..... Céline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me fatigue,
je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie
est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'éternité s'avance; bientôt
nous vivrons de la vie même de Dieu. Après avoir été abreuvées à la
source des amertumes, nous serons désaltérées à la source même de toutes
les douceurs.
Oui, _la figure de ce monde passe_[196], bientôt nous verrons de
nouveaux cieux; «un soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des
mers éthérées et des horizons infinis...» Nous ne serons plus
prisonnières sur une terre d'exil, tout sera passé! Avec notre Epoux
céleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages; _nos harpes sont
suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone_[197]; mais au
jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre!
Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos
instruments! Aujourd'hui, _nous répandons des larmes en nous souvenant
de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur
une terre étrangère[198]?_
Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jésus nous présente
un calice bien amer; n'en retirons pas nos lèvres, souffrons en paix!
Qui dit _paix_ ne dit pas _joie_, ou du moins joie sentie; pour souffrir
en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.
Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est là,
elle n'y est pas pour rien; mais quels trésors elle nous fait acquérir!
C'est notre gagne-pain; elle est si précieuse que Jésus est descendu sur
la terre tout exprès pour la posséder. Nous voudrions souffrir
généreusement, grandement; nous voudrions ne jamais tomber: quelle
illusion! Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je sens
par là ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez
ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras; et si vous me
laissez seule, eh bien! c'est qu'il vous plaît de me voir _par terre_;
pourquoi donc m'inquiéter?
Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même,
tu donneras au divin Maître un doux asile; il est vrai que tu
souffriras, puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas:
plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux
te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein
jour sur une route émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient
retarder ta marche.
Lettre VIe.