Si l'on nous demande pourquoi nous avons levé le voile mystérieux qui
doit recouvrir ici-bas l'existence ignorée d'une humble carmélite, nous
le dirons simplement:
Connaissant depuis son enfance cette âme privilégiée, et l'ayant vue
grandir chaque jour en sagesse et en grâce, nous lui demandâmes de
mettre par écrit les miséricordes du Seigneur à son égard. Nous n'avions
point d'arrière-pensée; nous ne songions qu'à notre édification
personnelle. Mais en parcourant ce pieux manuscrit, miroir si fidèle
d'une âme séraphique, le doute ne fut pas possible; il ne nous fallait
plus réserver pour nous seule ce trésor. Une source nouvelle était
ouverte aux pauvres altérés de ce monde: c'était notre devoir d'en
répandre les eaux vives. Nous l'avons fait. En buvant la première à
cette source pure, nous ne pensions pas, hélas! que l'heure fût déjà
venue d'en partager les délices... Mais le blanc lis de cette âme
virginale s'était épanoui dès les premiers jours d'un printemps radieux;
la grappe était mûre avant le temps ordinaire des vendanges. Et le
Seigneur se pencha, il cueillit doucement la fleur embaumée, il détacha
sans effort sa grappe chérie du cep amer de l'exil, la trouvant
totalement dorée des feux de l'Amour divin.
Quelles actions héroïques ou éclatantes avait donc pu accomplir, à
l'âge de 24 ans, Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte
Face? écrit François Veuillot. La jeune carmélite avait simplement
servi Dieu avec une fidélité constante et assidue dans les plus
petites choses.
Tout enfant, née dans une famille admirablement chrétienne, elle
s'était sentie attirée vers le cloître. Dès l'âge de quinze ans, à
force de démarches et de supplications, elle avait obtenu la
permission d'entrer au Carmel.
A vingt-quatre ans, minée par une maladie de poitrine, elle s'y
éteignait dans la paix du Seigneur.
Voilà toute sa carrière. A la conter par les événements extérieurs,
on en remplirait tout au plus une dizaine de pages. Mais, si l'on
veut pénétrer dans la vie intime de cette âme, un volume entier
paraît encore trop court.
Or, cette vie intime a été écrite par la main la plus propre à
composer une telle œuvre: la main de Sœur Thérèse elle-même.
On devine que ce n'est point d'après son inspiration personnelle
que l'humble carmélite entreprit cet ouvrage. Ce fut sa supérieure
qui, admirant cette vertu modeste et appréhendant la fin prématurée
de cette existence angélique, donna l'ordre à la sainte enfant de
se raconter elle-même. Obéissante avant tout et sincère par-dessus
tout, Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus écrivit tout. Une vertu
médiocre aurait été troublée; une humilité de mauvais aloi eût
voulu diminuer ses mérites aux dépens du vrai. Mais l'humilité
réelle ne se propose point de cacher ses mérites; elle ignore si
elle en possède. Les vertus qu'on admire en sa conduite, elle les
expose avec simplicité, comme des bienfaits du Ciel. Les grâces
extraordinaires où chacun reconnaît la prédilection de Dieu pour
une âme d'élite, elle les révèle avec une candeur presque naïve
comme des miséricordes imméritées. Mais, ni ces vertus, ni ces
grâces, elle ne songe à les dissimuler. Voilà dans quel esprit
Sœur Thérèse écrivit l'histoire de son âme.
Aux hommes de goût, fatigués des complications et des raffinements
de la littérature contemporaine, nous indiquerions volontiers ces
mémoires d'une carmélite: ils y trouveraient, au seul point de vue
de la jouissance artistique et intellectuelle, un rafraîchissement
délicieux, un bain d'innocence, de fraîcheur et de pureté.
Quant aux âmes chrétiennes, est-il besoin de dire que nous leur
conseillons vivement cette lecture angélique? Elles y trouveront un
essor, à la fois puissant et doux, vers le Ciel.
Ce qui caractérise la sainteté de Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus, c'est une simplicité d'enfant dans son commerce
avec Dieu. La jeune religieuse a retenu le conseil de
Notre-Seigneur: «_Si vous ne devenez semblable à ces petits, vous
n'entrerez pas dans le royaume des Cieux._» Elle se fait toute
petite auprès du divin Maître. Elle lui parle, elle l'écoute, elle
le sert avec la familiarité, l'obéissance et l'empressement d'une
enfant docile et aimante. Elle ne le quitte pas de la main, elle
s'abandonne à lui tout entière, elle professe envers lui cette
confiance aveugle et illimitée des tout petits pour les très
grands. Quelque souhait qu'elle forme, elle le confie sans crainte
à Jésus; quelque désir que Jésus lui exprime, elle l'accomplit avec
joie. Et c'est ainsi que, sans effort apparent, comme en se
laissant conduire, elle atteint le sublime.
Sans effort apparent, mais non sans peine et sans labeur réels.
Cette innocence eut à soutenir des luttes quotidiennes; elle eut à
subir plusieurs fois dans le secret de son âme des épreuves
terribles. Epreuves et luttes, elle les a consignées dans son
«histoire», avec la même franchise et la même sérénité que les
grâces et les miséricordes.
Et qu'on ne croie pas que cette constance à vouloir être enfant
devant Dieu imprimât à la vertu de Sœur Thérèse un caractère
puéril! Cette religieuse adolescente, qui s'appliquait à se faire
toute petite, avait acquis au contraire, en peu de temps, par
l'oraison et par l'étude, une telle maturité d'intelligence et une
telle vigueur de jugement, que sa supérieure n'hésitait pas à lui
confier la direction des novices, à un âge où elle aurait pu être
encore leur compagne[3].
* * * * *
Chère Elue, qui êtes devenue si bienfaisante, écrit un autre
auteur, qui _redescendez_ du sein de la gloire comme vous l'avez
promis, pour faire du bien, vous avez crû en ce monde dans le
parterre choisi de l'Epoux, et là vous fûtes vraiment le _lys de la
vallée_, singulièrement protégé contre les orages du monde et les
vents mauvais qui, hélas! trop souvent effeuillent et brisent les
plus beaux chefs-d'œuvre de Dieu. Mais, pour le réconfort de
beaucoup, vous êtes devenue la _fleur des champs_, que les pauvres
passants, tout couverts de la poussière du chemin, peuvent admirer
et dont la suave odeur les vivifie et les réjouit. C'est une grâce
que nous ne laisserons pas passer sans nous l'approprier; nous
admirerons en vous l'œuvre du divin Jardinier, lui demandant de
la continuer, de la renouveler dans beaucoup d'autres âmes.
La physionomie de la jeune carmélite a été admirablement dépeinte
par Mgr Gay, et on dirait vraiment qu'elle posait devant lui quand
il écrivit ces pages lumineuses sur l'_Abandon_:
«L'âme abandonnée vit de foi, elle espère comme elle respire, elle
aime sans interruption. Chaque volonté divine, quelle qu'elle soit,
la trouve libre. Tout lui semble également bon. N'être rien, être
beaucoup, être peu: commander, obéir; être humiliée, être oubliée;
manquer ou être pourvue, vivre longtemps, mourir bientôt, mourir
sur l'heure, tout lui plaît. Elle veut tout, parce qu'elle ne veut
rien, et elle ne veut rien, parce qu'elle veut tout. Sa docilité
est active, et son indifférence amoureuse. Elle n'est à Dieu qu'un
_oui_ vivant.
«Dirai-je le dernier mot de ce bienheureux et sublime état? C'est
la vie des enfants de Dieu, c'est la sainte enfance spirituelle.
Oh! que cela est parfait! plus parfait que l'amour des souffrances,
car rien n'immole tant l'homme que d'être sincèrement et
paisiblement petit. L'esprit d'enfance tue l'orgueil bien plus
sûrement que l'esprit de pénitence.
«... L'âpre rocher du Calvaire offre encore quelque pâture à
l'amour-propre; à la crèche, tout le vieil homme meurt forcément
d'inanition. Or, pressez ce béni mystère de la crèche, pressez ce
fruit de la sainte enfance, vous n'en ferez jamais sortir que
l'abandon. Un enfant se livre sans défense et s'abandonne sans
résistance! Que sait-il? Que peut-il? Que prétend-il savoir et
pouvoir? C'est un être dont on est absolument maître. Aussi avec
quelles précautions on le traite et quelles caresses on lui
fait...»
C'est jusque-là que Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus s'était
donnée; aussi connut-elle la suavité des caresses divines, et sur
le Cœur du Maître, dans ses doux battements, elle comprit le
secret du Roi, qui est l'amour. L'esprit d'enfance lui communiqua
aussi cette liberté que le P. Gratry a si bien définie, l'état
d'une âme «qui est sortie des bornes rétrécies de son horizon
personnel, qui a quitté l'étroite prison de l'habitude, pour
prendre une vie large et puissante, toujours renouvelée en Dieu.»
Cette épouse fidèle avait si bien su réduire sa nature fière et
ardente et l'extrême sensibilité de son cœur que, peu de temps
avant de mourir, elle pouvait se rendre ce témoignage: «Depuis
l'âge de trois ans, je n'ai jamais rien refusé au bon Dieu.»
Certes, elle avait beaucoup reçu, mais elle donna beaucoup aussi,
_et le mérite sortit d'elle comme le ruisseau sort de sa source_.
Il était impossible de mieux analyser et de mieux comprendre cette âme
choisie, à la fois enfantine et héroïque.
* * * * *
Avant d'introduire le lecteur dans ce sanctuaire intime, nous devons le
prévenir, comme aux éditions précédentes, des modifications que nous
avons cru devoir apporter au Manuscrit original, le divisant en
plusieurs chapitres pour la clarté du récit.
Suivront: _Conseils et Souvenirs_, quelques _Lettres_, puis un recueil
de ses _Poésies_, dernière révélation d'une âme tout embrasée du céleste
amour.
* * * * *
Et, dès maintenant, qu'il nous soit permis de faire connaître en
quelques mots les aspirations de cette «_vierge apostolique_», et
comment Notre-Seigneur se plaît à les combler.
«_Je ne compte pas rester inactive au Ciel_, disait-elle; _mon désir est
d'y travailler encore pour l'Eglise et les âmes...
Après ma mort, je ferai tomber une pluie de roses. Je veux passer mon
Ciel à faire du bien sur la terre._»
Ces espérances et ces promesses se réalisent en effet d'une manière
touchante et souvent prodigieuse. Depuis l'apparition de l'«_Histoire de
son Ame_», actuellement tirée en France à 125.000 exemplaires, sans
compter les 350.000 de l'édition abrégée (_Appel aux Petites âmes_),
nous ne cessons d'en recevoir de toutes parts les témoignages les plus
précieux.
Cette «_Histoire d'une Ame_», sous différents titres, est traduite en
neuf langues étrangères; et les traductions portugaise et
anglaise--privilège singulier--sont enrichies d'indulgences par le
cardinal-patriarche de Lisbonne, huit prélats de la même nation et par
Mgr Bourne, archevêque de Westminster.
Depuis quatorze ans, les pèlerinages à la tombe de Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus deviennent de plus en en plus nombreux. On baise
respectueusement cette terre sainte, on en garde des fleurs comme de
véritables reliques; et, ce qui vaut mieux que des fleurs éphémères, on
emporte de ce lieu béni des consolations durables, des grâces de toutes
sortes. Un évêque missionnaire, revenant de ce tombeau, «qui bientôt,
dit-il, sera glorieux», nous confiait qu'il avait vu par trois fois la
«_petite Thérèse_» lui sourire.
Mais cette «_petite Thérèse_» ne fait point acception de personnes: si
elle sourit à un prince de l'Eglise, elle essuie aussi volontiers les
larmes des pauvres. Tant de fois elle nous l'a fait savoir! Citons
simplement l'exemple de cette femme en haillons, surprise là, tout en
pleurs, dans l'attitude et l'expression du plus affreux désespoir, et
tout à coup changée, souriante, comme irradiée par une vision céleste.
Etonné d'un tel contraste, le témoin caché de cette scène, qui ne
connaissait ni Sœur Thérèse, ni sa tombe, osa s'approcher pour
interroger la mendiante et connaître la cause d'une si subite
transformation: «J'ai prié la petite sainte du Carmel, répondit la
pauvre femme émue et confuse... Oh! comme elle m'a bien consolée!...»
Les grands et les petits sont donc les clients de cet ange.
Nous suffisons à peine à contenter les pieux désirs de tous ceux qui
demandent une parcelle de ses vêtements, une «_relique_» quelconque, si
minime soit-elle, de «_la petite reine_», de la «_petite sainte
Thérèse_», de «_la petite grande sainte_», comme chacun l'appelle tour à
tour. Nous ne comptons plus les souvenirs distribués.
Et c'est ainsi que, par son intercession, on obtient les faveurs les
plus signalées.
Nous en donnerons d'autres exemples à la fin de ce volume, mais nous
savons bien que le livre d'or du Ciel pourra seul nous révéler
l'abondance et le parfum de cette _pluie de roses_ qui tombe aujourd'hui
silencieuse...
C'est encore dans ce livre du Ciel que nous apprendrons chacun des noms
bénis de cette «_légion de petites âmes_» demandées par Thérèse,
victimes comme elle de l'«AMOUR MISÉRICORDIEUX», entraînées à sa suite
dans sa «_petite voie d'enfance spirituelle_», voie de simplicité, de
confiance et de paix dont l'Esprit-Saint a dit par la bouche du
Prophète: «_Il y a une route, une voie qu'on appelle la voie sainte,
les simples même la suivront et ne s'égareront pas._» (Is., XXXV.)
* * * * *
O Thérèse, vous qui avez reçu de Dieu le don de comprendre si
parfaitement cette «_voie sainte_», d'y marcher si fidèlement et d'y
appeler si suavement les âmes; vous qui nous disiez sur votre lit de
mort: «_Je n'ai jamais donné au Bon Dieu que de l'amour, il me rendra de
l'amour..._», votre parole était une prophétie. Oui, nous en sommes les
heureux témoins, le Seigneur vous rend de l'amour! Combien d'autels vous
sont élevés dans les cœurs! et de quels ardents désirs ces cœurs
qui vous aiment appellent le jour où se termineront heureusement les
démarches qui doivent amener votre glorification sur la terre.
* * * * *
En effet, la cause de béatification de Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus, soumise à la Sainte Eglise en 1909, a déjà vu
s'instruire, dans les premiers mois de 1910, le Procès diocésain des
Ecrits. Le Procès dit _de Réputation de Sainteté_, commencé en août
1910, ayant été rapidement conduit, fut déposé à Rome en février 1912 et
subit actuellement un examen préparatoire devant la Sacrée Congrégation
des Rites.
Nous demandons humblement aux nombreux amis de Sœur Thérèse de
l'Enfant-Jésus de bien vouloir unir leurs prières aux nôtres, pour
assurer le succès de cette œuvre entreprise uniquement pour la plus
grande gloire de Dieu.