Ma sœur bien-aimée, je ne suis pas embarrassée pour vous répondre...
Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le bon
Dieu comme je l'aime?... Mes désirs du martyre ne sont rien; je ne leur
dois pas la confiance illimitée que je sens en mon cœur. A vrai dire,
on peut les appeler ces richesses spirituelles _qui rendent
injuste_[248], lorsqu'on s'y repose avec complaisance, et que l'on croit
qu'ils sont quelque chose de grand... Ces désirs sont une consolation
que Jésus accorde parfois aux âmes faibles comme la mienne--et ces âmes
sont nombreuses.--Mais, lorsqu'il ne donne pas cette consolation, c'est
une grâce de privilège; rappelez-vous ces paroles d'un saint religieux:
«Les martyrs ont souffert avec joie et le Roi des Martyrs a souffert
avec tristesse!» Oui, Jésus a dit: «_Mon Père, éloignez de moi ce
calice._»[249] Comment pouvez-vous penser maintenant que mes désirs sont
la marque de mon amour? Ah! je sens bien que ce n'est pas cela du tout
qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme. Ce qui lui plaît, c'est de me
voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que
j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor, Marraine chérie,
pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre?
N'êtes-vous pas prête à souffrir tout ce que le bon Dieu voudra? Oui, je
le sais bien; alors, si vous désirez sentir de la joie, avoir de
l'attrait pour la souffrance, c'est donc votre consolation que vous
cherchez, puisque, lorsqu'on aime une chose, la peine disparaît. Je vous
assure que si nous allions ensemble au martyre, vous auriez un grand
mérite, et moi je n'en aurais aucun, à moins qu'il ne plaise à Jésus de
changer mes dispositions.
O ma sœur chérie, je vous en prie, comprenez-moi! comprenez que pour
aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible et misérable,
plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et
transformant... Le seul désir d'être victime suffit; mais il faut
consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile,
car _le véritable pauvre d'esprit, où le trouver? Il faut le chercher
bien loin_[250], dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut
le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la
bassesse, dans le néant... Ah! restons donc _bien loin_ de tout ce qui
brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors nous
serons pauvres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, si loin que
nous soyons; il nous transformera en flammes d'amour!... Oh! que je
voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens! C'est la
confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour...
La crainte ne conduit-elle pas à la justice sévère telle qu'on la
représente aux pécheurs? Mais ce n'est pas cette justice que Jésus aura
pour ceux qui l'aiment.
Le bon Dieu ne vous donnerait pas ce désir d'être possédée par son Amour
miséricordieux, s'il ne vous réservait cette faveur; ou plutôt, il vous
l'a déjà faite, puisque vous êtes toute livrée à Lui, puisque vous
désirez être consumée par Lui, et que jamais le bon Dieu ne donne de
désirs qu'il ne veuille réaliser.
Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Je le sens, Jésus veut
nous faire les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.
Marraine chérie, vous voudriez encore entendre les secrets que Jésus
confie à votre petite fille; mais la parole humaine est impuissante à
redire des choses que le cœur humain peut à peine pressentir.
D'ailleurs, ses secrets, Jésus vous les confie aussi, car c'est vous qui
m'avez appris à recueillir ses divins enseignements; c'est vous qui, en
mon nom, avez promis au jour de mon baptême que je ne voulais servir que
Lui seul; vous avez été l'ange qui m'a conduite et guidée sur la route
de l'exil, c'est vous qui m'avez offerte au Seigneur! Aussi je vous aime
comme une enfant sait aimer sa mère; au ciel seulement vous connaîtrez
toute la reconnaissance qui déborde de mon cœur.
Votre petite fille,
_Thérèse de l'Enfant-Jésus_.
Lettres à Sœur Françoise-Thérèse[251].
Lettre Ire.