Je trouve dans les Cantiques sacrés ce passage qui te convient
parfaitement: «_Que voyez-vous dans l'épouse, sinon un chœur de
musique dans un camp d'armée[227]?_» Par la souffrance, ta vie est en
effet un champ de bataille; il y faut un chœur de musique, eh bien!
tu seras la petite lyre de Jésus. Mais un concert est-il complet quand
personne ne chante? Puisque Jésus joue, ne faut-il pas que Céline
chante? Quand l'air sera triste, elle chantera les cantiques de l'exil;
quand l'air sera joyeux, elle modulera quelques refrains d'en haut...
Tout ce qui arrivera d'heureux ou de fâcheux, tous les événements de la
terre ne seront que des bruits lointains, incapables de faire vibrer la
lyre de Jésus; seul, il se réserve le droit d'en toucher légèrement les
cordes.
Je ne puis penser sans ravissement à la chère petite sainte Cécile; quel
modèle! Au milieu d'un monde païen, au sein du danger, au moment d'être
unie à un mortel qui ne respire que l'amour profane, il me semble
qu'elle aurait dû trembler et pleurer. Mais non, _tandis que les
instruments de joie célébraient ses noces, Cécile chantait en son
cœur_[228]. Quel abandon! Elle entendait sans doute d'autres mélodies
que celles de la terre, son Epoux divin chantait lui aussi, et les Anges
répétaient en chœur ce refrain d'une nuit bénie: «_Gloire à Dieu au
plus haut des cieux et paix sur la terre aux âmes de bonne
volonté._»[229]
La gloire de Dieu! Oh! Cécile la comprenait, elle l'appelait de tous ses
vœux, elle devinait que son Jésus avait soif des âmes... C'est
pourquoi tout son désir était de lui amener bientôt celle du jeune
Romain qui ne songeait qu'à la gloire humaine; cette vierge sage en fera
un martyr, et des multitudes marcheront sur ses traces. Elle ne craint
rien: les Anges ont promis et chanté la paix; elle sait que le Prince de
la paix est obligé de la protéger, de garder sa virginité et de lui
donner sa récompense. «_Oh! qu'elle est belle la génération des âmes
vierges[230]!_»
Ma sœur chérie, je ne sais trop ce que je te dis, je me laisse aller
au courant de mon cœur. Tu m'écris que tu sens ta faiblesse, c'est
une grâce; c'est Nôtre-Seigneur qui imprime en ton âme ces sentiments de
défiance de toi-même. Ne crains pas; si tu restes fidèle à lui faire
plaisir dans les petites occasions, il se trouvera obligé de t'aider
dans les grandes.
Les Apôtres, sans lui, travaillèrent longtemps, toute une nuit, sans
prendre aucun poisson; leur travail pourtant lui était agréable, mais il
voulait prouver que lui seul peut nous donner quelque chose. Il
demandait seulement un acte d'humilité: «_Enfants, n'avez-vous rien à
manger[231]?_» et le bon saint Pierre avoue son impuissance: «_Seigneur,
nous avons péché toute la nuit sans rien prendre[232]!_» C'est assez! le
Cœur de Jésus est touché, il est ému... Peut-être que si l'apôtre eût
pris quelques petits poissons, le divin Maître n'aurait pas fait de
miracle; mais il n'avait _rien_, aussi par la puissance et la bonté
divines ses filets furent bientôt remplis de gros poissons!
Voilà bien le caractère de Nôtre-Seigneur: il donne en Dieu, mais il
veut l'humilité du cœur.
Lettre XVIIIe.