INTRODUCTION

Au mois de septembre 1843, un jeune homme de vingt ans gravissait,

pensif et rêveur, la cime élevée du Grand Saint-Bernard: son regard

profond et mélancolique brillait d'un pieux enthousiasme. Les beautés

majestueuses de cette nature grandiose des Alpes faisaient naître en son

âme mille pensées généreuses; et son cœur, ardent et pur comme la

neige éternelle des montagnes, ne pouvant plus contenir le flot toujours

croissant de son amoureuse louange, il s'arrêta longtemps et versa des

larmes... Puis, reprenant sa marche interrompue, il arriva bientôt au

but de son voyage, au monastère béni qui, du haut de ce sommet

dangereux, rayonne au loin comme un phare d'espérance et d'exquise

charité.

Le vénérable Prieur, tout d'abord frappé de la beauté remarquable de son

hôte, de l'expression loyale de ses traits, le reçut avec une

particulière bienveillance. Il s'informa de sa famille, du lieu de sa

naissance, et connut ainsi ses noms: Louis-Joseph-Stanislas Martin, né

à Bordeaux le 22 août 1823[4], alors que son père, brave capitaine[5],

type de foi, de vaillance et d'honneur, y était en garnison. Il sut que,

depuis quelque temps, ses parents habitaient Alençon, dans la

Basse-Normandie, et que là, présentement, Louis était chéri comme le

benjamin de ses frères et sœurs, le préféré entre tous.

Avait-il donc entrepris un si long voyage pour le seul motif de visiter

en passant les beautés pittoresques de ce pays enchanteur? Il y a si

loin de la Normandie à la Suisse, surtout par les diligences, et plus

souvent le bâton à la main!--Non, ce n'était pas un asile pour une nuit,

pour quelques heures seulement qu'il venait solliciter en ces lieux:

c'était un abri pour la nuit un peu plus longue de la vie...

«Mon bon jeune homme, lui dit alors le respectable religieux, vos études

de latin sont-elles terminées?» Et sur la réponse négative de Louis:

«Je le regrette, mon enfant, car c'est une condition essentielle pour

être admis parmi nos frères; mais ne vous découragez pas, retournez dans

votre pays, travaillez avec ardeur, et nous vous recevrons ensuite à

bras ouverts.»

Notre voyageur reprit donc, un peu désenchanté, le chemin de sa patrie:

ce jour-là, ne l'eût-il pas nommé plutôt le chemin de l'exil? Cependant,

il ne tarda pas à sentir que le monastère antique du Grand Saint-Bernard

devait être seulement pour sa vie entière, un doux et lointain souvenir;

que, sur lui, le Seigneur avait d'autres desseins, également

miséricordieux, également ineffables.

* * * * *

D'un autre côté, dans la même ville d'Alençon,--quelques années plus

tard--une pieuse jeune fille, au visage agréablement empreint d'une rare

énergie de caractère, Mlle Zélie Guérin, se présentait, accompagnée

de sa mère, à l'Hôtel-Dieu des Sœurs de Saint-Vincent de Paul. Elle

voulait, depuis longtemps déjà, solliciter son admission dans cet asile

de charité; mais dès la première entrevue, la Mère Supérieure, guidée

par l'Esprit-Saint, lui répondit sans hésiter que telle n'était pas la

volonté de Dieu. Zélie rentra donc sous le toit paternel, dans la douce

compagnie de ses chers parents, de sa sœur aînée[6] et de son jeune

frère, dont il sera plus d'une fois question dans le cours de ce récit.

Or, depuis sa démarche infructueuse, la jeune fille faisait bien souvent

dans son cœur cette naïve prière: «Mon Dieu, puisque je ne suis pas

digne d'être votre épouse comme ma sœur chérie, j'entrerai dans

l'état du mariage pour accomplir votre volonté sainte. Alors, je vous en

prie, _donnez-moi beaucoup d'enfants, et qu'ils vous soient tous

consacrés_.»

* * * * *

Dans sa miséricordieuse bonté, le Seigneur réservait à cette âme d'élite

le vertueux jeune homme dont nous avons parlé; et, par un concours de

circonstances vraiment providentielles, le 12 juillet 1858, se

célébraient, dans l'église Notre-Dame d'Alençon, leurs noces bénies.

Le soir même de cet heureux jour,--une lettre intime nous l'a

révélé--Louis confia à sa jeune compagne son désir de la regarder

toujours comme une sœur bien-aimée. Mais, après de longs mois,

partageant le rêve de son épouse, il désira comme elle voir leur union

porter des fruits nombreux, afin de les offrir au Seigneur. Il put

redire alors l'admirable prière du chaste Tobie: «_Vous le savez, mon

Dieu, si je prends une épouse sur la terre, c'est par le seul désir

d'une postérité dans laquelle soit béni votre nom dans les siècles des

siècles._»

Sa condescendance plut au Seigneur. De ce parterre choisi germèrent

neuf blanches fleurs, dont quatre, dès le bas âge, allèrent s'ouvrir

dans les jardins célestes, tandis que les cinq autres s'épanouirent plus

tard, soit dans l'Ordre du Carmel, soit dans celui de la Visitation.

Ainsi se réalisa le vœu de leur pieuse mère.

Toutes furent, dès le berceau, consacrées à la Reine des lis, la Vierge

Immaculée. Nous donnons ici leurs noms, faisant remarquer le neuvième et

dernier comme privilégié entre tous, ainsi que, dans les chœurs des

Anges, on distingue au neuvième celui des séraphins.

Marie-Louise, Marie-Pauline, Marie-Léonie, Marie-Hélène, morte à quatre

ans et demi, Marie-Joseph-Louis, Marie-Joseph-Jean-Baptiste,

Marie-Céline, Marie-Mélanie-Thérèse, morte à trois mois,

_Marie-Françoise-Thérèse_.

Les deux enfants du nom de Joseph furent obtenus par la prière et les

larmes. Après la naissance des quatre filles aînées, il fut demandé à

Dieu, par l'intercession de saint Joseph, _un petit missionnaire_; et

bientôt parut ici-bas, plein de sourires et de charmes, le premier

Marie-Joseph. Hélas! il ne fit que se montrer à sa mère... Après cinq

mois d'exil, il s'envolait au sanctuaire des cieux! Suivirent alors

d'autres neuvaines, plus pressantes. A tout prix, il fallait obtenir à

la famille un prêtre, un missionnaire. Mais «_les pensées du Seigneur ne

sont pas nos pensées, ses voies ne sont pas nos voies_». Un nouveau

petit Joseph arriva plein d'espérances; et neuf mois s'étaient à peine

écoulés qu'il s'enfuyait de ce monde, et rejoignait son frère aux

Tabernacles éternels.

Alors ce fut fini. On ne demanda plus de missionnaire. Ah! si, dès ce

temps-là, le voile de l'avenir s'était soulevé un instant, quels élans

de reconnaissance et de joie! Oui, malgré les apparences, le désir de

ces chrétiens d'un autre âge était entièrement comblé; il l'était

surtout dans leur dernière enfant, âme bénie, reine entre ses sœurs,

choisie et privilégiée par excellence. N'a-t-on pas écrit d'elle avec

vérité: «_Thérèse est maintenant un remarquable missionnaire à la parole

puissante et irrésistible, sa vie a un charme qui ne se perdra jamais;

et toute âme qui se laissera prendre à cet hameçon ne restera ni dans

les eaux de la tiédeur, ni dans celles du péché._».......

* * * * *

Ses parents eux-mêmes ne sont-ils pas aussi devenus missionnaires?...

Nous lisons aux premières pages de la traduction portugaise de

l'«Histoire d'une Ame» cette touchante dédicace d'un pieux et savant

religieux de la Compagnie de Jésus[7]:

A LA SAINTE ET ÉTERNELLE MÉMOIRE DE LOUIS-JOSEPH-STANISLAS MARTIN ET DE

ZÉLIE GUÉRIN, BIENHEUREUX PARENTS DE SŒUR THÉRÈSE DE L'ENFANT-JÉSUS,

POUR SERVIR D'EXEMPLE A TOUS LES PARENTS CHRÉTIENS.

Bien loin de soupçonner cet apostolat futur, ils le préparaient

cependant à leur insu par une vie toujours plus parfaite.

L'épreuve les visita bien des fois, mais une résignation pleine d'amour

était leur seule réponse au Dieu, toujours Père, qui n'abandonne jamais

ses enfants.

Chaque aurore les voyait au pied des saints autels. Ils s'agenouillaient

ensemble au banquet sacré, observaient rigoureusement les abstinences et

jeûnes de l'Eglise, gardaient avec une fidélité absolue le repos du

dimanche et faisaient des lectures saintes leurs délassements préférés.

Ils priaient en commun, à la façon touchante du vénérable aïeul, le

capitaine Martin, qu'on ne pouvait, sans pleurer, entendre réciter le

Pater.

Les grandes vertus chrétiennes brillaient à ce foyer. L'aisance n'y

introduisait pas le luxe, on ne s'y départait jamais d'une simplicité

toute patriarcale.

«_Dans quelle illusion vivent la plupart des hommes!_ répétait souvent

Madame Martin, _possèdent-ils des richesses? ils veulent aussitôt des

honneurs; et s'ils les obtiennent, ils sont encore malheureux; car

jamais le cœur qui cherche autre chose que Dieu n'est satisfait._»

Toutes ses ambitions maternelles regardaient les Cieux. «_Quatre de mes

enfants sont déjà bien placés_, écrivait-elle, _et les autres, oui, les

autres iront aussi dans ce royaume céleste, chargés de plus de mérites

puisqu'ils auront plus longtemps combattu..._»

La charité, sous toutes ses formes, devenait l'écoulement de cette

pureté de vie et de ces sentiments généreux. Les deux époux prélevaient

chaque année, sur le fruit de leurs travaux, une forte somme pour

l'œuvre de la Propagation de la Foi. Ils soulageaient les pauvres

dans leur détresse et les servaient de leurs propres mains. On a vu le

père de famille, à l'exemple du bon Samaritain, relever sans honte un

ouvrier, gisant ivre-mort dans une rue fréquentée, prendre sa boîte

d'outils, lui offrir l'appui de son bras et, tout en lui faisant une

douce remontrance, le conduire à sa demeure.

Il en imposait aux blasphémateurs qui, sur une simple observation, se

taisaient en sa présence.

Jamais les petitesses du respect humain ne diminuèrent les grandeurs de

son âme. En quelque compagnie qu'il fût, il saluait toujours le Saint

Sacrement en passant devant une église. Il saluait de même, par respect

pour le caractère sacerdotal, tout prêtre qu'il rencontrait sur son

chemin.

Citons enfin un dernier exemple de la bonté de son cœur:

Ayant vu dans une gare un malheureux épileptique, mourant de faim, sans

argent pour regagner son pays, Monsieur Martin fut ému de compassion,

prit son chapeau, y déposa une première aumône, et s'en alla quêter à

tous les voyageurs. Les pièces pleuvaient dans la bourse improvisée, et

le malade, touché de tant de bonté, pleurait de reconnaissance.

En récompense de si rares vertus, toutes les bénédictions de Dieu

s'attachaient aux pas de son fidèle serviteur. Dès l'année 1871, il put

quitter sa maison de bijouterie et se retirer dans sa nouvelle

habitation, rue Saint-Blaise. La fabrication de dentelles, dites «point

d'Alençon», commencée par Madame Martin, fut alors uniquement continuée.

C'est dans cette maison de la rue Saint-Blaise que devait éclore notre

céleste fleur; nous l'appelons ainsi, parce qu'elle-même donna pour

titre au manuscrit de sa Vie: «HISTOIRE PRINTANIÈRE D'UNE PETITE FLEUR

BLANCHE.» Elle ne devait pas, en effet, connaître d'automne, encore

moins d'hiver avec ses nuits glacées...

Pourtant ce fut en plein hiver, le 2 janvier 1873, qu'elle prit

naissance au sein de la famille bénie dont nous avons parlé. Par une

délicatesse toute providentielle pour ses deux sœurs aînées,--alors

pensionnaires à la Visitation du Mans--cette date tombait pendant les

vacances; aussi, quel ne fut pas leur bonheur lorsque, vers minuit, le

bon père, montant d'un pas léger jusqu'à leur chambre, s'écria d'un ton

joyeux: «Enfants, vous avez une petite sœur!» Cependant, cette fois

encore, il espérait, sans trop se l'avouer, un petit missionnaire! Mais

la déception ne fut pas grande, et l'on reçut cette dernière enfant

comme un présent du Ciel. «C'était le _bouquet_», disait plus tard son

bien-aimé père. Il l'appelait encore et surtout «_sa petite reine_»,

quand il n'ajoutait pas ces titres pompeux: «de France et de Navarre».

La petite reine, on le voit, fut bien accueillie; et, comme elle venait

au monde dans le temps de Noël, les anges chantèrent aussi sur son

berceau; ils empruntèrent pour cet office la voix d'un enfant pauvre qui

vint, ce jour-là même, sonner timidement à la porte de l'heureuse

demeure, remettant un papier sur lequel étaient écrits ces vers:

_Souris et grandis vite,

Au bonheur tout t'invite:

Tendres soins, tendre amour...

Oui, souris à l'aurore,

Bouton qui viens d'éclore:_

TU SERAS ROSE UN JOUR!...

C'était un doux présage, une prophétie gracieuse; en effet, le bouton

devint une rose d'amour, mais pour de courts instants, «_l'espace d'un

matin!_»

En attendant, il souriait à la vie, et tout le monde lui rendait ses

sourires. Le 4 janvier, on le porta solennellement à l'église Notre-Dame

pour recevoir la divine rosée du baptême, lui donnant pour marraine sa

sœur aînée Marie, avec les noms déjà désignés de

MARIE-FRANÇOISE-THÉRÈSE. Jusque-là, tout était joie et bonheur; mais

bientôt, sur sa tige délicate, le tendre bouton se pencha. Plus

d'espoir! on devait s'attendre à le voir tomber et mourir... «Il faut

s'adresser à saint François de Sales, écrivait la tante Visitandine, et

promettre, si l'enfant guérit, de l'appeler de son second nom:

«_Françoise_». Ce fut un glaive pour le cœur de sa mère. Penchée sur

le berceau de sa _Thérèse_ chérie, elle attendait, pour ainsi dire, le

dernier moment, se disant en elle-même: «Lorsque tout espoir va me

sembler perdu, alors seulement je vais faire cette promesse de l'appeler

Françoise.»

Le doux François de Sales déclina l'honneur à la sainte Réformatrice du

Carmel: l'enfant revint à la vie et s'appela définitivement THÉRÈSE. Il

fallut néanmoins assurer sa guérison par un grand sacrifice: l'envoyer à

la campagne et lui trouver une nourrice. Alors le «_petit bouton de

rose_» se redressa sur sa tige, il devint fort et vigoureux, les mois de

l'exil passèrent vite; puis on le remit frais et charmant dans les bras

de sa vraie mère.

Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même · 第 33 / 403 题