J'aurais répondu à ta lettre dimanche dernier, si elle m'avait été
donnée; mais tu sais qu'étant la plus petite, je suis exposée à ne voir
les lettres que bien après mes sœurs, ou même pas du tout... Ce
n'est que vendredi que j'ai lu la tienne, ainsi pardonne-moi si je suis
en retard.
Oui, tu as raison, Jésus se contente d'un regard, d'un soupir d'amour.
Pour moi, je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que
j'ai compris qu'il n'y a qu'à prendre Jésus par le cœur. Regarde un
petit enfant qui vient de fâcher sa mère, soit en se mettant en colère
ou bien en lui désobéissant; s'il se cache dans un coin avec un air
boudeur et qu'il crie dans la crainte d'être puni, sa maman ne lui
pardonnera certainement pas sa faute; mais s'il vient lui tendre ses
petits bras en disant: «Embrasse-moi, je ne recommencerai plus», est-ce
que sa mère ne le pressera pas aussitôt sur son cœur avec tendresse,
oubliant tout ce qu'il a fait?... Cependant elle sait bien que son cher
petit recommencera à la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, et,
s'il la prend encore par le cœur, jamais il ne sera puni.
Au temps de la loi de crainte, avant la venue de Notre-Seigneur, le
prophète Isaïe disait déjà en parlant au nom du Roi des Cieux: «Une mère
peut-elle oublier son enfant?... Eh bien! quand même une mère oublierait
son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais[253].» Quelle ravissante
promesse! Ah! nous qui vivons sous la loi d'amour, comment ne pas
profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux? Comment
craindre Celui _qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre
cou_[254]? Sachons donc le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le
mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut
opérer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions faites
par amour sont celles qui charment son Cœur. Ah! s'il fallait faire
de grandes choses, combien serions-nous à plaindre! Mais que nous
sommes heureuses, puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus
petites!... Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma
chère Léonie, ta vie n'en est-elle pas composée? Je me réjouis de te
voir en face d'un pareil trésor et surtout en pensant que tu sais en
profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les pauvres pécheurs.
Il est si doux d'aider Jésus à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix
de son sang, et qui n'attendent que notre secours pour ne pas tomber
dans l'abîme.
Il me semble que, si nos sacrifices captivent Jésus, nos joies
l'enchaînent aussi; pour cela il suffit de ne pas se concentrer dans un
bonheur égoïste, mais d'offrir à notre Epoux les petites joies qu'il
sème sur le chemin de la vie, pour charmer nos cœurs et les élever
jusqu'à lui.
Tu me demandes des nouvelles de ma santé. Eh bien, je ne tousse plus du
tout. Es-tu contente? Cela n'empêchera pas le bon Dieu de me prendre
quand il voudra. Puisque je fais tous mes efforts pour être un tout
petit enfant, je n'ai pas de préparatifs à faire. Jésus doit lui-même
payer tous les frais du voyage et le prix d'entrée au Ciel!
Adieu, ma sœur bien-aimée, n'oublie pas, près de lui, la dernière, la
plus pauvre de tes sœurs.
Lettre IVe.