PARIS.

CHEZ L. HACHETTE,

Libraire de l'Université de France,

RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

1837

Ce qu'on va lire n'est point un roman historique sur la vie de Luther,

pas davantage une histoire de la fondation du luthéranisme. C'est une

biographie, composée d'une suite de traductions. Sauf les premières

années, que Luther ne pouvait raconter lui-même, le traducteur a eu

rarement besoin de prendre la parole. Il n'a guère fait autre chose que

choisir, dater, ordonner les textes épars. C'est constamment Luther qui

parle, toujours Luther raconté par Luther. Qui serait assez hardi pour

mêler ses paroles à celles d'un tel homme? Il fallait se taire, et le

laisser dire. C'est ce que l'on a fait, autant qu'il était possible.

Ce travail, publié en 1835, a été fait presque entièrement dans les

années 1828 et 1829. Le traducteur de la _Scienza nuova_

sentait vivement à cette époque le besoin de redescendre des théories

aux applications, d'étudier le général dans l'individuel, l'histoire

dans la biographie, l'humanité dans un homme. Il lui fallait un homme

qui eût été homme à la plus haute puissance, un individu qui fût à la

fois une personne réelle et une idée; de plus, un homme complet, de

pensée et d'action; un homme enfin dont la vie fût connue tout entière,

et dans le plus grand détail, dont tous les actes, toutes les paroles,

eussent été notés et recueillis.

Si Luther n'a pas fait lui-même ses mémoires, il les a du moins

admirablement préparés[1]. Sa correspondance n'est guère moins

volumineuse que celle de Voltaire. De plus il n'est aucun de ses

ouvrages dogmatiques ou polémiques où il n'ait, sans y songer, déposé

quelque détail dont le biographe peut faire son profit. Ajoutez que

toutes ses paroles ont été avidement recueillies par ses disciples.

Le bon, le mauvais, l'insignifiant, ils ont tout pris; ce que Luther

laissait échapper dans la conversation la plus familière, au coin du

feu, au jardin, à table, après souper, la moindre chose qu'il disait à

sa femme, à ses enfans, à lui-même, vite ils l'écrivaient. Un homme,

observé et suivi de si près, a dû à chaque instant laisser tomber des

mots qu'il eût voulu ravoir. Plus tard les luthériens y ont eu regret.

Ils auraient bien voulu rayer telle ligne, arracher telle page. _Quod

scriptum est, scriptum est._

[1] Nous avons suivi pour les œuvres allemandes l'édition de

Wittemberg, en 12 vol. in-folio, 1539-1559; pour les œuvres

latines, celle de Wittemberg, en 7 vol. in-folio, 1545-1558,

quelquefois celle d'Iéna, 1600-1612, en 4 vol. in-folio; pour les

_Tischreden_, l'édition de Francfort, 1568, in-folio. On trouvera

à la fin du second volume des renvois qui permettent de vérifier

chaque passage.

Quant aux citations tirées des Lettres, elles ont été exactement

datées dans le texte. La date rend tout renvoi superflu;

elle suffit pour faire retrouver aisément ces passages dans

l'excellente édition de M. De Wette, 5 vol. in-8º; Berlin, 1825.

Indépendamment des œuvres de Luther, nous avons mis à profit

quelques autres ouvrages: _Ukert_, _Seckendorf_, _Mareineke_, etc.

C'est donc ici le vrai livre des Confessions de Luther, confessions

négligées, éparses, involontaires, et d'autant plus vraies. Celles de

Rousseau sont à coup sûr moins naïves, celles de saint Augustin moins

complètes et moins variées.

Comme biographie, celle-ci se placerait, s'il l'eût écrite lui-même

en entier, entre les deux autres dont nous venons de faire mention.

Elle présente réunies les deux faces qu'elles offrent séparées. Dans

saint Augustin, la passion, la nature, l'individualité humaine,

n'apparaissent que pour être immolées à la grâce divine. C'est

l'histoire d'une crise de l'âme, d'une renaissance, d'une _Vita nuova_;

le saint eût rougi de nous faire mieux connaître l'autre vie qu'il

avait quittée. Dans Rousseau, c'est tout le contraire; il ne s'agit

plus de la grâce; la nature règne sans partage, elle triomphe, elle

s'étale; cela va quelquefois jusqu'au dégoût. Luther a présenté, non

pas l'équilibre de la grâce et de la nature, mais leur plus douloureux

combat. Les luttes de la sensibilité, les tentations plus hautes

du doute, bien d'autres hommes en ont souffert; Pascal les eut

évidemment, il les étouffa et il en mourut. Luther n'a rien caché, il

ne s'est pu contenir. Il a donné à voir en lui, à sonder, la plaie

profonde de notre nature. C'est le seul homme peut-être où l'on puisse

étudier à plaisir cette terrible anatomie.

Jusqu'ici on n'a montré de Luther que son duel contre Rome. Nous, nous

donnons sa vie entière, ses combats, ses doutes, ses tentations, ses

consolations. L'homme nous occupe ici autant et plus que l'homme de

parti. Nous le montrons, ce violent et terrible réformateur du nord,

non pas seulement dans son nid d'aigle à la Wartbourg, ou bravant

l'Empereur et l'Empire à la diète de Worms, mais dans sa maison de

Wittemberg, au milieu de ses graves amis, de ses enfans qui entourent

la table, se promenant avec eux dans son jardin, sur les bords du petit

étang, dans ce cloître mélancolique qui est devenu la demeure d'une

famille; nous l'entendons rêvant tout haut, trouvant dans tout ce qui

l'entoure, dans la fleur, dans le fruit, dans l'oiseau qui passe, de

graves et pieuses pensées. (Voy. t. II, p. 78, etc.)

Quelque sympathie que puisse inspirer cette aimable et puissante

personnalité de Luther, elle ne doit pas influencer notre jugement sur

la doctrine qu'il a enseignée, sur les conséquences qui en sortent

nécessairement. Cet homme qui fit de la liberté un si énergique usage,

a ressuscité la théorie augustinienne de l'anéantissement de la

liberté. Il a immolé le libre arbitre à la grâce, l'homme à Dieu, la

morale à une sorte de fatalité providentielle.

De nos jours les amis de la liberté se recommandent volontiers du

fataliste Luther. Cela semble bizarre au premier coup-d'œil. Luther

lui-même croyait se retrouver dans Jean Huss, dans les Vaudois,

partisans du libre arbitre. C'est que ces doctrines spéculatives,

quelque opposées qu'elles paraissent, se rencontrent toutefois dans

leur principe d'action, la souveraineté de la raison individuelle, la

résistance au principe traditionnel, à l'autorité.

Il n'est donc pas inexact de dire que Luther a été le restaurateur de

la liberté pour les derniers siècles. S'il l'a niée en théorie, il l'a

fondée en pratique. Il a, sinon fait, au moins courageusement signé de

son nom la grande révolution qui légalisa en Europe le droit d'examen.

Ce premier droit de l'intelligence humaine, auquel tous les autres

sont rattachés, si nous l'exerçons aujourd'hui dans sa plénitude,

c'est à lui en grande partie que nous le devons. Nous ne pouvons

penser, parler, écrire, que cet immense bienfait de l'affranchissement

intellectuel ne se renouvelle à chaque instant. Les lignes mêmes que je

trace ici, à qui dois-je de pouvoir les publier, sinon au libérateur de

la pensée moderne?

Cette dette payée à Luther, nous ne craindrons pas d'avouer que nos

sympathies les plus fortes ne sont pas de ce côté. On ne trouvera

point ici l'énumération des causes qui rendirent la victoire du

protestantisme inévitable. Nous ne montrerons pas, après tant d'autres,

les plaies d'une église où nous sommes nés, et qui nous est chère.

Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils,

certes, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons

occasion de dire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble,

sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus

complète que celle d'aucune des sectes qui se sont élevées contre

elle. Sa faiblesse, sa grandeur aussi, c'est de n'avoir rien exclus

qui fût de l'homme, d'avoir voulu satisfaire à la fois les principes

contradictoires de l'esprit humain. Cela seul donnait sur elle des

succès faciles à ceux qui réduisaient l'homme à tel ou tel principe, en

niant les autres. L'universel, en quelque sens qu'on prenne le mot, est

faible contre le spécial. L'_hérésie_ est un _choix_, une spécialité.

Spécialité d'opinion, spécialité de pays. Wicleff, Jean Huss, étaient

d'ardens patriotes; le saxon Luther fut l'Arminius de la moderne

Allemagne. Universelle dans le temps, dans l'espace, dans la doctrine,

l'Église avait contre chacun l'infériorité d'une moyenne commune. Il

lui fallait lutter pour l'unité du monde contre les forces diverses du

monde. Comme grand nombre, elle contenait, elle traînait le mauvais

bagage des tièdes et des timides. Comme gouvernement, elle rencontrait

toutes les tentations mondaines. Comme centre des traditions

religieuses, elle recevait de toutes parts une foule de croyances

locales contre lesquelles elle avait peine à défendre son unité, sa

perpétuité. Elle se présentait au monde telle que le monde et le

temps l'avaient faite. Elle lui apparaissait sous la robe bigarrée de

l'histoire. Ayant subi, embrassé l'humanité tout entière, elle en avait

aussi les misères, les contradictions. Les petites sociétés hérétiques,

ferventes par le péril et la liberté, isolées, et partant plus pures,

plus à l'abri des tentations, méconnaissaient l'église cosmopolite, et

se comparaient avec orgueil. Le pieux et profond mystique du Rhin et

des Pays-Bas, l'agreste et simple Vaudois, pur comme l'herbe des Alpes,

avaient beau jeu pour accuser d'adultère et de prostitution Celle qui

avait tout reçu, tout adopté. Chaque ruisseau pourrait dire à l'Océan,

sans doute: Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d'eaux que les

miennes. Toi, tu reçois les souillures du monde.—Oui, mais je suis

l'Océan.

Voilà ce qu'il faudrait pouvoir dire et développer. Aucun livre plus

que celui-ci, n'aurait besoin d'une introduction. Pour savoir comment

Luther fut obligé de faire et subir ce qu'il appelle lui-même _la plus

extrême des misères_; pour comprendre ce grand et malheureux homme

qui remit en marche l'esprit humain à l'instant même où il croyait le

reposer sur l'oreiller de la grâce; pour apprécier cette tentative

impuissante d'union entre Dieu et l'homme, il faudrait connaître les

essais plus conséquens que firent, avant et après, les mystiques, les

rationalistes, c'est-à-dire esquisser toute l'histoire de la religion

chrétienne. Cette introduction si nécessaire, peut-être dans quelque

temps me déciderai-je à la donner.

Pourquoi donc ajourner encore ceci? pourquoi commencer tant de choses

et s'arrêter toujours en chemin? Si l'on tient à le savoir, je le dirai

volontiers.

A moitié de l'histoire Romaine, j'ai rencontré le christianisme

naissant. A moitié de l'histoire de France je l'ai rencontré,

vieillissant et affaissé; ici, je le retrouve encore. Quelque part que

j'aille, il est devant moi, il barre ma route et m'empêche de passer.

Toucher au christianisme! ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le

connaissent pas..... Pour moi, je me rappelle les nuits où je veillais

une mère malade; elle souffrait d'être immobile, elle demandait qu'on

l'aidât à changer de place, et voulait se retourner. Les mains filiales

hésitaient; comment remuer ses membres endoloris?...

Voilà bien des années que ces idées me travaillent. Elles font toujours

dans cette saison d'orages le trouble, la rêverie de ma solitude. Cette

conversation intérieure qui devrait améliorer, elle m'est douce au

moins, je ne suis pas pressé de la finir, ni de me séparer encore de

ces vieilles et chères pensées.

Août 1835.

Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome I · 第 5 / 29 题