CHAPITRE II.

1517-1521.

Luther attaque les indulgences. Il brûle la bulle du

pape.—Érasme, Hutten, Franz de Sickingen.—Luther comparaît à

la diète de Worms.—Son enlèvement.

La papauté était loin de soupçonner son danger. Depuis le treizième

siècle on disputait, on aboyait contre elle. Le monde lui paraissait

définitivement endormi au bruit uniforme des criailleries de l'École.

Il semblait qu'il n'y eût plus grand'chose de nouveau à dire. Tout

le monde avait parlé à perdre haleine. Wicleff, Jean Huss, Jérôme de

Prague, persécutés, condamnés, brûlés, n'en avaient pas moins eu le

temps de dire tout ce qu'ils avaient en pensée. Les docteurs de la

très catholique université de Paris, les Pierre d'Ailly, les Clémengis,

le doux Gerson lui-même, avaient respectueusement souffleté la papauté.

Elle durait pourtant, elle vivotait, patiente et tenace. Le quinzième

siècle s'écoula ainsi. Les conciles de Constance et de Bâle eurent

moins d'effet que de bruit. Les papes les laissèrent dire, firent

révoquer les Pragmatiques, rétablirent tout doucement leur domination

en Europe et fondèrent une grande souveraineté en Italie.

Jules II conquit pour l'Église; Léon X pour sa famille. Ce jeune pape,

mondain, homme de lettres, homme de plaisir et d'affaires, comme les

autres Médicis, avait les passions de son âge, et celles des vieux

papes, et celles de son temps. Il voulait faire rois les Médicis.

Lui-même jouait le rôle du premier roi de la chrétienté. Indépendamment

de cette coûteuse diplomatie qui s'étendait à tous les états de

l'Europe, il entretenait de lointaines relations scientifiques. Il

s'informait du Nord même, et faisait recueillir jusqu'aux monumens de

l'histoire scandinave. A Rome, il bâtissait Saint-Pierre, dont Jules

II lui avait légué la construction. L'héroïque Jules II n'avait pas

calculé ses ressources. Quand Michel-Ange apportait un tel plan, qui

pouvait marchander? Il avait dit, comme on sait, du Panthéon: Je

mettrai ce temple à trois cents pieds dans les airs. Le pauvre état

romain n'était pas de force à lutter contre le génie magnifique de ces

artistes, dont l'ancien Empire, maître du monde, aurait à peine été

capable de réaliser les conceptions.

Léon X avait commencé son pontificat par vendre à François Ier ce qui

n'était pas à lui, les droits de l'église de France. Plus tard, il

avait fait pour finance trente cardinaux en une fois[a4]. C'étaient là

de petites ressources. Il n'avait pas, lui, les mines du Mexique. Ses

mines, c'étaient la vieille foi des peuples, leur crédule débonnaireté.

Il en avait donné l'exploitation en Allemagne aux Dominicains. Ils

avaient succédé aux Augustins dans la vente des indulgences. Le

dominicain Tetzel, effronté saltimbanque, allait à grand bruit, grand

appareil, grande dépense, débitant cette denrée dans les églises, dans

les places, dans les cabarets[a5]. Il rendait le moins qu'il pouvait,

et empochait l'argent; le légat du pape l'en convainquit plus tard.

La foi des acheteurs diminuant, il fallait bien enfler le mérite

du spécifique; il y avait long-temps qu'on en vendait; le commerce

baissait. L'intrépide Tetzel avait poussé la rhétorique aux dernières

limites de l'amplification. Entassant hardiment les pieuses menteries,

il énumérait tous les maux dont guérissait cette panacée. Il ne se

contentait pas des péchés connus, il inventait des crimes, imaginait

des infamies, étranges, inouïes, auxquelles personne ne songea

jamais; et quand il voyait l'auditoire frappé d'horreur, il ajoutait

froidement: «Eh bien, tout cela est expié, dès que l'argent sonne dans

la caisse du pape!»

Luther assure qu'alors il ne savait pas trop ce que c'était que les

indulgences. Lorsqu'il en vit le prospectus fièrement décoré du nom et

de la protection de l'archevêque de Mayence, que le pape avait chargé

de surveiller la vente des indulgences en Allemagne, il fut saisi

d'indignation[a6]. Jamais un problème de pure spéculation ne l'eût mis

en contradiction avec ses supérieurs ecclésiastiques. Mais ceci était

une question de bon sens, de moralité. Docteur en théologie, professeur

influent à l'université de Wittemberg que l'Électeur venait de fonder,

vicaire provincial des Augustins, et chargé de remplacer le vicaire

général dans les visites pastorales de la Misnie et de la Thuringe, il

se croyait sans doute plus responsable qu'un autre du dépôt de la foi

saxonne. Sa conscience fut frappée, il risquait beaucoup en parlant;

s'il se taisait, il se croyait damné.

Il commença dans la forme légale, s'adressa à son évêque, celui de

Brandebourg, pour le prier de faire taire Tetzel[a7]. L'évêque répondit

que c'était attaquer la puissance de l'Église, qu'il allait se faire

bien des affaires, qu'il valait mieux se tenir tranquille. Alors Luther

s'adressa au primat, archevêque de Mayence et de Magdebourg. Ce prélat

était un prince de la maison de Brandebourg, ennemie de l'électeur

de Saxe; Luther lui envoyait des propositions qu'il offrait de

soutenir contre la doctrine des indulgences. Nous abrégeons sa lettre,

extrêmement longue dans l'original (31 octobre 1517):

«Père vénérable en Dieu, prince très illustre, veuille votre grâce

jeter un œil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendre, et

recevoir favorablement ma demande avec la douceur épiscopale. On porte

par tout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, l'indulgence

papale pour la construction de la cathédrale de Saint-Pierre de

Rome. Je ne blâme pas tant les grandes clameurs des prédicateurs

de l'indulgence, lesquels je n'ai point entendus, que le faux sens

adopté par le pauvre, simple et grossier peuple, qui publie partout

hautement les imaginations qu'il a conçues à ce sujet. Cela me fait

mal et me rend malade.... Ils croient que les âmes seront tirées du

purgatoire, dès qu'ils auront mis l'argent dans les coffres. Ils

croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand

pécheur, celui (tel est leur blasphème) qui aurait violé la sainte

mère de notre Sauveur!... Grand Dieu! les pauvres âmes seront donc sous

le sceau de votre autorité, enseignées pour la mort et non pour la

vie! Vous en rendrez un compte terrible, dont la gravité va toujours

croissant...

»Qu'il vous plaise, noble et vénérable père, de lire et de considérer

les propositions suivantes, où l'on montre la vanité des indulgences

que les prédicateurs proclament comme chose tout-à-fait certaine.»

L'archevêque ne répondit pas. Luther, qui s'en doutait, avait le même

jour, 31 octobre 1517, veille de la Toussaint, à midi, affiché ses

propositions à l'église du château de Wittemberg, qui subsiste encore.

«Les thèses indiquées ci-dessous, seront soutenues à Wittemberg, sous

la présidence du révérend Martin Luther, etc. 1517[r10]:

»Le pape ne veut ni ne peut remettre aucune peine, si ce n'est celles

qu'il a imposées de son chef ou d'après les canons.

[r10] Luth. oper., Witt., 1545, t. I, 50-98.

—Les canons pénitentiaux sont pour les vivans; ils ne peuvent charger

d'aucune peine l'âme des morts.

—Le changement de la peine canonique en peine du purgatoire, est une

ivraie, une zizanie; évidemment les évêques dormaient quand on a semé

cette mauvaise herbe.

—Le pouvoir de soulager les âmes du purgatoire que le pape peut

exercer par toute la chrétienté, chaque évêque, chaque curé le possède

dans son diocèse, dans sa paroisse.... Qui sait si toutes les âmes en

purgatoire voudraient être rachetées? on l'a dit de saint Séverin.

—Il faut enseigner aux chrétiens qu'à moins d'avoir le superflu, ils

doivent garder pour leur famille le nécessaire, et ne rien dépenser

pour leurs péchés.

—Il faut enseigner aux chrétiens que le pape, quand il donne des

pardons, a moins besoin d'argent que de bonne prière pour lui, et que

c'est là ce qu'il demande.

—Il faut enseigner aux chrétiens que si le pape connaissait les

exactions des prêcheurs de pardons, il aimerait mieux que la basilique

de Saint-Pierre tombât en cendres, plutôt que de la construire avec la

chair, la peau et les os de ses brebis.

—Le pape doit vouloir que si les pardons, chose petite, sont célébrés

avec une cloche, une cérémonie, une solennité, l'Évangile, chose si

grande, soit prêché avec cent cloches, cent cérémonies, cent solennités.

—Le vrai trésor de l'Église, c'est le sacro-saint Évangile de la

gloire et de la grâce de Dieu.

—On a sujet de haïr ce trésor de l'Évangile, par qui les premiers

deviennent les derniers;

—On a sujet d'aimer le trésor des indulgences, par qui les derniers

deviennent les premiers.

—Les trésors de l'Évangile sont les filets avec lesquels on pêchait

les hommes de richesses;

—Les trésors des indulgences sont les filets avec lesquels on pêche

les richesses des hommes.

—Dire que la croix, mise dans les armes du pape, équivaut à la croix

du Christ, c'est un blasphème.

—Pourquoi le pape, dans sa très sainte charité, ne vide-t-il pas le

purgatoire où tant d'âmes sont en peine? Ce serait là exercer plus

dignement son pouvoir, que de délivrer des âmes à prix d'argent (cet

argent porte malheur); et pourquoi encore? pour élever une église?

—Quelle est cette étrange compassion de Dieu et du pape, qui, pour de

l'argent, changent l'âme d'un impie, d'un ennemi de Dieu, en une âme

pieuse et agréable au Seigneur?

—Le pape, dont les trésors surpassent aujourd'hui les plus énormes

trésors, ne peut-il donc, avec son argent plutôt qu'avec celui des

pauvres fidèles, élever une seule église, la basilique de Saint-Pierre?

—Que remet, que donne le pape à ceux qui, par la contrition parfaite,

ont droit à la rémission plénière?

—Loin de nous tous ces prophètes, qui disent au peuple de Christ: _La

paix, la paix_; et ne donnent point la paix.

—Loin, bien loin, tous ces prophètes qui disent au peuple de Christ:

_La croix, la croix_; et ne montrent point la croix.

—Il faut exhorter les chrétiens à suivre Christ, leur chef, à travers

les peines, les supplices et l'enfer même; de sorte qu'ils soient

assurés que c'est par les tribulations qu'on entre dans le ciel, et non

par la sécurité et la paix, etc.»

Ces propositions, négatives et polémiques, trouvaient leur complément

dans les thèses dogmatiques que Luther publia presque en même

temps[r11]:

[r11] Witt. oper. lat. t. II, 56.

«L'homme ne peut pas naturellement vouloir que Dieu soit Dieu. Il

aimerait mieux être Dieu lui-même, et que Dieu ne fût pas Dieu.

—Il est faux que l'appétit soit libre d'aller dans les deux sens; il

n'est pas libre, mais captif.

—Il n'y a en la nature, par devant Dieu, rien que concupiscence.

—Il est faux que cette concupiscence puisse être réglée par la vertu

de l'espérance. Car l'espérance est contraire à la charité qui cherche

et désire seulement ce qui est de Dieu. L'espérance ne vient pas de

nos mérites, mais de nos passions qui effacent nos mérites.

—La meilleure, l'infaillible préparation et l'unique disposition à

recevoir la grâce, c'est le choix et la prédestination arrêtés par Dieu

de toute éternité.

—Du côté de l'homme, rien ne précède la grâce, que la non-disposition

à la grâce, ou plutôt la rébellion.

—Il est faux qu'on puisse trouver excuse dans une ignorance

invincible. L'ignorance de Dieu, de soi, des bonnes œuvres, c'est la

nature invincible de l'homme, etc.»

La publication de ces thèses et le sermon en langue vulgaire que

Luther prononça à l'appui, furent comme un coup de tonnerre dans

l'Allemagne[a8]. Cette immolation de la liberté à la grâce, de l'homme

à Dieu, du fini à l'infini, fut reconnue par le peuple allemand, comme

la vraie religion nationale, la foi que Gottschalk avait professée dès

le temps de Charlemagne, au berceau même du christianisme allemand, la

foi de Tauler, et de tous les mystiques des Pays-Bas. Le peuple se jeta

avec la plus âpre avidité sur cette pâture religieuse dont on l'avait

sevré depuis le quatorzième siècle. Les propositions furent imprimées

à je ne sais combien de mille, dévorées, répandues, colportées. Luther

fut lui-même alarmé de son succès. «Je suis fâché, dit-il, de les

voir tant imprimées, tant répandues; ce n'est pas là une bonne manière

d'instruire le peuple. Il me reste moi-même quelques doutes. J'aurais

mieux prouvé certaines choses, j'en aurais omis d'autres, si j'avais

prévu cela.»

Il semblait alors fort disposé à laisser tout, et à se soumettre. «Je

veux obéir, disait-il; j'aimerais mieux obéir que faire des miracles,

quand même j'aurais le don des miracles.»

Tetzel ébranla ces résolutions pacifiques, en brûlant les propositions

de Luther. Les étudians de Wittemberg usèrent de représailles pour

celles de Tetzel, et Luther en exprime quelque regret. Mais lui-même

fit paraître ses _Résolutions_, à l'appui des premières propositions.

«Vous verrez, écrit-il à un ami, mes _Resolutiones et responsiones_.

Peut-être en certains passages les trouverez-vous plus libres qu'il ne

faudrait; à plus forte raison, doivent-elles paraître intolérables aux

flatteurs de Rome. Elles étaient déjà publiées; autrement, j'y aurais

mis quelque adoucissement.»

Le bruit de cette controverse se répandit hors de l'Allemagne et

parvint à Rome. On prétend que Léon X crut qu'il ne s'agissait que de

jalousie de métier entre les Augustins et les Dominicains[a9], et qu'il

aurait dit: «Rivalités de moines! Fra Luther est un beau génie!»[a10]

De son côté, Luther protestait de son respect pour le pape même. Il

écrivit en même temps deux lettres, l'une à Léon X, par laquelle il

s'abandonnait à lui sans réserve, et se soumettait à sa décision. «Très

saint Père, disait-il en finissant, je m'offre et me jette à vos pieds,

moi et tout ce qui est en moi. Donnez la vie ou la mort; appelez,

rappelez, approuvez, désapprouvez, je reconnais votre voix pour la

voix du Christ qui règne et parle en vous. Si j'ai mérité la mort, je

ne refuserai point de mourir; car la terre et la plénitude de la terre

sont au Seigneur qui est béni dans les siècles: puisse-t-il vous sauver

éternellement! Amen.» (Jour de la Trinité, 1518.)

L'autre lettre était adressée au vicaire général Staupitz, qu'il priait

de l'envoyer au pape. Dans celle-ci, Luther indiquait que sa doctrine

n'était autre que celle qu'il avait reçue de Staupitz lui-même. «Je me

souviens, mon révérend Père, que parmi vos doux et salutaires discours,

d'où mon Seigneur Jésus fait découler pour moi de si merveilleuses

consolations, il y eut aussi mention du sujet _de la pénitence_: et

qu'alors émus de pitié pour tant de consciences, que l'on torture par

d'innombrables et insupportables prescriptions sur la manière de se

confesser, nous reçûmes de vous, comme une voix du ciel, cette parole:

_Qu'il n'y a de vraie pénitence que celle qui commence par l'amour

de la justice et de Dieu_; et que ce qu'ils donnent pour la fin de la

pénitence en doit être plutôt le principe.—Cette parole de vous resta

en moi comme la flèche aiguë du chasseur. J'osai engager la lutte avec

les écritures qui enseignent la pénitence; joûte pleine de charme,

où les paroles saintes jaillissaient de toutes parts et voltigeaient

autour de moi en saluant et applaudissant cette sentence. Autrefois

il n'y avait rien de plus amer pour moi dans toute l'écriture que ce

mot de pénitence, bien que je fisse mes efforts pour dissimuler devant

Dieu, et exprimer un amour de commande. Aujourd'hui rien comme ce mot,

ne sonne délicieusement à mon oreille. Tant les préceptes de Dieu

deviennent suaves et doux, lorsqu'on apprend à les lire, non dans les

livres seulement, mais dans les blessures mêmes du doux Sauveur!»

Ces deux lettres du 30 mai 1518, sont datées d'Heidelberg, où les

Augustins tenaient alors un synode provincial, et où Luther s'était

rendu pour soutenir ses doctrines et combattre à tout venant. Cette

fameuse université à deux pas du Rhin, et par conséquent sur la route

la plus fréquentée de l'Allemagne, était certainement le théâtre le

plus éclatant où l'on pût présenter la nouvelle doctrine.

Rome commençait à s'émouvoir. Le maître du sacré palais, le vieux

dominicain Sylvestre de Prierio, écrivit contre le moine augustin en

faveur de la doctrine de saint Thomas, et s'attira une foudroyante

réponse (fin d'août 1518). Luther reçut immédiatement l'ordre de

comparaître à Rome dans soixante jours. L'empereur Maximilien avait

inutilement demandé qu'on ne précipitât pas les choses, promettant de

faire tout ce que le pape ordonnerait au sujet de Luther. Mais à Rome

on n'était pas sans quelque méfiance sur le zèle de Maximilien. Il

arrivait de lui certains mots qui sonnaient mal aux oreilles du pape:

«Ce que fait votre moine n'est pas à mépriser, avait dit l'empereur

à Pfeffinger, conseiller de l'électeur de Saxe; le jeu va commencer

avec les prêtres. Prenez soin de lui, il pourrait arriver que nous

en eussions besoin.» Plus d'une fois il s'était plaint amèrement des

prêtres et des clercs. «Ce pape, disait-il en parlant de Léon X,

s'est conduit avec moi comme un misérable. Je puis dire que je n'ai

trouvé dans aucun pape ni sincérité ni bonne foi; mais j'espère bien,

s'il plaît à Dieu, que celui-ci sera le dernier[r12].» Ces paroles

étaient menaçantes. L'on se rappelait d'ailleurs que Maximilien, pour

réconcilier définitivement l'Empire et le Saint-Siége, avait songé à

se faire pape lui-même. Aussi Léon X se garda bien de lui remettre

la décision de cette querelle, qui prenait chaque jour une nouvelle

importance.

[r12] Seckendorf, _De Lutheranismo_, 44.

Luther n'avait d'espérance que dans la protection de l'Électeur.

Ce prince, soit par intérêt pour sa nouvelle université[a11], soit

par goût pour la personne de Luther, l'avait toujours protégé

spécialement[a12]. Il avait voulu faire les frais de son doctorat.

En 1517, Luther le remercie dans une lettre de lui avoir envoyé, à

l'entrée de l'hiver, du drap pour lui faire une robe. Il se doutait

bien aussi que l'Électeur ne lui savait pas mauvais gré d'un éclat qui

faisait tort à l'archevêque de Mayence et Magdebourg, prince issu de

la maison de Brandebourg, et par conséquent ennemi de celle de Saxe.

Enfin, et c'était un puissant motif de se rassurer, l'Électeur avait

annoncé qu'il ne connaissait de règle de foi que les propres paroles

de l'Écriture. Luther le lui rappelle dans le passage suivant (27

mars 1519): «Le docteur J. Staupitz, mon véritable père en Christ,

m'a rapporté que causant un jour avec votre altesse électorale sur

ces prédicateurs qui, au lieu d'annoncer la pure parole de Dieu,

ne prêchent au peuple que de misérables arguties ou des traditions

humaines, vous lui dîtes que la sainte Écriture parle avec une telle

majesté et une si complète évidence[a13], qu'elle n'a pas besoin de

tous ces instrumens de disputes, et qu'elle force de dire: «Jamais

homme n'a ainsi parlé; là est le doigt de Dieu; Celui-ci n'enseigne

point comme les scribes et les pharisiens, mais comme ayant la

toute-puissance.» Staupitz approuvant ces paroles, vous lui dîtes:

«Donnez-moi donc la main, et promettez-moi, je vous prie, qu'à l'avenir

vous suivrez cette nouvelle doctrine.» La continuation naturelle de ce

passage se trouve dans une vie manuscrite de l'Électeur, par Spalatin.

«Avec quel plaisir il écoutait les prédications, et lisait la parole

de Dieu, surtout les évangélistes dont il avait sans cesse à la bouche

de belles et consolantes sentences! Mais celle qu'il répétait sans

cesse, c'était cette parole de Christ dans saint Jean: _Sans moi vous

ne pouvez rien_[r13]. Il se servait de cette parole pour combattre la

doctrine du libre arbitre, avant même qu'Érasme de Rotterdam eût osé

soutenir dans plusieurs écrits contre la parole de Dieu cette misérable

liberté. Il me disait souvent, comment pouvons-nous avoir le libre

arbitre, puisque Christ lui-même a dit: Sans moi vous ne pouvez rien,

_Sine me nihil potestis facere_.»

[r13] Seckendorf, 79.

Toutefois on se tromperait si l'on croyait, d'après ceci, que Staupitz

et son disciple ne furent que l'instrument de l'Électeur. La Réforme

de Luther fut évidemment spontanée. Le prince, comme nous le verrons

ailleurs, s'effraya plutôt de l'audace de Luther. Il aima, il embrassa

la Réforme, il en profita; jamais il ne l'eût commencée.

Luther écrit le 15 février 1518 à son prudent ami, Spalatin, le

chapelain, le secrétaire et le confident de l'électeur: «Voilà ces

criailleurs qui vont disant, à mon grand chagrin, que tout ceci est

l'ouvrage de notre très illustre Prince; à les en croire, c'est lui

qui me pousserait pour faire dépit à l'archevêque de Magdebourg et de

Mayence. Examinez, je vous prie, s'il est à propos d'en avertir le

Prince. Je suis vraiment désolé de voir son altesse soupçonnée à cause

de moi. Devenir une cause de discorde entre de si grands princes, il y

a de quoi trembler et frémir.» Il tient le même langage à l'Électeur

lui-même dans sa relation de la conférence d'Augsbourg (novembre).

21 mars, à J. Lange (depuis archevêque de Saltzbourg): «Notre Prince

nous a pris sous sa protection, moi et Carlostad, et cela sans en avoir

été prié. Il ne souffrira pas qu'ils me traînent à Rome. Ils le savent,

et c'est leur chagrin.» Ceci ferait croire qu'alors Luther avait reçu

de l'Électeur des assurances positives. Cependant, le 21 août 1518,

dans une lettre plus confidentielle, à Spalatin, il dit: «Je ne vois

pas encore comment éviter les censures dont je suis menacé, si le

Prince ne vient à mon secours. Et pourtant, j'aimerais mieux toutes

les censures du monde plutôt que de voir son altesse blâmée à cause de

moi... Voici ce qui a paru le mieux à nos doctes et prudens amis, c'est

que je demande au Prince un sauf-conduit (_salvum, ut vocant, conductum

per suum dominium_). Il me le refusera, j'en suis sûr, et j'aurai,

disent-ils, une bonne excuse pour ne pas comparaître à Rome. Veuillez

donc faire en sorte d'obtenir de notre très illustre Prince un rescript

portant qu'il me refuse le sauf-conduit, et m'abandonne, si je me mets

en route, à mes risques et périls. En cela vous me rendrez un important

service. Mais il faut que la chose se fasse promptement; le temps

presse, le jour fixé approche.»

Luther eût pu s'épargner cette lettre. Le prince, sans l'en avertir, le

protégeait activement. Il avait obtenu que Luther serait examiné par

un légat en Allemagne, dans la ville libre d'Augsbourg; et à ce moment

il était de sa personne à Augsbourg, où sans doute il s'entendait avec

les magistrats pour garantir la sûreté de Luther dans cette dangereuse

entrevue. C'est sans doute à cette providence invisible de Luther qu'on

doit attribuer les soins inquiets de ces magistrats, pour le préserver

des embûches que pouvaient lui dresser les Italiens. Pour lui, il

allait droit devant lui dans son courage et sa simplicité, sans bien

savoir ce que le prince ferait ou ne ferait pas, en sa faveur (2 sept.).

«Je l'ai dit, et, je le répète, je ne veux pas que dans cette affaire

notre Prince, qui est innocent de tout cela, fasse la moindre chose

pour défendre mes propositions... Qu'il tienne la main à ce que je ne

sois exposé à aucune violence, s'il peut le faire sans compromettre ses

intérêts. S'il ne le peut, j'accepte mon péril tout entier.»

Le légat, Caietano de Vio, était certainement un juge peu suspect[a14].

Il avait écrit lui-même qu'il était permis d'interpréter l'Écriture,

sans suivre le torrent des Pères (_contrà torrentem SS. Patrum_). Ces

hardiesses l'avaient rendu quelque peu suspect d'hérésie. Homme du

pape dans cette affaire que le pape le chargeait d'arranger, il prit

la chose en politique, n'attaqua dans la doctrine de Luther que ce

qui ébranlait la domination politique et fiscale de la cour de Rome.

Il s'en tint à la question pratique du _trésor des indulgences_, sans

remonter au principe spéculatif de la grâce.

«Lorsque je fus cité à Augsbourg, j'y vins et comparus, mais avec une

forte garde et sous la garantie de l'électeur de Saxe, Frédéric, qui

m'avait adressé à ceux d'Augsbourg et m'avait recommandé à eux[r14].

Ils eurent grande attention à moi, et m'avertirent de ne point aller

avec les Italiens, de ne faire aucune société avec eux, de ne point

me fier à eux, car je ne savais pas, disaient-ils, ce que c'était

qu'un Welche. Pendant trois jours entiers, je fus à Augsbourg sans

sauf-conduit de l'Empereur. Dans cet intervalle, un Italien venait

souvent m'inviter à aller chez le cardinal. Il insistait sans se

décourager. Tu dois te rétracter, disait-il; tu n'as qu'un mot à dire:

_revoco_. Le cardinal te recommandera au pape, et tu retourneras avec

honneur après de ton prince.»

[r14] Tischreden, 377-80.

Il lui citait entre autres exemples, celui du fameux Joachim de Flores,

qui, s'étant soumis, n'avait pas été hérétique, quoiqu'il eût avancé

des propositions hérétiques.

«Au bout de trois jours, arriva l'évêque de Trente, qui montra au

cardinal le sauf-conduit de l'Empereur. Alors j'allai le trouver en

toute humilité. Je tombai d'abord à genoux, puis je m'abaissai jusqu'à

terre et je restai à ses pieds. Je ne me relevai que quand il me l'eut

ordonné trois fois. Cela lui plut fort, et il espéra que je prendrais

une meilleure pensée.

»Lorsque je revins le lendemain et que je refusai absolument de rien

rétracter, il me dit: Penses-tu que le pape s'embarrasse beaucoup de

l'Allemagne? Crois-tu que les princes te défendront avec des armes

et des gens de guerre? Oh! non! Où veux-tu rester?...—Sous le ciel,

répondis-je.

»Plus tard le pape baissa le ton et écrivit à l'Église, même à maître

Spalatin, et à Pfeffinger, afin qu'ils me fissent livrer à lui, et

insistassent pour l'exécution de son décret.

»Cependant mes petits livres et mes _Resolutiones_

allèrent, ou plutôt volèrent en peu de jours par toute l'Europe.

Ainsi, l'électeur de Saxe fut confirmé et fortifié; il ne voulut

point exécuter les ordres du pape et se soumit à la connaissance de

l'Écriture.

»Si le cardinal eût agi à mon égard avec plus de raison et de

discrétion, s'il m'eût reçu lorsque je tombai à ses pieds, les choses

n'en seraient jamais venues où elles sont. Car, dans ce temps je ne

voyais encore que bien peu les erreurs du pape; s'il s'était tu, je me

serais tu aisément. C'était alors le style et l'usage de la cour de

Rome, que le pape dît dans les affaires obscures et embrouillées: Nous

rappelons la chose à nous, en vertu de notre puissance papale, annulons

le tout et le mettons à néant. Alors il ne restait plus aux deux

parties qu'à pleurer. Je tiens que le pape donnerait trois cardinaux

pour que la chose fût encore dans le sac.»

Ajoutons quelques détails tirés d'une lettre qu'écrivit Luther à

Spalatin (c'est-à-dire à l'Électeur), lorsqu'il était à Augsbourg, et

pendant les conférences (14 octobre): «Voilà quatre jours que le légat

confère avec moi, disons mieux, contre moi....... Il refuse de disputer

en public ou même en particulier, répétant sans cesse: Rétracte-toi,

reconnais ton erreur, que tu le croies ou non; le pape le veut ainsi...

Enfin on a obtenu de lui que je pourrais m'expliquer par écrit, et

je l'ai fait en présence du seigneur de Feilitsch, représentant de

l'Électeur. Alors le légat n'a plus voulu de ce que j'avais écrit, il

s'est remis à crier rétractation. Il est allé chercher je ne sais quel

long discours dans les romans de saint Thomas, croyant alors m'avoir

vaincu et réduit au silence. Dix fois je voulus parler, autant de fois

il m'arrêtait, il tonnait, il régnait tyranniquement dans la dispute.

»Je me mis enfin à crier à mon tour: Si vous pouvez me montrer que

votre décret de Clément VI dit expressément que les mérites du Christ

_sont_ le trésor des indulgences, je me rétracte.—Dieu sait alors

comme ils ont tous éclaté de rire. Lui il a arraché le livre et l'a

feuilleté hors d'haleine (_fervens et anhelans_) jusqu'à l'endroit où

il est écrit, que Christ par sa Passion _a acquis_ les trésors, etc. Je

l'arrêtais sur ce mot _a acquis_...—Après le dîner, il fit venir le

révérend père Staupitz, et par ses caresses l'engagea de m'amener à une

rétractation, ajoutant que je trouverais difficilement quelqu'un qui me

voulût plus de bien que lui-même.»

Les disputans suivaient une méthode différente; la conciliation était

impossible. Les amis de Luther craignaient un guet-à-pens de la

part des Italiens. Il quitta Augsbourg en laissant un appel au pape

mieux informé, et il adressa une longue relation de la conférence à

l'Électeur. Nous y apprenons que dans la discussion, il avait appuyé

ses opinions relatives à l'autorité du pape, sur le concile de Bâle,

sur l'université de Paris et sur Gerson. Il prie l'Électeur de ne point

le livrer au pape: «Veuille votre très illustre Altesse faire ce qui

est de son honneur, de sa conscience, et ne pas m'envoyer au pape.

L'homme (il parle du légat) n'a certainement pas dans ses instructions,

une garantie pour ma sûreté à Rome. Parler en ce sens à votre très

illustre Altesse, ce serait lui dire de livrer le sang chrétien, de

devenir homicide. A Rome! le pape lui-même n'y vit pas en sûreté. Ils

ont là-bas assez de papier et d'encre; ils ont des notaires et des

scribes sans nombre. Ils peuvent aisément écrire en quoi j'ai erré. Il

en coûtera moins d'argent pour m'instruire absent par écrit, que pour

me perdre présent par trahison.»

Ces craintes étaient fondées. La cour de Rome allait s'adresser

directement à l'électeur de Saxe. Il lui fallait Luther à tout prix. Le

légat s'était déjà plaint amèrement à Frédéric de l'audace de Luther,

le suppliant de le renvoyer à Augsbourg ou de le chasser, s'il ne

voulait souiller sa gloire et celle de ses ancêtres en protégeant ce

misérable moine. «J'ai appris hier de Nüremberg que Charles de Miltitz

est en route, qu'il a trois brefs du pape (au dire d'un témoin oculaire

et digne de foi), pour me prendre au corps et me livrer au pontife.

Mais j'en ai appelé au futur concile.» Il était nécessaire qu'il se

hâtât de récuser le pape, car, comme le légat l'avait écrit à Frédéric,

Luther était déjà condamné à Rome. Il fit cette nouvelle protestation

en observant toutes les formes juridiques, déclara qu'il se soumettrait

volontiers au jugement du pape bien informé; mais que le pape pouvant

faillir, comme saint Pierre lui-même a failli, il en appelait au

concile général, supérieur au pape, de tout ce que le pape décrèterait

contre lui. Cependant il craignait quelque violence subite; on pouvait

l'enlever de Wittemberg. «L'on t'a trompé, écrit-il à Spalatin, je

n'ai point fait mes adieux au peuple de Wittemberg; il est vrai que

j'ai parlé à peu près comme il suit: Vous le savez tous, je suis un

prédicateur variable et peu fixe. Combien de fois ne vous ai-je pas

quittés sans vous saluer! Si la même chose arrivait encore et que je ne

dusse point revenir, prenez que je vous ai fait mes adieux d'avance.»

(2 décembre.) «On me conseille de demander au prince qu'il m'enferme,

comme prisonnier, dans quelque château, et qu'il écrive au légat qu'il

me tient en lieu sûr, où je serai forcé de répondre.»

«Il est hors de doute que le prince et l'université sont pour moi.

L'on me rapporte une conversation tenue sur mon compte à la cour de

l'évêque de Brandebourg. Quelqu'un dit: Érasme, Fabricius et autres

doctes personnages le soutiennent. Le pape ne s'en soucierait guère,

répondit l'évêque, si l'université de Wittemberg et l'Électeur

n'étaient aussi de son côté.» Cependant Luther passa dans de vives

craintes la fin de cette année 1518. Il songeait à quitter l'Allemagne.

«Pour n'attirer aucun danger sur votre Altesse, voici que j'abandonne

vos terres; j'irai où me conduira la miséricorde de Dieu, me confiant

à tout événement dans sa divine volonté. C'est pourquoi, je salue

respectueusement votre Altesse; chez quelque peuple que j'aille,

je conserverai une éternelle reconnaissance de vos bienfaits.» (19

novembre.) La Saxe pouvait en effet lui paraître alors une retraite peu

sûre. Le pape cherchait à gagner l'Électeur. Charles de Miltitz fut

chargé de lui offrir la rose d'or, haute distinction que la cour de

Rome n'accordait guère qu'à des rois, comme récompense de leur piété

filiale envers l'Église. C'était pour l'Électeur une épreuve difficile.

Il fallait s'expliquer nettement, et peut-être attirer sur soi un

grand péril. Cette hésitation de l'Électeur paraît dans une lettre de

Luther. «Le prince m'a tout-à-fait détourné de publier les Actes de la

conférence d'Augsbourg, puis il me l'a permis, et on les imprime...

Dans son inquiétude pour moi, il aimerait mieux que je fusse partout

ailleurs. Il ma fait venir à Lichtenberg, où j'ai conféré long-temps

avec Spalatin sur ce sujet. Si les censures viennent, ai-je dit, je ne

resterai point. Il m'a pourtant dit de ne pas tant me hâter de partir

pour la France.»

Ceci était écrit le 13 décembre. Le 20, Luther était rassuré.

L'Électeur avait répondu, avec une froideur toute diplomatique,

qu'il se reconnaissait pour fils très obéissant de la très sainte

mère Église, qu'il professait un grand respect pour la sainteté

pontificale, mais demandait qu'on fît examiner l'affaire par des juges

non suspects[a15]. C'était un moyen de la faire traîner en longueur;

pendant ce temps il pouvait survenir tel incident qui diminuerait,

qui ajournerait le danger. C'était tout de gagner du temps. En effet,

au mois de janvier 1519, l'Empereur mourut, l'interrègne commença, et

Frédéric se trouva, par le choix de Maximilien, vicaire de l'Empire

dans la vacance.

Le 3 mars 1519, Luther rassuré écrivit au pape une lettre altière,

sous forme respectueuse. «Je ne puis supporter, très saint Père, le

poids de votre courroux; mais je ne sais comment m'y soustraire.

Grâce aux résistances et aux attaques de mes ennemis, mes paroles

se sont répandues plus que je n'espérais, et elles ont descendu

trop profondément dans les cœurs pour que je puisse les rétracter.

L'Allemagne fleurit de nos jours en érudition, en raison, en génie.

Si je veux honorer Rome par-devant elle, je dois me garder de rien

révoquer. Ce serait souiller encore plus l'église romaine, la livrer

aux accusations, au mépris des hommes.

»Ceux-là ont fait injure et déshonneur à l'église romaine en Allemagne,

qui, abusant du nom de votre Sainteté, n'ont servi par leurs absurdes

prédications qu'une infâme avarice, et qui ont souillé les choses

saintes de l'abomination et de l'opprobre d'Égypte. Et comme si ce

n'était assez de tant de maux, moi qui ai voulu combattre ces monstres,

c'est moi qu'ils accusent.

»Maintenant, très saint Père, j'en atteste Dieu et les hommes, je n'ai

jamais voulu, je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher à l'église

romaine ni à votre sainte autorité. Je reconnais pleinement que cette

église est au-dessus de tout, qu'on ne lui peut rien préférer, de

ce qui est au ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus-Christ, notre

seigneur.»

Luther avait dès-lors pris son parti. Déjà un mois ou deux auparavant

il avait écrit: «Le pape n'a pas voulu souffrir un juge, et moi je n'ai

pas voulu du jugement du pape. Il sera donc le texte, et moi la glose.»

Ailleurs il dit à Spalatin (13 mars): «Je suis en travail pour l'épître

de saint Paul aux Galates. J'ai en pensée un sermon sur la Passion;

outre mes leçons ordinaires, j'enseigne le soir les petits enfans,

et je leur explique l'oraison dominicale. Cependant, je retourne les

décrétales pour ma nouvelle dispute, et j'y trouve Christ tellement

altéré et crucifié, que je ne sais trop (je vous le dis à l'oreille) si

le pape n'est pas l'Antichrist lui-même, ou l'apôtre de l'Antichrist.»

Quels que fussent les progrès de Luther dans la violence, le pape

avait désormais peu de chance d'arracher à un prince puissant, à qui

la plupart des électeurs déféraient l'empire, son théologien favori.

Miltitz changea de ton[a16]. Il déclara que le pape voudrait bien

encore se contenter d'une rétractation. Il vit familièrement Luther. Il

le flatta, il lui avoua qu'il avait enlevé le monde à soi, et l'avait

soustrait au pape[a17]. Il assurait que dans sa route, il avait à

peine trouvé sur cinq hommes, deux ou trois partisans de la papauté.

Il voulait lui persuader d'aller s'expliquer devant l'archevêque de

Trèves. Il ne justifiait pas autrement qu'il fût autorisé à faire

cette proposition ni par le pape, ni par l'archevêque. Le conseil

était suspect. Luther savait qu'il avait été brûlé en effigie à Rome

[_papyraceus Martinus in campo Floræ publicè combustus, execratus,

devotus_]. Il répondit durement à Miltitz, et l'avertit qu'un de ses

envoyés avait inspiré de tels soupçons à Wittemberg, qu'on avait failli

le faire sauter dans l'Elbe. «Si, comme vous le dites, vous êtes obligé

par mon refus, de venir vous-même, Dieu vous accorde un heureux voyage.

Moi, je suis fort occupé; je n'ai ni le temps, ni l'argent nécessaire

pour me promener ainsi. Adieu, homme excellent.» [17 mai.]

A l'arrivée de Miltitz en Allemagne, Luther avait dit qu'il se tairait,

pourvu que ses adversaires se tussent aussi. Ils le dégagèrent de

sa parole. Le docteur Eck le défia solennellement de venir disputer

avec lui à Leipzig. Les facultés de Paris, de Louvain, de Cologne,

condamnèrent ses propositions.

Pour se rendre décemment à Leipzig, Luther fut obligé de demander une

robe au parcimonieux Électeur, qui, depuis deux ou trois ans, avait

oublié de l'habiller. La lettre est curieuse:

«Je prie votre Grâce électorale de vouloir bien m'acheter une chape

blanche et une chape noire. La blanche, je la demande humblement.

Pour la noire, votre altesse me la doit; car il y a deux ou trois

ans qu'elle me l'a promise, et Pfeffinger délie si difficilement

les cordons de sa bourse, que j'ai été obligé de m'en procurer une

moi-même. Je prie humblement votre Altesse, qui a pensé que le

_Psautier_ méritait une chape noire, de vouloir bien ne pas juger le

_saint Paul_ indigne d'une chape blanche.»

Luther était alors si complètement rassuré, que non content d'aller se

défendre à Leipzig, il prit l'offensive à Wittemberg[a18]. «Il osa,

dit son biographe catholique, Cochlæus, il osa, avec l'autorisation du

prince qui le protégeait[a19], citer solennellement les inquisiteurs

les plus habiles, ceux qui ce croiraient capables d'avaler le fer et

de fendre le caillou, pour qu'ils vinssent disputer avec lui[a20]; on

leur offrait le sauf-conduit du prince, qui de plus se chargeait de les

héberger et de les défrayer.»

Cependant, le principal adversaire de Luther, le docteur Eck, s'était

rendu à Rome pour solliciter sa condamnation. Luther était jugé

d'avance. Il ne lui restait qu'à juger son juge, à condamner lui-même

l'autorité par-devant le peuple. C'est ce qu'il fit dans son terrible

livre de la Captivité de Babylone. Il avançait que l'Église était

captive, que Jésus-Christ, constamment profané dans l'idolâtrie de la

messe, méconnu dans le dogme de la transsubstantiation, se trouvait

prisonnier du pape.

Il explique dans la préface, avec une audacieuse franchise, comment il

s'est trouvé poussé de proche en proche par ses adversaires: «Que je

le veuille ou non, je deviens chaque jour plus habile, poussé comme

je suis, et tenu en haleine par tant de maîtres à la fois[r15]. J'ai

écrit sur les indulgences, il y a deux ans, mais d'une façon qui me

fait regretter vivement d'avoir donné mes feuilles au public. J'étais

encore prodigieusement engoué à cette époque de la puissance papale; je

n'osai rejeter les indulgences entièrement. Je les voyais d'ailleurs

approuvées par tant de personnes; moi, j'étais seul à rouler ce rocher

(_hoc volvere saxum_). Mais depuis, grâce à Silvestre et autres frères

qui les défendirent vaillamment, j'ai compris que ce n'était rien autre

chose que des impostures inventées par les flatteurs de Rome, pour

faire perdre la foi aux hommes et s'emparer de leur bourse. Plaise à

Dieu que je puisse porter les libraires et tous ceux qui ont lu mes

écrits sur les indulgences à les brûler sans en laisser trace, en

mettant à la place de tout ce que j'ai dit, cette unique proposition:

_Les indulgences sont des billevesées inventées par les flagorneurs de

Rome_.

[r15] Luth. oper. Witt. t. IX, 63.

»Après cela, Eck, Emser et leur bande vinrent m'entreprendre sur la

question de la suprématie du pape. Je dois reconnaître, pour ne pas

me montrer ingrat envers ces doctes personnages, que la peine qu'ils

se sont donnée n'a pas été perdue pour mon avancement. Auparavant,

je niais que la papauté fût de droit divin, mais j'accordais encore

qu'elle était de droit humain. Après avoir entendu et lu les subtilités

ultra-subtiles sur lesquelles ces pauvres gens fondent les droits

de leur idole, j'ai fini par mieux comprendre, et je me suis trouvé

convaincu, que le règne du pape est celui de Babylone et de _Nemrod,

le fort chasseur_. C'est pourquoi je prie instamment les libraires et

les lecteurs (pour que rien ne manque aux succès de mes bons amis), de

brûler également ce que j'ai écrit jusqu'ici sur ce point, et de s'en

tenir à cette proposition: _Le pape est le fort chasseur, le Nemrod de

l'épiscopat romain_.»

En même temps, pour qu'on sût bien qu'il s'attaquait à la papauté

plus qu'au pape, il écrivit dans les deux langues une longue lettre

à Léon X, où il s'excusait de lui en vouloir personnellement. «Au

milieu des monstres de ce siècle, contre lesquels je combats depuis

trois ans, il faut bien qu'une fois pourtant, très honorable Père, je

me souvienne de toi. Ta renommée tant célébrée des gens de lettres,

ta vie irréprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne

suis pas si sot que de m'en prendre à toi, lorsqu'il n'est personne

qui ne te loue. Je t'ai appelé un Daniel dans Babylone, j'ai protesté

de ton innocence... Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel

dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu, seul

contre ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux savans

et vertueux. Vous seriez empoisonnés infailliblement si vous osiez

entreprendre de remédier à tant de maux... C'en est fait de la cour

de Rome. La colère de Dieu est venue pour elle à son terme; elle hait

les conciles, elle a horreur de toute réforme. Elle remplit l'éloge de

sa mère, dont il est dit: _Nous avons soigné Babylone; elle n'est pas

guérie; laissons Babylone_. O infortuné Léon, qui siéges sur ce trône

maudit! Moi je te dis la vérité parce que je te veux du bien. Si saint

Bernard avait pitié de son pape Eugène, quelles seront nos plaintes,

lorsque la corruption a augmenté trois cents ans de plus... Oui, tu me

remercierais de ton salut éternel, si je venais à bout de briser ce

cachot, cet enfer, où tu te trouves retenu.»

Lorsque la bulle de condamnation arriva en Allemagne, elle trouva tout

un peuple soulevé[a21]. A Erfurth, les étudians l'arrachèrent aux

libraires, la mirent en pièces, et la jetèrent à l'eau en faisant cette

mauvaise pointe: «Bulle elle est, disaient-ils, comme bulle d'eau elle

doit nager.» Luther écrivit à l'instant: _Contre la bulle exécrable de

l'Antichrist_. Le 10 décembre 1520, il la brûla aux portes de la ville,

et le même jour il écrivit à Spalatin, son intermédiaire ordinaire

auprès de l'Électeur. «Aujourd'hui 10 décembre de l'année 1520, la

neuvième heure du jour, ont été brûlés à Wittemberg, à la porte de

l'Est, près la sainte croix, tous les livres du pape, le _Décret_, les

_Décrétales_, _l'Extravagante_ de Clément VI, la dernière bulle de

Léon X, la _Somme angélique_, le Chrysoprasus d'Eck et quelques autres

ouvrages d'Eck et d'Emser. Voilà des choses nouvelles!» Il dit, dans

l'acte même qu'il fit dresser à ce sujet: «Si quelqu'un me demande

pourquoi j'en agis ainsi, je lui répondrai que c'est une vieille

coutume de brûler les mauvais livres. Les apôtres en ont brûlé pour

cinq mille deniers.»

Selon la tradition, il aurait dit, en jetant dans les flammes le livre

des Décrétales: «Tu as affligé le saint du Seigneur, que le feu éternel

t'afflige toi-même et te consume.»

C'étaient bien là, en effet, des choses nouvelles, comme le disait

Luther. Jusqu'alors la plupart des sectes et des hérésies s'étaient

formées dans l'ombre, et se seraient tenues heureuses d'être ignorées;

mais voici qu'un moine traite d'égal à égal avec le pape, et se

constitue le juge du chef de l'Église. La chaîne de la tradition vient

d'être rompue, l'unité brisée, la _robe sans couture_ déchirée. Qu'on

ne croie pas que Luther lui-même, avec toute sa violence, ait franchi

sans douleur ce dernier pas. C'était d'un coup arracher de son cœur

tout un passé vénérable dans lequel on avait été nourri. Il croyait,

il est vrai, garder pour soi l'Écriture. Mais enfin c'était l'Écriture

autrement interprétée qu'on ne faisait depuis mille ans. Ses ennemis

ont dit souvent tout cela; aucun d'eux plus éloquemment que lui[a22].

«Sans doute, écrit-il à Érasme au commencement de son triste livre

_De servo arbitrio_, sans doute, tu te sens quelque peu arrêté en

présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement

de tant de siècles où brillèrent des hommes si habiles dans les

lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs, glorifiés par de

nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récens, tant

d'académies, de conciles, d'évêques, de pontifes. De ce côté se

trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur,

la force, la sainteté, les miracles; et que n'y a-t-il pas? Du mien,

Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis

Luther, un pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont

ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni

la sainteté, ni les miracles. A eux tous, ils ne pourraient guérir un

cheval boiteux... _Et alia quæ tu plurima fanda enumerare vales._ Que

sommes-nous, nous autres? Ce que le loup disait de Philomèle: Tu n'es

qu'une voix; _Vox est, prætereàque nihil_...

»Je l'avoue, mon cher Érasme, c'est avec raison que tu hésites devant

toutes ces choses; moi aussi, il y a dix ans, j'ai hésité... Pouvais-je

croire que cette Troie, qui depuis si long-temps avait victorieusement

résisté à tant d'assauts, pût tomber un jour? J'en atteste Dieu dans

mon âme, j'eusse persévéré dans ma crainte, j'hésiterais encore

aujourd'hui, si ma conscience, si la vérité, ne m'avaient contraint de

parler. Je n'ai pas, tu le penses bien, un cœur de roche; et quand je

l'aurais, battu par tant de flots et d'orages, il se serait brisé, ce

cœur, lorsque toute cette autorité venait fondre sur ma tête, comme un

déluge prêt à m'accabler.»

Il dit ailleurs[r16]: «... J'ai appris par la sainte Écriture que c'est

chose pleine de péril et de terreur d'élever la voix dans l'église

de Dieu, de parler au milieu de ceux que vous aurez pour juges,

lorsqu'arrivés au dernier jour du jugement, vous vous trouverez sous le

regard de Dieu, sous l'œil des anges, toute créature voyant, écoutant,

et dressant l'oreille au Verbe divin. Certes, quand j'y songe, je ne

désirerais rien plus que le silence, et l'éponge pour mes écrits...

Avoir à rendre compte à Dieu de toute parole oiseuse, cela est dur,

cela est effroyable![2]»

[r16] Dédicace à l'électeur de Saxe (27 mars 1519), Luther's

Briefe, t. I, 241.

[2] Il est curieux de rapprocher de ces paroles de Luther le

passage si différent des Confessions de Rousseau:

«Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra; je

viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain

juge. Je dirai hautement: Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai

pensé, ce que je fus... Et puis, qu'un seul dise, s'il l'ose: _Je

fus meilleur que cet homme-là_.»

(27 mars 1519) «J'étais seul, et jeté dans cette affaire sans

prévoyance; j'accordais au pape beaucoup d'articles essentiels;

qu'étais-je, pauvre, misérable moine, pour tenir contre la majesté du

pape, devant lequel les rois de la terre (que dis-je? la terre même,

l'enfer et le ciel) tremblaient?... Ce que j'ai souffert la première

et la seconde année; dans quel abattement, non pas feint et supposé,

mais bien véritable, ou plutôt dans quel désespoir je me trouvais,

ah! ils ne le savent point ces esprits confians qui, depuis, ont

attaqué le pape avec tant de fierté et de présomption... Ne pouvant

trouver de lumière auprès des maîtres morts ou muets (je parle des

livres des théologiens et des juristes), je souhaitai de consulter le

conseil vivant des églises de Dieu, afin que, s'il existait des gens

pieux qu'éclairât le Saint-Esprit, ils prissent compassion de moi, et

voulussent bien donner un avis bon et sûr, pour mon bien et pour celui

de toute la chrétienté. Mais il était impossible que je les reconnusse.

Je ne regardais que le pape, les cardinaux, évêques, théologiens,

canonistes, moines, prêtres; c'est de là que j'attendais l'esprit.

Car je m'étais si avidement abreuvé et repu de leur doctrine, que je

ne sentais plus si je veillais ou si je dormais... Si j'avais alors

bravé le pape, comme je le fais aujourd'hui, je me serais imaginé que

la terre se fût, à l'heure même, ouverte pour m'engloutir vivant,

ainsi que Coré et Abiron... Lorsque j'entendais le nom de l'Église, je

frémissais et offrais de céder. En 1518, je dis au cardinal Caietano à

Augsbourg, que je voulais désormais me taire; seulement je le priais,

en toute humilité, d'imposer même silence à mes adversaires, et

d'arrêter leurs clameurs. Loin de me l'accorder, il me menaça, si je ne

me rétractais, de condamner tout ce que j'avais enseigné. J'avais déjà

donné le Catéchisme, par lequel beaucoup de gens s'étaient améliorés;

je ne devais pas souffrir qu'il fût condamné...

»Je fus ainsi forcé de tenter ce que je regardais comme le dernier des

maux... Mais je ne songe pas pour cette fois à conter mon histoire. Je

veux seulement confesser ma sottise, mon ignorance et ma faiblesse. Je

veux faire trembler, par mon exemple, ces présomptueux criailleurs ou

écrivailleurs, qui n'ont point porté la croix, ni connu les tentations

de Satan...»

Contre la tradition du moyen-âge, contre l'autorité de l'Église,

Luther cherchait un refuge dans l'Écriture, antérieure à la tradition,

supérieure à l'Église elle-même. Il traduisait les psaumes, il écrivait

ses _postilles_ des évangiles et des épîtres. A nulle autre époque de

sa vie, il n'approcha plus près du mysticisme. Il se fondait alors sur

saint Jean[a23], non moins que sur saint Paul, et semblait prêt à

parcourir tous les degrés de la doctrine de l'amour, sans s'effrayer

des conséquences funestes qui en découlaient pour la liberté et la

moralité de l'homme. Il y a, dit-il, dans son livre de la Liberté

chrétienne, il y a deux hommes dans l'homme. L'homme intérieur, l'âme,

l'homme extérieur, le corps; aucun rapport entre eux. Comme les œuvres

viennent de l'homme extérieur, leurs effets ne peuvent affecter l'âme;

que le corps hante des lieux profanes, qu'il mange, boive, qu'il ne

prie point de bouche et néglige tout ce que font les hypocrites, l'âme

n'en souffrira pas. Par la foi, l'âme s'unit au Christ comme l'épouse

à son époux. Alors tout leur est commun, le bien comme le mal... Nous

tous, qui croyons en Christ, nous sommes rois et pontifes.—Le chrétien

élevé par sa foi au-dessus de tout, devient, par cette puissance

spirituelle, seigneur de toutes choses, de sorte que rien ne peut lui

nuire, _imò omnia ei subjecta coguntur servire ad salutem_... Si je

crois, toutes choses bonnes ou mauvaises tournent en bien pour moi.

C'est là cette inestimable puissance et liberté du chrétien[r17].

[r17] _De libertate christianâ._ Luth. oper. Witt. 1582,

fº t. II. Selon Cochlæus, ce livre fut composé avant 1521.

«Si tu sens ton cœur hésiter et douter, il est grand temps que tu

ailles au prêtre, et que tu demandes l'absolution de tes péchés. Tu

dois mourir mille fois plutôt que de douter du jugement du prêtre, qui

est le jugement de Dieu. Si tu peux croire à ce jugement, ton cœur

doit rire de joie et louer Dieu, qui, par l'intermédiaire de l'homme, a

consolé ta conscience.—Si tu ne penses pas être digne du pardon, c'est

que tu n'as pas encore fait assez, c'est que tu es trop peu instruit

dans la foi, et plus qu'il ne faut dans les œuvres. Il est mille fois

plus important de croire fermement à l'absolution que d'en être digne,

et de faire satisfaction. Cette foi vous rend digne, et constitue la

véritable satisfaction. L'homme peut alors servir avec joie son Dieu,

lui qui, sans cela, par suite de l'inquiétude de son cœur, ne fait

jamais aucune bonne œuvre. C'est là ce qui s'appelle le doux fardeau

de notre Seigneur Jésus-Christ.» Sermon prêché à Leipzig, en 1519, sur

la justification.

Cette dangereuse doctrine fut accueillie par le peuple et par la plus

grande partie des lettrés. Érasme, le plus célèbre d'entre eux, paraît

seul en avoir senti la portée. Esprit critique et négatif, émule du

bel esprit italien Laurent Valla, qui avait écrit au quinzième siècle

un livre _De libero arbitrio_, il écrivit lui-même contre Luther, sous

ce même titre. Dès l'année 1519, il reçut avec froideur les avances

du moine de Wittemberg. Celui-ci, qui sentait alors combien il avait

besoin de l'appui des gens de lettres, avait écrit des lettres

louangeuses à Reuchlin et à Érasme (1518, 1519). La réponse de ce

dernier est froide et significative (1519). «Je me réserve tout entier

pour mieux aider à la renaissance des belles-lettres; et il me semble

que l'on avance plus par une modération politique (modestiâ civili)

que par l'emportement. C'est ainsi que le Christ a amené le monde sous

son obéissance; c'est ainsi que Paul a aboli la loi judaïque en tirant

tout à l'interprétation. Il vaut mieux crier contre ceux qui abusent

de l'autorité des prêtres que contre les prêtres eux-mêmes. Il en faut

faire autant à l'égard des rois. Au lieu de jeter le mépris sur les

écoles, il faut les ramener à de plus saines études. Lorsqu'il s'agit

de choses trop enfoncées dans les esprits pour qu'on puisse les en

arracher d'un seul coup, il faut procéder par la discussion et par

une argumentation serrée et puissante, plutôt que par affirmations...

Il faut toujours prendre garde de ne rien dire, de ne rien faire d'un

air d'arrogance ou de révolte; telle est, selon moi, la méthode qui

convient à l'esprit du Christ. Ce que j'en dis n'est pas pour vous

enseigner ce que vous devez faire, mais pour que vous fassiez toujours

comme vous faites[r18].»

[r18] Erasmi Epist. t. III, 445.

Ces timides ménagemens n'étaient point à l'usage d'un tel homme ni d'un

tel moment. L'entraînement était immense. Les nobles et le peuple, les

châteaux et les villes libres, rivalisaient de zèle et d'enthousiasme

pour Luther. A Nuremberg, à Strasbourg, à Mayence même, on s'arrachait

ses moindres pamphlets[a24]. La feuille, toute humide, était apportée

sous le manteau, et passée de boutique en boutique. Les prétentieux

littérateurs du compagnonnage allemand, les ferblantiers poètes,

les cordonniers hommes de lettres, dévoraient la bonne nouvelle. Le

bon Hans-Sachs sortait de sa vulgarité ordinaire, il laissait son

soulier commencé, il écrivait ses meilleurs vers, sa meilleure pièce.

Il chantait à demi-voix, _le rossignol_ de Wittemberg, dont la voix

retentit partout...

Rien ne seconda plus puissamment Luther que le zèle des imprimeurs et

des libraires pour les idées nouvelles. «Les livres qui lui étaient

favorables, dit un contemporain, étaient imprimés par les typographes

avec un soin minutieux, souvent à leurs frais, et à un grand nombre

d'exemplaires. Il y avait une foule d'anciens moines qui, rentrés dans

le siècle, vivaient des livres de Luther, et les colportaient par

toute l'Allemagne. Ce n'était qu'à force d'argent que les catholiques

pouvaient faire imprimer leurs ouvrages, et l'on y laissait tant de

fautes, qu'ils semblaient écrits par des ignorans et des barbares. Si

quelque imprimeur plus consciencieux y apportait plus de soin, on le

tourmentait, on se riait de lui dans les marchés publics et aux foires

de Francfort, comme d'un papiste, d'un esclave des prêtres[r19][a25].»

[r19] Cochlæus, 54.

Quel que fût le zèle des villes, c'était surtout à la noblesse que

Luther avait fait appel[a26], et elle y répondait avec un zèle qu'il

était souvent contraint de modérer lui-même. En 1519, il écrivit en

latin une _Défense des articles condamnés_ par la bulle de Léon X,

et il la dédie dans ces termes au seigneur Fabien de Feilitzsch: «Il

nous a paru convenable de vous écrire désormais à vous autres laïques,

nouvel ordre de clercs, et de débuter heureusement, s'il plaît à Dieu,

sous les favorables auspices de ton nom. Que cet écrit me recommande

donc, ou plutôt qu'il recommande la doctrine chrétienne à toi et à

toute votre noblesse.» Il avait envie de dédier la traduction de cet

ouvrage à Franz de Sickingen, et quelque autre aux comtes de Mansfeld;

il s'en abstint, dit-il, «de crainte d'éveiller la jalousie de beaucoup

d'autres, et surtout de la noblesse franconienne.» La même année il

publiait son violent pamphlet: _A la noblesse chrétienne d'Allemagne

sur l'amélioration de la chrétienté_. Quatre mille exemplaires furent

enlevés en un instant.

Les principaux des nobles, amis de Luther, étaient Silvestre de

Schauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrich de Hutten.

Schauenberg avait confié son jeune fils aux soins de Mélanchton, et

offrait de prêter main forte à l'électeur de Saxe, en cas qu'il vînt en

péril pour la cause de la réforme. Taubenheim et d'autres envoyaient de

l'argent à Luther. «J'ai reçu cent pièces d'or que m'envoie Taubenheim;

Schart m'en a aussi donné cinquante, et je commence à craindre que Dieu

ne me paie ici-bas; mais j'ai protesté que je ne voulais pas être ainsi

gorgé, ou que j'allais tout rendre.» Le margrave de Brandebourg avait

sollicité la faveur de le voir; Sickingen et Hutten lui promettaient

leur appui envers et contre tous. «Hutten, dit-il, en septembre 1520,

m'a adressé une lettre _brûlante de colère_ contre le pontife romain;

il écrit qu'il va tomber de la plume et de l'épée sur la tyrannie

sacerdotale; il est outré de ce que le pape a essayé contre lui le

poignard et le poison, et a mandé à l'évêque de Mayence de le lui

envoyer à Rome, pieds et poings liés.» «Tu vois, dit-il encore, ce que

demande Hutten; mais je ne voudrais pas qu'on fît servir à la cause

de l'Évangile la violence et le meurtre[a27]. Je lui ai écrit dans ce

sens.»

Cependant l'Empereur venait de sommer Luther de comparaître à Worms

devant la diète impériale; les deux partis allaient se trouver en

présence, amis et ennemis.

Plût à Dieu, disait Hutten, que je pusse assister à la diète; je

mettrais les choses en mouvement, j'exciterais bien vite quelque

tumulte[r20].» Le 20 avril, il écrit à Luther: «Quelles atrocités ai-je

apprises! Il n'y a point de _furie_ comparable à la _fureur_ de ces

gens. Il faut en venir, je le vois, aux glaives, aux arcs, aux flèches,

aux canons. Toi, père, fortifie ton courage, moque-toi de ces bêtes

sauvages. Je vois s'accroître chaque jour le nombre de tes partisans;

tu ne manqueras pas de défenseurs. Un grand nombre sont venus vers

moi, disant: Plaise à Dieu qu'il ne faiblisse pas, qu'il réponde avec

courage, qu'il ne se laisse abattre par aucune terreur!»[r21] En même

temps Hutten envoyait partout des lettres aux magistrats des villes

pour former une ligue entre elles et les nobles du Rhin, c'est-à-dire

pour les armer contre les princes ecclésiastiques[3][a28]. Il écrivait

à Pirkeimer, l'un des principaux magistrats de Nuremberg:

«Excite le courage des tiens; j'ai quelque espérance que vous trouverez

des partisans dans les villes qu'anime l'amour de la liberté. Franz

de Sickingen est pour nous; il brûle de zèle. Il s'est pénétré de

Luther. Je lui fais lire à table ses opuscules. Il a juré de ne point

manquer à la cause de la liberté; et ce qu'il a dit, il le fera. Prêche

pour lui près de tes concitoyens. Il n'y a point d'âme plus grande en

Allemagne[r22].»

[r20] Hutten. oper. t. IV, 292.

[r21] _ibid._ 295.

[3] Voyez dans nos Éclaircissemens le dialogue des voleurs,

composé par Hutten, dans le but de réunir les nobles et les

bourgeois contre les prêtres.

[r22] _Ibid._ 276.

Jusque dans l'assemblée de Worms il y avait des partisans de Luther.

«Quelqu'un, en pleine diète, a montré un écrit portant que quatre

cents nobles ont juré de le défendre; et il a ajouté Buntschuh,

Buntschuh (c'était, comme on verra, le mot de ralliement des paysans

insurgés)[r23][a29]. Les catholiques n'étaient même pas très sûrs de

l'Empereur. Hutten écrit, durant la diète: «César, dit-on, a résolu

de prendre le parti du pape[r24].» Dans la ville, parmi le peuple,

les luthériens étaient nombreux. Hermann Busch écrit à Hutten qu'un

prêtre, sorti du palais impérial avec deux soldats espagnols, voulut,

aux portes mêmes du palais, enlever de force quatre-vingts exemplaires

de la _Captivité de Babylone_, mais qu'il fut bientôt obligé de se

réfugier dans l'intérieur du palais. Cependant, pour le décider à

prendre les armes, il lui montre les Espagnols se promenant tout fiers

sur leurs mules dans les places de Worms, et la foule intimidée qui se

retire[r25][a30].

[r23] _Ibid._ 276.

[r24] _Ibid._ 276.

[r25] 306.

Le biographe hostile de Luther, Cochlæus, raconte d'une manière

satirique le voyage du réformateur.

«On lui prépara, dit-il, un chariot, en forme de litière bien fermée,

où il était parfaitement à l'abri des injures de l'air. Autour de lui

étaient de doctes personnes, le prévôt Jonas, le docteur Schurff, le

théologien Amsdorf, etc. Partout où il passait il y avait un grand

concours de peuple. Dans les hôtelleries, bonne chère, de joyeuses

libations, même de la musique. Luther lui-même, pour attirer les

yeux, jouait de la harpe comme un autre Orphée, un Orphée tondu et

encapuchonné. Bien que le sauf-conduit de l'Empereur portât qu'il ne

prêcherait point sur sa route[a31], il prêcha cependant à Erfurth, le

jour de la Quasimodo, et fit imprimer son sermon[r26].» Ce portrait de

Luther ne s'accorde pas trop avec celui qu'en a fait un contemporain

quelque temps avant la diète de Worms.

[r26] Cochlæus, 29.

«Martin est d'une taille moyenne; les soucis et les études l'ont maigri

au point que l'on pourrait compter tous les os de son corps. Cependant

il est encore dans la force et la verdeur de l'âge. Sa voix est claire

et perçante. Puissant dans la doctrine, admirable dans la connaissance

de l'Écriture, dont il pourrait presque citer tous les versets les uns

après les autres, il a appris le grec et l'hébreu pour comparer et

juger les traductions de la Bible. Jamais il ne reste court; il a à sa

disposition un monde de choses et de paroles (sylva ingens verborum et

rerum). Il est d'un commerce agréable et facile; il n'a jamais dans son

air rien de dur, de sourcilleux; il sait même se prêter aux plaisirs de

la vie. Dans les réunions il est gai, plaisant, montrant partout une

parfaite sécurité et faisant toujours bon visage, malgré les atroces

menaces de ses adversaires. Aussi est-il difficile de croire que cet

homme entreprenne de si grandes choses sans la protection divine. Le

seul reproche que presque tout le monde lui fait, c'est d'être trop

mordant dans ses réponses, de ne reculer devant aucune expression

outrageante[r27].»

[r27] Ukert, t. I, 139.

Nous devons à Luther lui-même un beau récit de ce qui eut lieu à la

diète, et ce récit est généralement conforme à ceux qu'en ont faits ses

ennemis.

«Lorsque le héraut m'eut cité le mardi de la semaine sainte, et m'eut

apporté le sauf-conduit de l'Empereur et de plusieurs princes, le même

sauf-conduit fut, le lendemain mercredi, violé à Worms, où ils me

condamnèrent et brûlèrent mes livres. La nouvelle m'en vint lorsque

j'étais à Erfurth. Dans toutes les villes la condamnation était déjà

publiquement affichée, de sorte que le héraut lui-même me demandait si

je songeais encore à me rendre à Worms?

»Quoique je fusse effrayé et tremblant, je lui répondis: Je veux m'y

rendre, quand même il devrait s'y trouver autant de diables que de

tuiles sur les toits! Lors donc que j'arrivai à Oppenheim près de

Worms, maître Bucer vint me trouver, et me détourna d'entrer dans la

ville. Sglapian, confesseur de l'Empereur, était venu le trouver et le

prier de m'avertir que je n'entrasse point à Worms; car je devais y

être brûlé! Je ferais mieux, disait-il, de m'arrêter dans le voisinage

chez Franz de Sickingen, qui me recevrait volontiers.

»Les misérables faisaient tout cela pour m'empêcher de comparaître;

car, si j'avais tardé trois jours, mon sauf-conduit n'eût plus été

valable, ils m'auraient fermé les portes, ne m'auraient point écouté,

mais condamné tyranniquement. J'avançai donc dans la simplicité de mon

cœur, et lorsque je fus en vue de la ville, j'écrivis sur l'heure à

Spalatin que j'étais arrivé, en lui demandant où je devais loger. Ils

s'étonnèrent tous de mon arrivée imprévue; car ils pensaient que je

serais resté dehors, arrêté par la ruse et par la terreur.

»Deux de la noblesse, le seigneur de Hirsfeld et Jean Schott, vinrent

me prendre par ordre de l'électeur de Saxe et me conduisirent chez

eux. Mais aucun prince ne vint me voir, seulement des comtes et

des nobles qui me regardaient beaucoup. C'étaient ceux qui avaient

présenté à Sa Majesté Impériale les quatre cents articles contre les

ecclésiastiques, en priant qu'on réformât les abus; sinon qu'ils le

feraient eux-mêmes. Ils en ont tous été délivrés par mon évangile.

»Le pape avait écrit à l'Empereur de ne point observer le sauf-conduit.

Les évêques y poussaient; mais les princes et les états n'y voulurent

point consentir; car il en fût résulté bien du bruit. J'avais tiré un

grand éclat de tout cela[a32]; ils devaient avoir peur de moi plus

que je n'avais d'eux. En effet le landgrave de Hesse qui était encore

un jeune seigneur, demanda à m'entendre, vint me trouver, causa avec

moi, et me dit à la fin: Cher docteur, si vous avez raison, que notre

Seigneur Dieu vous soit en aide!

»J'avais écrit, dès mon arrivée, à Sglapian, confesseur de l'Empereur,

en le priant de vouloir bien venir me trouver, selon sa volonté et sa

commodité; mais il ne voulut pas: il disait que la chose serait inutile.

»Je fus ensuite cité et je comparus devant tout le conseil de la diète

impériale dans la maison de ville, où l'Empereur, les électeurs et les

princes étaient rassemblés[4]. Le docteur Eck, official de l'évêque de

Trèves, commença, et me dit: Martin, tu es appelé ici pour dire si tu

reconnais pour tiens les livres qui sont placés sur la table. Et il me

les montrait.—Je le crois, répondis-je. Mais le docteur Jérôme Schurff

ajouta sur-le-champ: Qu'on lise les titres. Lorsqu'on les eut lus, je

dis: Oui, ces livres sont les miens.

[4] Il se trouvait à la diète, outre l'Empereur, six électeurs,

un archiduc, deux landgraves, cinq margraves, vingt-sept ducs et

un grand nombre de comtes, d'archevêques, d'évêques, etc.; en

tout deux cent-six personnes[r28].

[r28] Luth. oper. Witt. t. IX, 104 et 199.

»Il me demanda encore: Veux-tu les désavouer? Je répondis: Très

gracieux seigneur Empereur, quelques-uns de mes écrits sont des livres

de controverse, dans lesquels j'attaque mes adversaires. D'autres sont

des livres d'enseignement et de doctrine. Dans ceux-ci je ne puis, ni

ne veux rien rétracter, car c'est parole de Dieu. Mais pour mes livres

de controverse, si j'ai été trop violent contre quelqu'un, si j'ai été

trop loin, je veux bien me laisser instruire, pourvu qu'on me donne le

temps d'y penser. On me donna un jour et une nuit.

»Le jour d'après, je fus appelé par les évêques et d'autres qui

devaient traiter avec moi pour que je me rétractasse. Je leur dis:

La parole de Dieu n'est point ma parole; c'est pourquoi je ne puis

l'abandonner. Mais, dans ce qui est au-delà, je veux être obéissant

et docile. Le margrave Joachim prit alors la parole, et dit: Seigneur

docteur, autant que je puis comprendre, votre pensée est de vous

laisser conseiller et instruire, hors les seuls points qui touchent

l'Écriture?—Oui, répondis-je, c'est ce que je veux.

»Ils me dirent alors que je devais m'en remettre à la majesté

impériale; mais je n'y consentis point. Ils me demandaient s'ils

n'étaient pas eux-mêmes des chrétiens qui pussent décider de telles

choses? A quoi je répliquai: Oui, pourvu que ce soit sans faire tort

ni offense à l'Écriture, que je veux maintenir. Je ne puis abandonner

ce qui n'est pas mien.—Ils insistaient: Vous devez vous reposer sur

nous et croire que nous déciderons bien.—Je ne suis pas fort porté à

croire que ceux-là décideront pour moi contre eux-mêmes, qui viennent

de me condamner déjà, lorsque j'étais sous le sauf-conduit. Mais voyez

ce que je veux faire; agissez avec moi comme vous voudrez; je consens à

renoncer à mon sauf-conduit, et à vous l'abandonner. Alors le seigneur

Frédéric de Feilitsch se mit à dire: En voilà véritablement assez, si

ce n'est trop.

»Ils dirent ensuite: Abandonnez-nous au moins quelques articles. Je

répondis: Au nom de Dieu, je ne veux point défendre les articles qui

sont étrangers à l'Écriture. Aussitôt deux évêques allèrent dire à

l'Empereur que je me rétractais. Alors l'évêque*** envoya vers moi,

et me fit demander si j'avais consenti à m'en remettre à l'Empereur

et à l'Empire? Je répondis que je ne le voulais pas, et que je n'y

avais jamais consenti. Ainsi, je résistais seul contre tous. Mon

docteur et les autres étaient mécontens de ma ténacité. Quelques-uns me

disaient que si je voulais m'en remettre à eux, ils abandonneraient et

cèderaient en retour les articles qui avaient été condamnés au concile

de Constance. A tout cela je répondais: Voici mon corps et ma vie.

»Cochlæus vint alors, et me dit: Martin, si tu veux renoncer au

sauf-conduit, je disputerai avec toi. Je l'aurais fait dans ma

simplicité, mais le docteur Jérôme Schurff répondit en riant et

avec ironie: Oui, vraiment, c'est cela qu'il faudrait. Ce n'est pas

une offre inégale; qui serait si sot!... Ainsi je restai sous le

sauf-conduit. Quelques bons compagnons s'étaient déjà élancés en

disant: Comment? vous l'emmèneriez prisonnier? Cela ne saurait être.

»Sur ces entrefaites, vint un docteur du margrave de Bade, qui essaya

de m'émouvoir avec de grands mots: Je devais, disait-il, beaucoup

faire, beaucoup céder pour l'amour de la charité, afin que la paix et

l'union subsistassent, et qu'il n'y eût pas de soulèvement. On était

obligé d'obéir à la majesté impériale, comme à la plus haute autorité;

on devait soigneusement éviter de faire du scandale dans le monde;

par conséquent, je devais me rétracter.—Je veux de tout mon cœur,

répondis-je, au nom de la charité, obéir et tout faire, en ce qui n'est

point contre la foi et l'honneur de Christ.

»Alors le chancelier de Trèves me dit: Martin, tu es désobéissant à la

majesté impériale; c'est pourquoi il t'est permis de partir, sous le

sauf-conduit qui t'a été donné. Je répondis: Il s'est fait comme il

a plu au Seigneur. Et vous, à votre tour, considérez où vous restez.

Ainsi, je partis dans ma simplicité, sans remarquer ni comprendre

toutes leurs finesses.

»Ensuite ils exécutèrent le cruel édit du ban, qui donnait à chacun

occasion de se venger de ses ennemis, sous prétexte et apparence

d'hérésie luthérienne, et cependant il a bien fallu à la fin que les

tyrans révoquassent ce qu'ils avaient fait.

»C'est ainsi qu'il m'advint à Worms, où je n'avais pourtant de soutien

que le Saint-Esprit.»

Nous trouvons d'autres détails curieux dans un récit plus étendu de la

conférence de Worms, écrit immédiatement après, et qui peut-être est

de Luther; cependant il y parle à la troisième personne.

«Le lendemain de l'arrivée de Luther à Worms, à quatre heures de

l'après-midi, le maître des cérémonies de l'Empire, et le héraut qui

l'avait accompagné depuis Wittemberg, vinrent le prendre dans son

hôtellerie dite _la Cour Allemande_, et le conduisirent à la maison

de ville par des passages secrets, pour le soustraire à la foule qui

s'était rassemblée sur le chemin. Il y en eut beaucoup, malgré cette

précaution, qui accouraient aux portes de la maison de ville, et

voulaient y pénétrer avec Luther; mais les gardes les repoussaient.

Beaucoup étaient montés sur les toits pour voir le docteur Martin.

Lorsqu'il fut entré dans la salle, plusieurs seigneurs vinrent

successivement lui adresser des paroles d'encouragement: «Soyez

intrépide, lui disaient-ils, parlez en homme, et ne craignez pas ceux

qui peuvent tuer les corps, mais qui sont impuissans contre les âmes.»

«Moine, dit le fameux capitaine Georges Frundsberg, en lui mettant la

main sur l'épaule, prends-y garde, tu vas faire un pas plus périlleux

que nous autres n'en avons jamais fait. Mais si tu es dans le bon

chemin, Dieu ne t'abandonnera pas[r29].» Le duc Jean de Weimar lui

avait donné l'argent nécessaire à son voyage[r30].

[r29] Marheinecke, t. I, 256.

[r30] _Ibid._ 253.

»Luther fit ses réponses en latin et en allemand. Il rappela d'abord

que dans ses ouvrages il y avait des choses approuvées même de ses

adversaires, et que sans doute ce n'était pas cette partie qu'il

s'agissait de révoquer; puis il continua ainsi: «La seconde partie

de mes livres comprend ceux dans lesquels j'ai attaqué la papauté

et les papistes, comme ayant, par une fausse doctrine, par une vie

et des exemples pervers, désolé la chrétienté dans les choses du

corps et dans celles de l'âme. Or, personne ne peut nier, etc.....

Cependant les papes ont enseigné eux-mêmes dans leurs décrétales que

les constitutions du pape, qui seraient contraires à l'Évangile ou aux

Pères, devaient être regardées comme fausses et non valables. Si donc

je révoquais cette partie, je ne ferais que fortifier les papistes dans

leur tyrannie et leur oppression, et ouvrir portes et fenêtres à leurs

horribles impiétés..... On dirait que j'ai révoqué mes accusations

contre eux sur l'ordre de Sa Majesté Impériale et de l'Empire. Dieu!

quel manteau ignominieux je deviendrais pour leur perversité et leur

tyrannie!

»La troisième et dernière partie de mes livres est de nature polémique.

J'avoue que j'y ai souvent été plus violent et plus âpre que la

religion et ma robe ne le veulent. Je ne me donne pas pour un saint.

Ce n'est pas non plus ma vie que je discute devant vous, mais la

doctrine de Jésus-Christ. Néanmoins, je ne crois pas qu'il me convienne

de rétracter ceci plus que le reste, car ici encore, je ne ferais

qu'approuver la tyrannie et l'impiété qui ravagent le peuple de Dieu.

»Je ne suis qu'un homme. Je ne puis défendre ma doctrine autrement

que n'a fait mon divin Sauveur; quand il fut frappé par l'officier du

grand-prêtre, il lui dit: «Si j'ai mal parlé, faites voir ce que j'ai

dit de mal.»

»Si donc le Seigneur lui-même a demandé à être interrogé, et même par

un méchant esclave, à combien plus forte raison moi, qui ne suis que

terre et cendre, et qui puis me tromper facilement, ne devrais-je pas

demander à me justifier sur ma doctrine?..... Si les témoignages de

l'Écriture sont contre moi, je me rétracterai de grand cœur, et je

serai le premier à jeter mes livres au feu..... Craignez que le règne

de notre jeune et tant louable empereur Charles (lequel est maintenant,

avec Dieu, un grand espoir pour nous), ne commence ainsi d'une manière

funeste, et n'ait une suite et une fin également déplorables!... Je

supplie donc en toute humilité Votre Majesté Impériale et Vos Altesses

Électorales et Seigneuriales, de ne pas vouloir se laisser indisposer

contre ma doctrine sans que mes adversaires aient produit de justes

raisons contre moi.....»

»Après ce discours, l'orateur de l'Empereur se leva vivement et dit que

Luther était resté à côté de la question, qu'on ne pouvait remettre en

doute ce qui avait été une fois décidé par les conciles, et qu'on lui

demandait en conséquence de dire tout simplement et uniment s'il se

rétractait ou non.

»Alors Luther reprit la parole en ces termes:

«Puis donc que Votre Majesté Impériale et Vos Altesses demandent de

moi une brève et simple réponse, j'en vais donner une qui n'aura ni

dents ni cornes: Si l'on ne peut me convaincre par la sainte Écriture

ou par d'autres raisons claires et incontestables (car je ne puis m'en

rapporter uniquement ni au pape ni aux conciles qui ont si souvent

failli), je ne puis, je ne veux rien révoquer. Les témoignages que

j'ai cités n'ont pu être réfutés, ma conscience est prisonnière dans

la parole de Dieu; l'on ne peut conseiller à personne d'agir contre sa

conscience. Me voici donc; je ne puis faire autrement. Que Dieu me soit

en aide, Amen.»

»Les électeurs et états de l'Empire allèrent se consulter sur cette

réponse de Luther. Après une longue délibération de leur part,

l'official de Trèves fut chargé de la réfuter. «Martin, dit-il, tu

n'as point répondu avec la modestie qui convient à ta condition. Ton

discours ne se rapporte pas à la question qui t'a été posée.... A

quoi bon discuter de nouveau des points que l'Église et les conciles

ont condamnés depuis tant de siècles?.... Si ceux qui se mettent en

opposition avec les conciles voulaient forcer l'Église à les convaincre

avec des livres, il n'y aurait plus rien de certain et de définitif

dans la chrétienté. C'est pourquoi Sa Majesté demande que tu répondes

tout simplement par oui ou par non si tu veux révoquer.»

»Alors Luther pria l'Empereur de ne point souffrir qu'on le contraignît

à se rétracter contrairement à sa conscience, et sans qu'on lui eût

fait voir qu'il était dans l'erreur. Il ajouta que sa réponse n'était

point sophistique, que les conciles avaient souvent pris des décisions

contradictoires, et qu'il était prêt à le prouver. L'official répondit

brièvement qu'on ne pouvait prouver ces contradictions, mais Luther

persista et offrit d'en donner les preuves.

»Cependant comme le jour tombait et qu'il commençait à faire sombre,

l'assemblée se sépara. Les Espagnols se moquèrent de l'homme de Dieu et

l'injurièrent quand il sortit de la maison de ville pour retourner à

son hôtellerie.

»Le lendemain l'Empereur envoya aux électeurs et états, pour en

délibérer, l'acte du ban impérial contre Luther et ses adhérens. Le

sauf-conduit néanmoins était maintenu dans cet acte.

»Dans la dernière conférence, l'archevêque de Trèves demanda à Luther

quel conseil il donnerait lui-même pour terminer cette affaire[a33].

Luther répondit: «Il n'y a ici d'autre conseil à donner que celui

de Gamaliel dans les _Actes des Apôtres_: Si cette œuvre vient des

hommes, elle périra; si, de Dieu, vous n'y pouvez rien.»

»Peu après, l'official de Trèves vint porter à Luther dans son

hôtellerie le sauf-conduit impérial pour son retour. Il avait vingt

jours pour se rendre en lieu de sûreté, et il lui était enjoint de ne

point prêcher, ni autrement exciter le peuple sur sa route. Il partit

le lendemain, 26 avril. Le héraut l'escorta sur un ordre verbal de

l'Empereur.

»Arrivé à Friedbourg, Luther écrivit deux lettres, l'une à l'Empereur,

l'autre aux électeurs et états assemblés à Worms. Dans la première,

il exprime son regret d'avoir été dans la nécessité de désobéir à

l'Empereur. «Mais, dit-il, Dieu et sa parole sont au-dessus de tous

les hommes.» Il regrette aussi de n'avoir pu obtenir qu'on discutât

les témoignages qu'il avait tirés de l'Écriture, ajoutant qu'il est

prêt à se présenter de nouveau devant toute autre assemblée que l'on

désignera, et à se soumettre en toutes choses sans exception, pourvu

que la parole de Dieu ne reçoive aucune atteinte. La lettre aux

électeurs et états est écrite dans le même sens[r31].

[r31] Luth. Werke, t. IX, 107-15.

»(A Spalatin.) «Tu ne saurais croire avec quelle civilité m'a reçu

l'abbé de Hirsfeld. Il a envoyé au-devant de nous, à la distance d'un

grand mille, son chancelier et son trésorier, et lui-même il est venu

nous recevoir près de son château avec une troupe de cavaliers, pour

nous conduire dans la ville. Le sénat nous a reçus à la porte. L'abbé

nous a splendidement traités dans son monastère, et m'a couché dans

son lit. Le cinquième jour, au matin, ils me forcèrent de faire un

sermon. J'eus beau représenter qu'ils perdraient leurs régales, si les

Impériaux allaient traiter cela de violation de la foi jurée, parce

qu'ils m'avaient enjoint de ne pas prêcher sur ma route. Je disais

pourtant que je n'avais jamais consenti à lier la parole de Dieu; ce

qui est vrai.

«Je prêchai également à Eisenach, devant un curé tout tremblant, et un

notaire et des témoins qui protestaient, en s'excusant sur la crainte

de leurs tyrans. Ainsi, tu entendras peut-être dire à Worms que j'ai

violé ma foi; mais je ne l'ai pas violée. Lier la parole de Dieu, c'est

une condition qui m'est pas en mon pouvoir.

«Enfin, on vint à pied d'Eisenach à notre rencontre, et nous entrâmes

le soir dans la ville; tous nos compagnons étaient partis le matin avec

Jérôme.

«Pour moi, j'allais rejoindre ma chair (ses parens) en traversant la

forêt, et je venais de les quitter pour me diriger sur Walterhausen,

lorsque, peu d'instans après, près du fort d'Altenstein, je fus fait

prisonnier. Amsdorf savait sans doute qu'on me prendrait, mais il

ignore où l'on me garde.

«Mon frère, ayant vu à temps les cavaliers, sauta à bas de la voiture,

et sans demander congé, il arriva à pied, sur le soir, m'a-t-on dit,

à Walterhausen. Moi, on m'ôta mes vêtemens pour me faire mettre un

habit de chevalier, et je me laissai croître les cheveux et la barbe.

Tu ne m'aurais pas reconnu sans peine, car depuis long-temps je ne me

reconnais pas moi-même. Me voilà maintenant vivant dans la liberté

chrétienne, affranchi de toutes les lois du tyran.» (14 mai.)

Conduit au château de Wartbourg, Luther ne savait trop à qui il devait

attribuer la douce et honorable captivité dans laquelle il se voyait

retenu. Il avait renvoyé le héraut qui l'escortait à quelques lieues de

Worms, et ses ennemis en ont conclu qu'il s'attendait à son enlèvement.

Le contraire ressort de sa correspondance. Cependant un cri de douleur

s'élevait par toute l'Allemagne. On croyait qu'il avait péri; on

accusait l'Empereur et le pape. Dans la réalité, c'était l'électeur

de Saxe, le protecteur de Luther, qui, s'effrayant de la sentence

portée contre lui, et ne pouvant ni le soutenir, ni l'abandonner, avait

imaginé ce moyen de le sauver de sa propre audace, de gagner du temps,

tout en fortifiant son parti. Cacher Luther, c'était le sûr moyen de

porter au comble l'exaltation de l'Allemagne et ses craintes pour le

champion de la foi.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I · 第 10 / 29 题