Je t'envoie un passage d'Isaïe qui te consolera. Vois donc, il y a si
longtemps! et déjà l'âme du prophète se plongeait comme la nôtre dans
les beautés cachées de la Face divine... Il y a des siècles! Ah! je me
demande ce qu'est le temps. Le temps n'est qu'un mirage, un rêve; déjà
Dieu nous voit dans la gloire, il jouit de notre béatitude éternelle.
Que cette pensée fait de bien à mon âme! Je comprends alors pourquoi il
nous laisse souffrir...
Eh bien, puisque notre Bien-Aimé _a été seul à fouler le vin_[202] qu'il
nous donne à boire; à notre tour, ne refusons pas de porter des
vêtements teints de sang, foulons pour Jésus un vin nouveau qui le
désaltère, _et, regardant autour de lui[203], il ne pourra plus dire
qu'il est seul_, nous serons là pour lui venir en aide.
_Son visage était caché_[204], hélas! il l'est encore aujourd'hui,
personne ne comprend ses larmes... «_Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse_,
nous dit-il, _car ma tête est pleine de rosée, et mes cheveux humides
des gouttes de la nuit_[205].» Oui, voilà ce que Jésus dit à notre âme
lorsqu'il est abandonné, oublié... _L'oubli_, il me semble que c'est
encore ce qui lui fait le plus de peine.
Et notre père chéri! Ah! mon cœur est déchiré; mais comment nous
plaindre, puisque Notre-Seigneur lui-même a été considéré _comme un
homme frappé de Dieu et humilié_[206]? Dans cette grande douleur,
oublions-nous et _prions pour les prêtres_; que notre vie leur soit
consacrée. Le divin Maître me fait de plus en plus sentir qu'il veut
cela de nous deux...
Lettre IXe.
Mardi, 23 septembre 1890.
O Céline, comment te dire ce qui se passe dans mon âme?... Quelle
blessure! Mais je sens qu'elle est faite par une main amie, par une main
_divinement jalouse_!...
Tout était prêt pour mes noces[207]; cependant ne trouves-tu pas qu'il
manquait quelque chose à la fête? Il est vrai que Jésus avait déjà mis
bien des joyaux dans ma corbeille, mais il en fallait un, sans doute,
d'une beauté incomparable, et ce diamant précieux, Jésus me l'a donné
aujourd'hui... Papa ne viendra pas demain! Céline, je te l'avoue, mes
larmes ont coulé... elles coulent encore pendant que je t'écris, je puis
à peine tenir ma plume.
Tu sais à quel point je désirais revoir notre Père chéri; eh bien!
maintenant, je sens que c'est la volonté du bon Dieu qu'il ne soit pas à
ma fête. Il a permis cela simplement pour éprouver notre amour... Jésus
me veut _orpheline_, il veut que je sois seule avec Lui seul, pour
s'unir plus intimement à moi; et il veut aussi me rendre, dans la
Patrie, les joies si _légitimes_ qu'il m'a refusées dans l'exil.
L'épreuve d'aujourd'hui est une douleur difficile à comprendre: une joie
nous était offerte, elle était possible, naturelle, nous avançons la
main... et nous ne pouvons saisir cette consolation si désirée! Mais ce
n'est pas une main humaine qui a fait cela, c'est Jésus! Céline,
comprends ta Thérèse! et, toutes deux, acceptons de bon cœur l'épine
qui nous est présentée; la fête de demain sera une fête de larmes pour
nous, mais je sens que Jésus sera si consolé!...
Lettre Xe.