Je suis bien heureuse de pouvoir m'entretenir avec toi, il y a quelques
jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre; mais le
bon Dieu paraît vouloir prolonger un peu mon exil. Je ne m'en afflige
pas, car je ne voudrais point entrer au Ciel une minute plus tôt par ma
propre volonté. L'unique bonheur ici-bas, c'est de s'appliquer à
toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne; la tienne est
bien belle, ma chère petite sœur. Si tu veux être une sainte cela te
sera facile, n'aie qu'un seul but: faire plaisir à Jésus, t'unir
toujours plus intimement à lui.
Adieu, ma sœur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au
Ciel te remplît de joie, puisque je pourrai plus que jamais te prouver
ma tendresse. Dans le Cœur de notre céleste Epoux, nous vivrons de la
même vie, et pour l'éternité je resterai
Ta toute petite sœur,
_Thérèse de l'Enfant-Jésus_.
A sa cousine Marie Guérin.
Lettre Ire.
1888.
Avant de recevoir tes confidences (_à propos des scrupules_), je
pressentais tes angoisses; mon cœur était uni au tien. Puisque tu as
l'humilité de demander des conseils à ta petite Thérèse, elle va te dire
ce qu'elle pense. Tu m'as causé beaucoup de peine en laissant tes
communions, parce que tu en as causé à Jésus. Il faut que le démon soit
bien fin pour tromper ainsi une âme! Ne sais-tu pas, ma chérie, que tu
lui fais atteindre ainsi le but de ses désirs? Il n'ignore pas, le
perfide, qu'il ne peut faire pécher une âme qui veut être toute au bon
Dieu; aussi, s'efforce-t-il seulement de lui persuader qu'elle pèche.
C'est déjà beaucoup; mais, pour sa rage, ce n'est pas encore assez... il
poursuit autre chose: il veut priver Jésus d'un tabernacle aimé. Ne
pouvant entrer, lui, dans ce sanctuaire, il veut du moins qu'il demeure
vide et sans maître. Hélas! que deviendra ce pauvre cœur!... Quand le
diable a réussi à éloigner une âme de la communion, il a tout gagné, et
Jésus pleure!...
O ma petite Marte, pense donc que ce doux Jésus est là, dans le
Tabernacle, exprès pour toi, pour toi seule, qu'il brûle du désir
d'entrer dans ton cœur. N'écoute pas le démon, moque-toi de lui, et
va sans crainte recevoir le Jésus de la paix et de l'amour.
Mais je t'entends dire: Thérèse pense cela parce qu'elle ne sait pas mes
misères... Si, elle sait bien, elle devine tout, elle t'assure que tu
peux aller sans crainte recevoir ton seul Ami véritable. Elle a aussi
passé par le martyre du scrupule, mais Jésus lui a fait la grâce de
communier toujours, alors même qu'elle pensait avoir commis de grands
péchés. Eh bien, je t'assure qu'elle a reconnu que c'était le seul moyen
de se débarrasser du démon; s'il voit qu'il perd son temps, il nous
laisse tranquille.
Non, il est impossible qu'un cœur dont l'unique repos est de
contempler le Tabernacle--et c'est le tien, me dis-tu--offense
Nôtre-Seigneur au point de ne pouvoir le recevoir. _Ce qui offense
Jésus, ce qui le blesse au Cœur, c'est le manque de confiance._
Prie-le beaucoup, afin que tes plus belles années ne se passent pas en
craintes chimériques. Nous n'avons que les courts instants de la vie à
dépenser pour la gloire de Dieu; le diable le sait bien; c'est pour cela
qu'il essaie de nous les faire consumer en travaux inutiles. Petite
sœur chérie, communie souvent, bien souvent, voilà le seul remède si
tu veux guérir.
Lettre IIe.
1894.
Tu ressembles à une petite villageoise qu'un roi puissant demanderait en
mariage, et qui n'oserait accepter sous prétexte qu'elle n'est pas assez
riche, qu'elle est étrangère aux usages de la cour. Mais son royal
fiancé ne connaît-il pas mieux qu'elle sa pauvreté et son ignorance?
Marie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jésus est tout? Tu n'as qu'à
perdre ton petit rien dans son infini tout, et à ne plus penser qu'à ce
tout uniquement aimable.
Tu voudrais voir, me dis-tu, le fruit de tes efforts? C'est justement ce
que Jésus veut te cacher. Il se plaît à regarder tout seul ces petits
fruits de vertu que nous lui offrons et qui le consolent.
Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta Thérèse marche avec ardeur
dans le chemin du sacrifice: elle est faible, bien faible; et, chaque
jour, elle en fait une nouvelle et salutaire expérience. Mais Jésus se
plaît à lui communiquer la science de _se glorifier de ses
infirmités_[255]. C'est une grande grâce que celle-là, et je le prie de
te la donner, car dans ce sentiment se trouvent la paix et le repos du
cœur. Quand on se voit si misérable, on ne veut plus se considérer;
on regarde seulement l'unique Bien-Aimé.
Tu me demandes un moyen pour arriver à la perfection. Je n'en connais
qu'un seul: L'AMOUR. Aimons, puisque notre cœur n'est fait que pour
cela. Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour; mais sur
la terre d'exil, _la parole qui commence et finit_[256] est bien
impuissante à rendre les vibrations de l'âme; il faut donc s'en tenir à
ce mot unique et simple: AIMER.
Mais à qui notre pauvre cœur prodiguera-t-il l'amour? Qui donc sera
assez grand pour recevoir ses trésors? Un être humain saura-t-il les
comprendre? et surtout, pourra-t-il les rendre? Marie, il n'existe qu'un
Etre pour comprendre l'amour: c'est notre JÉSUS; Lui seul peut nous
rendre infiniment plus que nous ne lui donnerons jamais...
A sa cousine Jeanne Guérin.
(Mme La Néele.)
Août 1895.
Il est bien grand, ma chère Jeanne, le sacrifice que Dieu t'a demandé en
appelant au Carmel ta petite Marie; mais souviens-toi «qu'il a promis le
centuple à celui qui, pour son amour, aura quitté son père, ou sa mère,
ou _sa sœur_[257].» Eh bien, puisque tu n'as pas hésité, pour l'amour
de Jésus, à te séparer d'une sœur, chérie au delà de tout ce qu'on
peut dire, il se trouve obligé de tenir sa promesse. Je sais
qu'ordinairement ces paroles sont appliquées aux âmes religieuses;
cependant, je sens au fond de mon cœur qu'elles ont été prononcées
aussi pour les généreux parents, qui font à Dieu le sacrifice d'enfants
plus chers qu'eux-mêmes.