chambre, qu'après
nous être posé ces questions nous hésiterions à les résoudre par une
heureuse affirmative. Il n'est que trop vrai que ce terne matérialisme,
qui des doctrines philosophiques du dix-huitième siècle est aujourd'hui
passé dans les moeurs, et qui forme comme la religion de nos
contemporains, est trop fidèlement représenté à la Chambre par la
majorité. Qui peut le nier? La majorité y est incrédule et indifférente.
Les questions matérielles y ont le pas sur les questions morales: et
qu'on ne dise pas que c'est là une nécessité de la politique pratique,
une tendance utile qu'il faut encourager plutôt que la restreindre: car,
encore qu'il soit hors de doute que les intérêts matériels d'un peuple
sont dignes de toutes les méditations du législateur, il n'est pas moins
incontestable que les questions d'intérêt matériel elles-mêmes sont
susceptibles d'être traitées dans un esprit moral, que dis-je? ne
peuvent être complètement et efficacement résolues que lorsqu'un esprit
moral les a étudiées, éclairées, agrandies en les rattachant aux
questions d'ordre supérieur, dont on ne les sépare jamais impunément.
Or, c'est la ce qui manque surtout à la Chambre. Certains économistes
peuvent se plaindre qu'elle n'apporte pas assez de lumières spéciales,
qu'elle n'obéisse pas toujours dans ses décisions au mouvement
progressif de la science contemporaine. Tout en admettant la justice de
ces critiques, je dirais volontiers que ce ne serait là qu'un médiocre
mal, qu'un mal pour ainsi dire inévitable. Les savants, comme les
philosophes, vont toujours plus avant que leur siècle», et on ne peut
faire un crime à celui-ci de ne les suivre qu'à pas inégaux. Mais
lorsqu'à des lumières spéciales, même assez bornées, se joint un grand
sens de la marche de l'humanité, une équitable conscience du droit et du
devoir, tout se répare, tout s'accomplit dans une mesure suffisante,
rien ne se déchire véritablement dans le tissu de cette grande trame
dont Dieu a voulu que les siècles fussent les tisserands. Et, je le
répète avec regret, c'est ce génie de l'ensemble, cette compréhension
philosophique des choses, cette active et généreuse passion du bien
public, ce sont toutes ces vertus essentielles du législateur qui sont
souvent à désirer dans l'assemblée de nos représentants. On y est trop
porté à n'imaginer que la politique consiste dans le dédain des grands
problèmes de notre destinée, et se renferme tout entière dans je ne sais
quelle prudence égoïste, quelle administration plus ou moins habile des
intérêts de l'industrie, isolée de tous les autres mobiles de l'activité
humaine On dira qu'il est impossible que les représentants d'une société
engourdie dans le matérialisme aient un autre génie que le genre de la
société qu'ils représentent. Sophisme, argument fataliste contre lequel
doivent armer tous les nobles instincts. Sans doute il y a dans la loi
du développement des peuples une force secrète qui les entraîne, mais
cette force n'est pas irrésistible: mais les sociétés, comme les hommes,
ne sont elles-mêmes ce qu'elles sont, mais il leur reste toujours
l'initiative morale et la puissance nécessaire pour l'accomplir. Que les
députés se souviennent que c'est d'en haut que viennent les exemples
puissants énergiques, invincibles pour les masses; qu'ils se fassent la
généreuse avant-garde de toutes les idées de civilisation, de morale, de
droit, d'équité, d'amélioration du sort des classes souffrantes, et,
quel que soit le sommeil qui s'est appesanti sur les âmes, le concours
de la nation ne leur faillira pas. Nous sommes toujours les fils de ceux
qui mouraient pour sauver l'intégrité du pays après avoir fondé sa
liberté politique: et jamais les lois de l'honneur, du courage, de
l'humanité et du patriotisme, ne seront invoqués avec sincérité et
conviction sans éveiller aussitôt dans toutes les fibres de la France un
long et immense frémissement.