MA CHÈRE CÉLINE,

Ce que tu m'écris me comble de joie, tu marches par un chemin royal.

L'épouse des Cantiques, n'ayant pu trouver son Bien-Aimé dans le repos,

se leva, dit-elle, pour le chercher dans la ville, mais en vain... elle

ne le put trouver qu'en dehors des remparts[216]. Jésus ne veut pas que

nous trouvions dans le repos sa présence adorable, il se cache, il

s'enveloppe de ténèbres... Ce n'est pas ainsi qu'il agit à l'égard des

foules, car nous lisons dans le saint Evangile que _le peuple était

enlevé dès qu'il parlait_[217].

Jésus charmait les âmes faibles par ses divines paroles, il essayait de

les rendre fortes pour le jour de la tentation et de l'épreuve; mais

combien fut petit le nombre de ses amis fidèles _lorsqu'il se tut_[218]

devant ses juges! Oh! quelle mélodie pour mon cœur que ce silence du

divin Maître!

Il veut que nous lui fassions la charité comme à un pauvre; il se met,

pour ainsi dire, à notre merci; il ne veut rien prendre sans que nous le

lui donnions de bon cœur, et la plus petite obole est précieuse à ses

yeux divins. Il nous tend la main pour recevoir un peu d'amour, afin

qu'au jour radieux du Jugement, ce doux Sauveur puisse nous adresser ces

paroles ineffables: «_Venez, les bénis de mon Père; car j'ai eu faim et

vous m'avez donné à manger: j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire:

je ne savais où loger et vous m'avez donné un asile; j'étais en prison,

malade, et vous m'avez secouru._»[219]

Ma Céline chérie, réjouissons-nous de notre part; donnons, donnons au

Bien-Aimé, soyons prodigues envers lui, mais n'oublions jamais qu'il est

un Trésor caché: peu d'âmes savent le découvrir. Pour trouver une chose

cachée, il faut se cacher soi-même; que notre vie soit un mystère.

«_Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve?_ dit l'auteur de

l'Imitation, _aimez à être inconnu et compté pour rien[220]... Après

avoir tout quitté, il faut encore se quitter soi-même[221]; que celui-ci

se glorifie d'une chose, celui-là d'une autre; pour vous, ne mettez

votre joie que dans le mépris de vous-même._»[222]

Lettre XVIe.

Tu me dis, ma Céline chérie, que mes lettres te font du bien; j'en suis

heureuse, mais je t'assure que je ne me méprends pas. «_Si le Seigneur

ne bâtit lui-même la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui

l'élèvent._»[223] Tous les plus beaux discours seraient incapables de

faire jaillir un acte d'amour, sans la grâce qui touche le cœur.

Voici une belle pêche rosée et si suave que tous les confiseurs ne

sauraient composer un semblable nectar. Dis-moi, Céline, est-ce pour la

pêche que le Bon Dieu a créé cette jolie couleur et ce velouté si

agréable? Est-ce pour elle encore qu'il a dépensé tant de sucre? Mais

non, c'est pour nous; ce qui lui appartient uniquement, ce qui fait

l'essence de son être, c'est son noyau; elle ne possède que cela.

Ainsi Jésus se plaît à prodiguer ses dons à quelques-unes de ses

créatures, dans le but de s'attirer d'autres âmes; mais intérieurement,

il les humilie par miséricorde, il les force doucement à reconnaître

leur néant et sa toute-puissance. Ces sentiments forment en elles comme

un noyau de grâce qu'il se hâte de développer pour le jour bienheureux

où, revêtues d'une beauté immortelle et impérissable, elles seront

servies sans danger sur la table des cieux.

Chère petite sœur, doux écho de mon âme, ta Thérèse ne se trouve pas

dans les hauteurs en ce moment; mais vois-tu, quand je suis dans la

sécheresse, incapable de prier, de pratiquer la vertu, je cherche de

petites occasions, des riens, pour faire plaisir à mon Jésus: par

exemple, un sourire, une parole aimable, alors que je voudrais me taire

et montrer de l'ennui. Si je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui

répéter souvent que je l'aime; ce n'est pas difficile, et cela

entretient le feu dans mon cœur. Quand même il me semblerait éteint

ce feu d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la cendre et

je suis sûre qu'il se rallumerait.

Il est vrai que je ne suis pas toujours fidèle; mais je ne me décourage

jamais, je m'abandonne dans les bras du Seigneur; il m'apprend _à tirer

profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi_[224], il

m'apprend à jouer à la banque de l'amour, ou plutôt c'est lui qui joue

pour moi, sans me dire comment il s'y prend: cela c'est son affaire, et

pas la mienne; ce qui me regarde, c'est de me livrer entièrement, sans

rien me réserver, pas même la jouissance de savoir combien la banque me

rapporte... Après tout, je ne suis pas l'enfant prodigue, ce n'est pas

la peine que Jésus me fasse un festin, _puisque je suis toujours avec

lui_[225].

J'ai lu dans le saint Evangile, que le divin Pasteur abandonne toutes

les brebis fidèles dans le désert pour courir après la brebis perdue.

Que je suis touchée de cette confiance! Vois donc, il est sûr d'elles!

Comment pourraient-elles s'enfuir? elles sont captives de l'amour. Ainsi

le bien-aimé Pasteur de nos âmes nous dérobe sa présence sensible, pour

donner ses consolations aux pécheurs; ou bien, s'il nous conduit au

Thabor, c'est pour un instant... les vallées sont presque toujours le

lieu des pâturages, «_c'est là qu'il prend son repos à midi_[226]».

Lettre XVIIe.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 92 / 403 题