12 mars 1889.

..... Céline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me fatigue,

je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie

est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'éternité s'avance; bientôt

nous vivrons de la vie même de Dieu. Après avoir été abreuvées à la

source des amertumes, nous serons désaltérées à la source même de toutes

les douceurs.

Oui, _la figure de ce monde passe_[196], bientôt nous verrons de

nouveaux cieux; «un soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des

mers éthérées et des horizons infinis...» Nous ne serons plus

prisonnières sur une terre d'exil, tout sera passé! Avec notre Epoux

céleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages; _nos harpes sont

suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone_[197]; mais au

jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre!

Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos

instruments! Aujourd'hui, _nous répandons des larmes en nous souvenant

de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur

une terre étrangère[198]?_

Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jésus nous présente

un calice bien amer; n'en retirons pas nos lèvres, souffrons en paix!

Qui dit _paix_ ne dit pas _joie_, ou du moins joie sentie; pour souffrir

en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.

Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est là,

elle n'y est pas pour rien; mais quels trésors elle nous fait acquérir!

C'est notre gagne-pain; elle est si précieuse que Jésus est descendu sur

la terre tout exprès pour la posséder. Nous voudrions souffrir

généreusement, grandement; nous voudrions ne jamais tomber: quelle

illusion! Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je sens

par là ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez

ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras; et si vous me

laissez seule, eh bien! c'est qu'il vous plaît de me voir _par terre_;

pourquoi donc m'inquiéter?

Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même,

tu donneras au divin Maître un doux asile; il est vrai que tu

souffriras, puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas:

plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux

te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein

jour sur une route émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient

retarder ta marche.

Lettre VIe.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 74 / 403 题