SOMMAIRE.

Courrier de Paris. _Vue de la salle de vente au Palais-Royal; portrait

de Monrose_.--Court scientifique, Sorbonne: zoologie.--Une visite à la

Chambre des Députés. _Portraits de M. Sauzet et de M. Shaw Lefebvre,

speaker de la Chambre des Communes; plan et vue intérieure de la Chambre

des Députés_.--Femmes françaises auteurs dramatiques.--Théâtres.

_Lucrèce_, tragédie en cinq actes, de M. Ponsard; _Judith_, tragédie en

trois actes; _Hermance_, comédie de madame Ancelot; _une scène de Judith

et une scène d'Hermance_; le _Puits d'Amour_, opéra comique en trois

actes: _une scène du Puits d'Amour_.--La Vengeance des Trépassés,

nouvelle (5e partie). _Délire de Léonor._--Industrie. Le sucre de canne

et le sucre de betterave.--Statistique. Le Mont-de-Piété de

Paris.--Bulletin bibliographique, avec _huit gravures._--Modes. _Quatre

gravures_.--Courses au Champ-de-Mars.--Madame Viardot à Vienne.--Rébus.

Courrier de Paris.

MONROSE.--MADAME DAMOREAU.--LES BOUTIQUES ET LES COMTESSES.--M. LE

PRINCE DE MOSKOWA.--LE LILAS ET LA PIERRE DE TAILLE.--LA POLITIQUE ET

LES CASSEROLES.--M. ALEXANDRE DUMAS.--LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR.--LES

POETES AU DÉSESPOIR.--UN MOT DE BOILEAU.--LE CHAMP-DE-MARS A LOUER.

La semaine a commencé tristement, avec la nouvelle de la mort de

Monrose. Comment ne pas s'occuper d'abord de ce trépas subit qui nous

enlève un de nos plus adorables et de nos plus spirituels comédiens?

L'autre jour, un millionnaire expirait dans son luxe et dans sa

magnifique oisiveté. Qui s'en est inquiété? Quels regrets cette mort

splendide a-t-elle excités dans la ville? On a dit: Il vivait, il est

mort, et un instant après, excepté les héritier», personne n'y songeait

plus. Monrose meurt, il meurt pauvre, et voilà que partout on s'en

afflige. Ainsi la foule a d'admirables moments de discernement et de

justice; elle est ingrate parfois, et les philosophes n'ont pas manqué

de l'en accuser. Mais entre deux tombes, il est rare qu'elle se trompe

et ne se contente pas de donner un regard de curiosité au mort fastueux,

pour aller accompagner de ses adieux le mort utile. C'est ainsi que

Monrose a recueilli la part des souvenirs et des regrets, dans cette

rencontre funèbre. Avec le riche s'est éteint le bruit de ses fêtes

retentissantes: sur la tombe de Monrose, survit la mémoire de ses

services, de son talent et de l'honnête plaisir qu'il a donné. Et qui

pourrait nier que la vie d'un comédien comme Monrose ne soit aussi

regrettable qu'elle a été agréable et utile aux autres? N'est-ce donc

rien d'avoir attiré la foule, pendant plus de trente ans, aux jeux

poétiques de la fantaisie et de l'esprit, pour lui offrir animés et

vivants, par une sorte de merveilleuse incarnation, tous les types

sortis du cerveau de nos meilleurs auteurs comiques? L'acteur qui

s'associe avec ce bonheur, cette vérité et cette puissance aux créations

de l'esprit et du génie, n'honore-t-il pas, à son tour, son pays et son

époque? N'a-t-il point sa place marquée à la droite des hommes illustres

dont il a été le traducteur habile et le véridique interprète?

[Illustration: Vente publique au profit de la Guadeloupe, dans la Salle

de la Reine au Palais-Royal.]

La comédie avait tout préparé pour que Monrose ne pût lui échapper. Fils

de comédien, né en pleine comédie, il fut pour ainsi dire ondoyé dans la

coulisse. Vers 1785, à Besançon, naquit Monrose. Autour de son berceau,

tout jouait la comédie: père, mère, tantes, frères et soeurs. On peut

dire que Monrose suça, au biberon, des fragments de Molière, de Regnard,

de Marivaux et de Beaumarchais. Enfant, il avait déjà des airs éveillés

de Frontin, de Figaro, de Labranche et de Mascarille. Devenu jeune

homme, il ne dégénéra point de ses pères; Monrose lit ses premières

armes en province, comme Molière peut-être, entre quatre chandelles sur

quelques planches mal closes. Puis, il vint à Paris; ce fut un grand

jour pour notre artiste que le jour où il monta, Figaro imberbe, sur le

théâtre des jeunes élèves, armé de la guitare et coiffé de la résille.

On l'applaudit; car il était difficile à cet oeil intelligent, à cette

vive et mobile physionomie, à toute cette verve et à tout cet esprit, de

ne pas réussir dès son premier mot. De là, Monrose passa au théâtre

Montansier; par Thalie! c'était faire un pas de géant. Il y rencontra

Brunet et Tiercelin; Potier ne devait pas tarder à compléter le

triumvirat. Monrose, tout Figaro qu'il était, eut peur de ces grands

noms et de ces grandes renommées; dans un accès de modestie, il alla

chercher des rivaux moins en crédit; et ainsi Monrose échappa au

vaudeville. Molière s'en réjouit et l'adopta définitivement.

[Illustration: Monrose.]

Monrose fit rire Bordeaux, égaya Nantes, amusa l'Italie, à la suite de

mademoiselle Rancourt qui avait l'emploi de l'épouvanter; quand la

sombre Cléopâtre ou l'implacable Athalie avait donné le frisson à Naples

et à Milan, Monrose arrivait, et le sourire et la gaieté avec lui.

L'invasion de 1814 força Monrose de rentrer en France, comme s'il eût

été un corps d'armée ou un capitaine. Les succès qu'il obtint sur le

grand théâtre de Lyon émurent la Comédie-Française, qui l'appela enfin

et lui dit: Sois mon Figaro!

Depuis ce moment, Monrose s'était donné corps et âme à l'étude de son

art, au culte des maîtres de la scène, à la prospérité du théâtre, aux

plaisirs du public, prêtant aux poètes anciens et nouveaux le feu de son

regard, l'accent vibrant de sa parole, la vivacité et l'ardeur de son

talent incisif. Et partout, en tout temps, avec tout le monde, soit

qu'il eût affaire à Molière ou à Regnard, à Dancourt, à Beaumarchais, à

Boissy, à Destouches, à Marivaux, à Le Sage; soit que Picard, Alexandre

Duval, ou M. Scribe, l'appelassent à leur aide, il leur prêtait à tous

avec prodigalité, vieux ou jeunes, hommes de génie ou hommes d'esprit,

les trésors de verve comique dont il était doué: un organe sonore,

mordant et souple, un geste prompt, net, expressif, étincelant, un coup

d'oeil plein de hardiesse, d'intelligence et de feu, la singulière

mobilité d'un masque enjoué et provoquant, la charmante légèreté du

jarret et de l'allure, la promptitude du trait et de la répartie

aiguisée au fil de la parole, et tous ces jets éblouissants, toutes ces

fantaisies audacieuses qui caractérisent le Frontin, le Mascarille et le

Figaro; art charmant, qui faisait de Monrose le comédien le plus

piquant, le plus spirituel, le plus délié, le plus hardi, le plus

entraînant, et aujourd'hui le plus regrettable.

Maintenant, cette gaieté est éteinte et ensevelie. Mais le public

sait-il assez tout ce que coûte à l'acteur le rire qu'il excite et le

plaisir qu'il donne? A la fin de sa vie, Monrose était tombé dans une

sombre mélancolie; il est mort inquiet et profondément triste. O public!

amuse-toi et ris à gorge déployée!--Le cortège funèbre était nombreux:

les lettres et le théâtre s'y montraient en deuil. M. Samson a prononcé

sur la tombe des paroles touchantes; et qui pouvait mieux parler de

Monrose que l'homme dont le talent survivant adoucit sa perte? A ce

titre M. Régnier, de la Comédie-Française, aurait pu louer Monrose à

coté de M. Samson.--Ainsi, tout est dit, en ce monde, pour ce charmant

comédien, qui fut en même temps un homme de talent et un honnête homme.

Mais quelle voix délicate et souple chante mélodieusement du côté de

l'Opéra? Cette voix a une douceur et un charme auxquels nous ne sommes

plus accoutumés; elle arrive et chatouille notre oreille meurtrie par

les efforts violents et les oeuvres assourdissantes. Qu'est-ce donc? un

gosier de fauvette ou madame Damoreau? C'est madame Damoreau! Vraiment,

nos seigneurs et maîtres les théâtres lyriques sont de singuliers

sultans: ils avaient là, en leur pouvoir, cette voix exquise et suave,

cette mélodie qui s'appelle madame Cinti-Damoreau, et les maladroits

l'ont laissée partir et s'envoler de royaume en royaume, jusqu'au fond

de la Russie, comme un écho charmant qui s'éteint en s'éloignant, et

qu'on écoute encore. L'écho est revenu, la fée mélodieuse vient de

reparaître au milieu de son cortège de notes gracieuses et caressantes,

mais de reparaître un soir seulement, pour recueillir la moisson dorée

et parfumée d'une représentation à bénéfice. N'aurez-vous pas, cette

fois, le bon esprit de la garder et de la retenir? et faudra-t-il

qu'elle aille encore attendrir les rochers de quelque Norvège-, adoucir

et civiliser les ours du Volga ou du Don, ou faire marcher les murailles

de Novogorod?

On va le soir porter son bravo à la voix de madame Damoreau; le matin,

on avait donné son offrande aux infortunes de la Guadeloupe: ainsi l'on

passe de la charité au plaisir. Quel meilleur emploi de la vie? Si le

plaisir est ingénieux à séduire, heureusement la charité ne l'est pas

moins. Après les bals bienfaisants et les concerts philanthropiques, que

faire? Il semblait qu'on fût à bout d'attrayantes inventions; mais la

charité a de l'imagination, Dieu merci! Voyez-vous ce palais d'un roi

transformé en bazar? Des boutiques, des marchandises, des marchandes

s'établissent et s'étalent sous ces lambris qui n'ont abrité jusqu'ici

que des princes, des rois et des empereurs. Entrez, Messieurs! entrez,

Mesdames! le vaste magasin est ouvert: choisissez à votre goût, achetez

à votre fantaisie: l'or que vous jetterez ici retombera en consolations

sur une terrible infortune; il donnera du pain aux affamés et relèvera

les maisons incendiées. Marie-Amélie a patronné de sa protection royale

cette vente publique au profit de la Guadeloupe infortunée, et aussitôt

la salle du Palais-Royal, dite salle de la Reine, s'est ouverte à cette

pensée bienfaisante. Comtesses et duchesses, le faubourg Saint-Germain

et la Chaussée-d'Antin, prennent pince au comptoir. Voulez-vous des

tableaux et des bronzes? madame de Chabot en tient un entrepôt complet.

Des bretelles ou des gants? voyez madame de Montesquiou. Madame de

Coigny ne laisse rien à désirer pour la confection des châles et des

mantelets; et pour la bijouterie, mesdames d'Elchingen, de Fezensac,

d'Hautpoul et de Castellane n'ont pas leurs pareilles. N'oubliez pas

surtout mesdames de Trévise, de Praslin, de Ségur, de Montjoye,

d'Audenarde, du Roure, de Lariboissière, de Vatry, etc., etc., elles

sont assorties à la dernière mode et dans le goût du jour.

_Nota bene_. On ne marchande pas, mais on est libre de donner 300 fr.

d'un paquet de plumes et 1,000 fr. d'une boîte de pains à cacheter. Rare

et délicieux trafic, où le vendeur ne garde rien pour lui, et où

l'acheteur délie les cordons de sa bourse avec plaisir! D'une part, la

grâce charmante et désintéressée des marchandes; de l'autre, la

prodigalité du chaland, et plus loin, un grand désastre qu'on soulage!

N'ayant pas de babilles à gagner comme leurs pères, les fils des héros

de l'Empire cherchent un champ de combat dans les arts. Heureux ceux qui

trouvent à y occuper noblement leurs loisirs! Il y a quelques semaines,

l'héritier d'un nom des plus redoutés et des plus vaillants a lancé, au

second Théâtre-Français, une petite comédie en vers, faute de pouvoir

jeter un escadron sur les Prussiens et les Cosaques. Aujourd'hui c'est

M. le prince de la Moscowa qui dirige une armée harmonique dont il est

le fondateur et le général. Les différents régimens, flûtes, violons,

basses, bassons, tout ce qui constitue la grande armée musicale, ont

fait l'autre jour leurs manoeuvres dans la salle de Hertz. M. le prince

de la Moscowa commandait avec un sang-froid et un talent remarquables,

et son armée a triomphé sur toute la ligne. Quelle plus charmante et

plus agréable victoire, aujourd'hui que le temple de Janus est fermé!

La pierre de taille envahit Paris de plus en plus: c'est le moment de

s'écrier comme Horace: «Bientôt les villes ne laisseront plus un sillon

à la charrue!» Un pauvre jardin était échappé, sous mes fenêtres, à la

férocité de la truelle; ils viennent de le détruire! et quelle saison

ont-ils choisie pour cet assassinat? le mois de mai, le temps on la

victime me souriait dans sa jeune verdure et renaissait. Un lilas en

fleurs est resté, charmant, parfumé, étalant sa robe embaumée. Le

premier jour, à la vue de cette fleur si tendre, le coeur leur a manqué;

mais, les maçons qu'ils sont, ils la tueront demain!

Les grands préparatifs pour le bal de M. Sauzet continuent; il est

surtout question d'un souper monstre: le président de la Chambre des

Députés irait sur les brisées de Lucullus. M. Sauzet est pourvu, dit-on,

d'un Vatel bien capable, par ses talents superfins, de sortir

victorieusement de cette grande nuit culinaire. Un député du centre, ami

particulier de M. Sauzet, vient d'être mis en communication avec ce

grand homme, pour s'entendre sur le menu: M. Sauzet a bien d'autres

soins en tête, et le repas parlementaire qu'il préside tous les jours en

séance publique lui suffit et au-delà. L'ami s'entretenait donc avec le

grand Vatel.--Vous savez que nous avons toute la Chambre, lui dit-il, la

gauche et la droite, le centre, le tiers-parti et les extrémités.

Comment pouvez-vous traiter tous les partis?--Monsieur, répondit

fièrement Vatel, comme homme, j'ai une opinion; mais comme cuisinier, je

n'en ai pas.»

A la première représentation de _Lucrèce_ on a remarqué que M. Alexandre

Dumas sortait à tous les entr'actes, et se promenait dans les corridors,

tête nue et dans une agitation singulière. Un de nos critiques les plus

spirituels va droit à lui, et lui prenant la main: «Eh bien, mon cher,

que dites-vous de cela?» M. Dumas, entr'ouvrant sa loge, et prenant

vivement sa canne et son chapeau: «Mon cher M. ****, je m'en vais,

s'écrie-l-il; je vais travailler!» Est-ce une conversion, est-ce une

impertinence?--La veille, M. Alexandre Dumas avait lu, au

Théâtre-Français, un drame en cinq actes et en prose, intitulé: _Les

Demoiselles, de Saint-Cyr. Lucrèce_ n'était pas née, et M. Dumas aura

peut-être oublié de travailler ces demoiselles.

Le succès de M. Ponsard jette le trouble et le désespoir dans la nation

des dramaturges et des poètes; d'abord, les trois cents auteurs qui sont

sortis du collège ou de l'École de Droit, avec une tragédie de _Lucrèce_

dans la poche, ne peuvent comprendre qu'on leur ait préféré M. Ponsard;

ils crient au passe-droit et à la trahison; les poètes en exercice ne

sont pas moins blessés des couronnes qui tombent de toutes parts sur le

jeune front de M. Ponsard. Ils se plaignent amèrement de la critique qui

les dépossède de leur gloire, au profit de cette muse nouvelle-venue, et

prétend que depuis vingt ans, depuis trente ans peut-être, la Melpomène

n'a rien produit de comparable à _Lucrèce_. «Et ma tragédie, dit

celui-ci; et mon drame, s'écrie celui-là; pour qui et pour quoi les

prenez-vous?» Je déclare que j'ai reçu, pour ma part, plus de vingt

épîtres de reproches poignants et de réclamations attendrissantes; un

tragique, entre autres, m'écrit: «Monsieur, vous affirmez qu'aucun

succès, obtenu depuis trente ans, ne peut le disputer au succès de

_Lucrèce_. Vous devriez savoir, monsieur, que ma tragédie de _Caracalla_

aurait été représentée plus de deux cents fois, si le Théâtre-Français

avait voulu la jouer une seule. J'ai l'honneur de vous saluer.»

Les Romains de M. Ponsard ont le grand mérite d'être Romains; ils ne

ressemblent pas à ces héros latins à la Scudéry, dont Boileau se moque

si ingénieusement.--«_Mercure:_ Tiens, regarde tous ces gens-là, les

connais-tu?--_Le Français_: Si je les connais; eh! ce sont la plupart

des gens de mon quartier. Bonjour, madame, Lucrèce! bonjour, monsieur

Brutus! comment vous portez-vous?»

Le Champ-de-Mars lui-même n'échappera pas à la spéculation. On annonce

qu'une société s'est formée pour le prendre à bail, et le transformer en

café-restaurant et dansant. Nous arriverons, peu à peu, à faire une

salle de billard de la plaine Saint-Denis.

Cours scientifiques.

L'Illustration, No. 0009, 29 Avril 1843 · 第 4 / 31 题