1873-1897.
Le même texte se lit sur une plaque de cuivre fixée sur le cercueil de
chêne. Deux empreintes de chacun des cachets de Mgr Lemonnier et de Mgr
de Teil furent apposées sur la soudure aux quatre angles du cercueil de
plomb. Il ne restait plus qu'à fixer le couvercle en bois de chêne.
A quelques pas de la première tombe, on en avait creusé une nouvelle, de
deux mètres de profondeur, où l'on avait préparé un caveau en briques,
aux dimensions du cercueil. Mgr Lemonnier l'avait bénite en arrivant, et
c'est là que fut descendue la précieuse dépouille.
Le soir, les planches enlevées au cercueil, quelques fragments des
vêtements et la palme, que la dévotion indiscrète des ouvriers avait
mise en lambeaux, furent rapportés au Carmel, et la Sœur chargée de
les ramasser sentit par deux fois un parfum de roses. Des parcelles des
vêtements et du cercueil exhalèrent ailleurs un parfum d'encens.
Une autre planche, détachée de la tête du cercueil et qui n'avait pu
être retrouvée le jour même, fut également, huit jours après, rapportée
au monastère. La Sœur tourière qui l'avait découverte, doutant un peu
de son authenticité, supplia Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus de la
manifester par un signe sensible. Elle fut exaucée, car plusieurs
Sœurs, qui n'avaient point été averties, furent embaumées d'un
merveilleux parfum d'encens qui s'exhalait de cette planche et que l'une
d'elles sentit à une assez grande distance.
Mais le cœur si tendre de Sœur Thérèse voulait encore consoler
ceux qui l'aiment en leur donnant une image saisissante de la plénitude
de vie dont elle jouit dans le Ciel.
Une des âmes qu'elle a favorisées en cette circonstance de ses célestes
communications, et qui est fort estimée de prêtres pieux et éclairés, a
attesté sous la foi du serment la vérité du récit qu'on va lire.
Cette personne souhaitait vivement assister à l'exhumation et avait
projeté de s'informer de l'époque où elle aurait lieu, mais elle la
croyait fort éloignée encore. Le fait suivant s'est passé dans la nuit
même qui suivit l'exhumation, du 6 au 7 septembre.
Dans sa vision, elle aperçut d'abord une grande foule qu'elle prit à la
fois pour un cortège triomphal et un enterrement très solennel. «Puis,
dit-elle, je vis une jeune vierge resplendissante de lumière. Son
vêtement de neige et d'or étincelait de toute part. Je ne distinguais
pas ses traits, tant ils étaient imprégnés de lumière. A demi couchée,
elle se souleva, paraissant sortir d'un suaire lumineux. Avec une
candeur et un sourire d'enfant, elle m'entoura de ses bras et me donna
un baiser. A ce céleste contact il me sembla que j'étais dans un océan
de pureté et que je buvais à la source des joies éternelles. Je n'ai
point de mots pour exprimer l'intensité de vie qui émanait de tout son
être. Tout en elle disait sans parole, par un rayonnement inexprimable
de tendresse, comment en Dieu, foyer de l'amour infini, les bienheureux
aiment au Ciel...»
Ignorant ce qui se passait à Lisieux, l'heureuse privilégiée se
demandait quelle était cette jeune vierge et pourquoi elle lui était
apparue couchée et sortant d'un suaire. Trois jours après, lisant dans
_La Croix_ le récit de l'exhumation, elle eut aussitôt la certitude que
c'était Sœur Thérèse qui était venue l'avertir de l'événement, et
elle partit immédiatement pour l'en remercier sur sa tombe.
Mais ce n'était pas assez pour la Servante de Dieu d'avoir donné aux
siens cette preuve d'affection, de leur avoir dit comme l'ange à
Madeleine: «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est pleine
de vie?», elle voulut encore leur faire des promesses pour l'avenir.
Le 5 septembre, veille de l'exhumation, elle était apparue à la
révérende Mère Prieure d'un Carmel étranger, et, lui annonçant que le
lendemain on ne retrouverait d'elle que des ossements, «_à peine des
ossements_», elle lui avait fait pressentir les merveilles qu'elle doit
opérer dans la suite. La révérende Mère les résume ainsi: «Ces ossements
bénis feront des miracles éclatants et seront des armes puissantes
contre le démon.»
Quelques semaines plus tard, le résultat de l'exhumation parvenait à la
connaissance d'un professeur de l'Université de X., homme d'une grande
valeur intellectuelle, d'une éminente piété et, de plus, très favorisé
par la Servante de Dieu de grâces de tout genre, depuis plus de dix ans
qu'il la connaît. Il s'attrista d'abord de ce que l'angélique vierge
avait été soumise à la loi commune, et comme il se laissait aller à ces
pensées mélancoliques, il entendit une voix intérieure lui répondre:
«_C'était la robe de mes jours de travail que J'ai déposée; j'attends la
robe du dimanche éternel: peu m'importe ce qui arrivera à l'autre._»
«Et alors, dit-il, j'eus une lumière qui me consola, je compris que
cette dissolution répandra des atomes de son corps en tous lieux, de
façon que non seulement son âme, mais encore quelque chose de son corps
pourra être présent et FAIRE DU BIEN SUR LA TERRE.
«Il me semble, en effet, que tout ce qui a réellement appartenu au corps
d'un saint est une relique, et s'il en est ainsi, non seulement ses os,
mais encore les molécules invisibles de matière peuvent porter en elles
la grâce des reliques.»
N'est-ce pas la réponse à ce désir si poétiquement exprimé:
Seigneur, sur tes autels, plus d'une fraîche rose
Aime à briller,
Elle se donne à toi... mais je rêve autre chose:
C'EST M'EFFEUILLER...
[Illustration]