AMMBEUR LA FAVORITE

Certes, Allah s’était montré généreux envers sa créature en conduisant

Ammbeur chez Si Othman el Arfaoui, l’homme pieux. Et bien qu’elle ne fût

qu’une esclave, ses jours s’écoulaient tièdes et limpides derrière les

hauts murs blancs qui séparaient cette demeure du reste de l’univers.

Pourtant, elle avait été volée très loin, dans le Sous, alors qu’elle

accomplissait à peine sa deuxième année.

Lella Myrrah l’éleva presque maternellement avec ses deux filles, et Si

Othman lui témoignait une hautaine mansuétude. Dans la maison, chacun

l’aimait pour sa gaîté, sa douceur et sa grâce; depuis qu’elle était

nubile, son visage revêtait une grande beauté.

Celui qui verra Ammbeur sera ensorcelé, car sa chevelure noire et

soyeuse recouvre ses épaules; ses yeux sont langoureux comme ceux de la

gazelle; ses lèvres rouges s’ouvrent dans un sourire sur une rangée de

perles, et ses sourcils ressemblent aux noun tracés par un habile

calligraphe. Elle est fine et brune, d’un brun exquis se rapprochant de

la couleur ambrée. Ammbeur[71], tu es bien nommée... Celui qui te

possédera, ses blessures guériront, ses tourments seront oubliés... A

ton poignet est un tatouage délicat; tes membres sont de beaux cierges

lisses et les seins font saillie sur ta jeune poitrine, telles les

pommes des pays chrétiens.

[71] Ambre.

Ammbeur est une rose épanouie dont nul encore n’a froissé les tendres

pétales. Déjà Oum Keltoum et Mina, ses compagnes d’enfance, ont quitté

la demeure paternelle au milieu du brillant cortège des noces. Ammbeur

s’est réjouie, sans les envier, car elle sait que l’esclave n’est pas

destinée au lit d’un époux... Elle ignore seulement si le maître

l’appellera un soir auprès de lui, ou si elle est réservée à

l’inexpérience de Si Mohammed, le fils aîné, dont la quatorzième année

s’accomplira au Ramadan. Elle se confie en son Dieu, elle vit

insouciante et joyeuse...

Un hôte est entré dans la maison: Si Driss el Bagdadi vient de Fez; on

dit que des affaires importantes l’appellent à Rabat, où il veut

s’installer, et le maître en témoigne une grande joie, car Si Driss est

l’ami cher de sa jeunesse, alors qu’ils étudiaient tous deux à

Karaouïn[72].

[72] Université religieuse de Fez.

Il l’a installé dans la plus belle salle du menzah, et les femmes

s’ingénient chaque jour à cuire des repas succulents pour celui qui

honore leur demeure. Lorsqu’il traverse le patio, elles laissent

retomber en hâte les rideaux de leurs chambres afin de n’être point

aperçues, mais leurs yeux curieux épient Si Driss à travers la

mousseline, et elles interrogent avidement les esclaves qui servent les

repas au maître et à son ami.

--C’est un homme solide, au teint blanc,--rapporte Messaouda, la

négresse.

--Il est rassasié[73],--déclare Yasmin.

[73] Riche.

--Une barbe bouclée décore son visage,--dit Mbilika.

Ammbeur se tait, volontairement affairée à nettoyer la merfia. Pour la

première fois de sa vie, elle sent la pudeur de son visage, car Si Driss

la contemple avec des yeux d’extase, et, bien qu’il s’observe et

dissimule, elle devine constamment le regard de l’hôte glissant vers

elle... Toute sa jeunesse a frémi à cet appel muet; Ammbeur pense si

longuement à Si Driss que la nuit lui apporte des rêves voluptueux...

Deux semaines plus tard, Si Driss el Bagdadi quitta l’hospitalière

demeure de son ami pour s’installer dans celle qu’il venait de louer à

un riche Rbati[74], et la vie perdit son goût pour Ammbeur.

[74] Habitant de Rabat.

Les jours rampaient, mornes et longs sous un ciel sombre. Après la

sécheresse de l’été, les premières averses noyaient la ville; et les

retardataires qui n’avaient pas encore fait reblanchir leurs murailles,

déménageaient en hâte les chambres inondées. Mais tous se réjouissaient

et bénissaient la pluie, présent d’Allah, qui apporte l’abondance et la

prospérité.

Puis, le soleil reparut, les esclaves coururent aux terrasses pour

étendre le linge et disposer tomates et piments qu’il fallait sécher en

vue de l’hiver. Elles se pressaient, bavardes et joyeuses. Ammbeur riait

avec elles, le cœur mordu par un secret tourment, lorsque le maître la

fit appeler.

--Tu vas nous quitter,--lui dit-il,--car je t’ai donnée à Si Driss el

Bagdadi, mon ami. Sa maison[75] est restée à Fez, il lui faut une

compagne et tu lui plais... sois douce et travailleuse chez lui comme

ici; je n’ai jamais eu à me plaindre de toi, il en sera de même pour ton

nouveau maître, s’il plaît à Dieu!

[75] Ses femmes.

Ammbeur baisa la main de Si Othman, fit un paquet de ses caftans et

revêtit son haïk. Son âme s’épanouissait voluptueusement, mais elle sut

se répandre en larmes et en gémissements lorsqu’il lui fallut quitter

Lella Myrrah et les autres femmes du logis. Les esclaves pleuraient

aussi, tout en la jalousant au fond du cœur...

Ammbeur suit une vieille servante à travers les ruelles éblouissantes de

la ville, elle songe à Si Driss et tout son être palpite de frayeur et

de joie... Sa compagne s’arrête au fond d’une impasse et heurte

discrètement à une porte. Une négresse vient ouvrir et conduit Ammbeur à

travers un vestibule sombre, au bout duquel tout à coup elle s’arrête,

éblouie:

Le riadh[76] s’étend inondé de soleil..., un gai soleil frais, pur,

rajeuni, sur les plantes ressuscitées par les premières pluies.

[76] Jardin intérieur.

Une odeur de sève, de terre humide flotte dans l’air, les feuilles bien

lavées semblent heureuses. Les abeilles s’affairent autour des daturas,

dont chaque fleur est une grosse cloche bourdonnante, et les jasmins

touffus, pleins de nids, lancent vers le ciel des pépiements enivrés.

Les tuiles vertes, au-dessus des arcades, encadrent un grand morceau

d’azur. Tout est harmonie, beauté, dans ce jardin bien clos et

mystérieux au passant, qui ne peut soupçonner cette fête des arbres, des

fleurs et des oiseaux derrière les murs blancs... Les allées de

mosaïques luisent doucement entre les parterres. Les bananiers, les

orangers, les géraniums, les rosiers s’enchevêtrent et se dépassent en

une ruée sauvage vers la lumière et la vie. Après six mois d’implacable

sécheresse, où ils agonisaient, ensevelis déjà sous la poussière rouge,

la première pluie suffit à les ranimer. Ils respirent, ils se détendent,

ils s’étalent délicieusement au soleil, ils poussent des feuilles et des

fleurs nouvelles, ils arrondissent leurs fruits.

Le jardin accueille Ammbeur avec un visage riant que les grenadiers

fardent çà et là d’écarlate.

--Sois la bienvenue chez moi,--dit Si Driss en avançant vers elle. Il

mesure ses pas, il éteint le feu de ses yeux, mais une ardente rougeur

brûle son visage, sa voix s’altère, ses mains tremblent, ses regards

vacillent... et soudain, fou d’amour, il oublie sa contrainte et

entraîne Ammbeur vers la chambre aux coussins voluptueux...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ammbeur connut le goût de la félicité. Elle fut la sultane dont la

beauté ensorcèle et provoque la démence, le Tasnim[77] où son maître ne

pouvait se lasser de boire, le feu dévorant qui incendie et ne consume

jamais... Dès qu’il apercevait sa belle aux prunelles agaçantes, aux

paupières cernées de kohol, à la salive douce comme le miel d’un rayon

encore scellé, Si Driss frissonnait et murmurait:

[77] Source du paradis.

--Au nom d’Allah[78].

[78] Invocation que les musulmans prononcent avant toute action...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Elle eut des esclaves et des bijoux, des robes de brocart aussi

somptueuses que celles d’une épouse de caïd, des plateaux d’argent

chargés de verrerie pour le thé, des coussins brodés par les plus

habiles mouallemat, une machine chantante[79], et des pendules à

carillons... Elle se promenait indolente et oisive à travers son jardin

aux arcades festonnées, épiant les oiseaux, cueillant des fleurs pour

les mêler à sa chevelure, s’amusant, avec les négresses, d’un insecte ou

d’une goutte d’eau. Elle était douce et d’humeur égale, toujours prête

aux caresses, ne se disputant avec aucune femme, ne demandant jamais à

sortir ni à monter aux terrasses. Et Si Driss la comparait en pensée à

ses épouses de Fez, dont les voix furieuses, les revendications et les

doléances affligeaient perpétuellement ses oreilles.

[79] Phonographe.

--Tu es ma plus aimée,--disait-il à Ammbeur,--mon repos et mon

paradis... Si je te quitte, ma raison s’embrouille, et j’erre au milieu

des souks tel un corps dont l’âme est absente. Les autres..., je leur

envoie de quoi vivre dignement, et, certes! je leur ferai la «part de

Dieu» quand nous retournerons à Fez; mais tu resteras toujours chez moi

comme la lune parmi les étoiles.

Il en fit son épouse par contrat devant le Cadi, après la naissance d’un

fils, et la sebenia des noces n’était pas encore usée lorsque l’enfant

mourut. Ammbeur sut ne pas importuner Si Driss de son chagrin qui

s’évanouit rapidement dans la joie inespérée d’une situation légitime.

Elle n’avait pas profité, pour y atteindre, de l’empire qu’elle exerçait

sur son maître, ainsi que le font tant d’esclaves favorites, car l’amour

de Si Driss lui suffisait et elle n’était point ambitieuse. Mais le

Seigneur la comblait de ses bienfaits; elle en ressentait une joyeuse

fierté.

Deux ans s’écoulèrent ainsi, pleins de félicités, au cours desquels Si

Driss el Bagdadi régla les affaires qui l’avaient appelé à Rabat. Rien

ne l’y retenant plus, il avait hâte de retourner à Fez, dans la maison

de ses ancêtres, dont il parlait toujours avec attendrissement.

--Certes,--disait-il à Ammbeur,--tu n’y trouveras pas un riadh plein de

fleurs, ni des chambres blanches et neuves comme ici. Cette demeure est

dans ma famille depuis plus de quatre cents ans... J’en possède encore

l’acte de vente signé par les adoul[80] du cadi Abd el Latif Bel Jiehd.

Mais les pièces y sont fraîches, et tu pourras monter chaque soir à la

terrasse, car elle est disposée de telle sorte qu’on ne l’aperçoit pas

de la rue.

[80] Notaires.

Il tâchait de tracer à Ammbeur une image séduisante de sa future

existence. Pourtant, il n’était pas sans crainte en songeant à ses

autres épouses et à la façon dont elles accueilleraient la nouvelle

arrivante. Les querelles de Maléka et d’El Batoul avaient assombri sa

vie; elles étaient toutes deux d’humeur jalouse, acariâtre et criarde,

mais il ne voulait pas les répudier, car elles lui avaient donné

plusieurs enfants, et il se souvenait de sa propre jeunesse livrée à la

négligence d’une étrangère...

Si Driss adorait ses petits, encore qu’ils eussent fâcheusement hérité

des caractères maternels. Il souffrait des rivalités qui les divisaient,

eux aussi, et faisaient de sa maison un véritable foyer de discorde,

malgré ses efforts pour y établir la justice et la paix.

Ammbeur devinait tout cela, malgré ses réticences, et songeait aux

confidences qu’il lui avait faites aux premiers temps de leur amour;

aussi envisageait-elle avec appréhension le prochain départ pour Fez...

Ses longs yeux peints devinrent soucieux, l’attrait du voyage ne parvint

même pas à les ranimer. Si Driss avait loué une automobile qui filait à

travers le bled morne et désert, avec de brusques cahots. Les palmiers

nains succédaient aux palmiers nains; de loin en loin, on apercevait les

tentes brunâtres d’un douar, on croisait des caravanes en semant la

panique au milieu des chameaux.

Ils firent halte à Dar Bel Hamri, tristement accroupi au bord d’un Oued,

puis à Meknès, dont les terrasses grises et croulantes s’étagent sur un

coteau. Ils furent reçus dans cette ville chez un ami de Si Driss El

Bagdadi. Son palais, merveilleusement orné de stucs ciselés, de

peintures, de mosaïques, cachait toutes ses splendeurs derrière des

murailles dégradées, au fond d’une sombre et misérable impasse. Malgré

l’amabilité de ses hôtesses, Ammbeur se sentait de plus en plus triste

et dépaysée. La dernière journée du voyage augmenta son angoisse; elle

ne put retenir ses larmes lorsque Fez apparut dans le lointain, et elle

les dissimulait à son époux derrière ses voiles en prétextant une grande

fatigue.

La cité de Mouley Idriss somnole au milieu des montagnes, telle une

perle dans sa coquille; les minarets émaillés d’émeraude et les

peupliers fusent, très verts, au-dessus des terrasses; l’Oued scintille

parmi les prairies et les arbres, et la vallée s’ouvre vers l’Ouest,

immense, brûlée de soleil. Mais Ammbeur ne voit que les maisons

entassées, jaunes et grises, farouchement étreintes par une ceinture de

remparts formidables, et son cœur est saisi d’effroi...

L’automobile s’arrête aux portes de la ville, il faut descendre à mule,

le long des ruelles caillouteuses, enchevêtrées, sinistres. Le soleil ne

s’y hasarde jamais, on aperçoit à peine ses reflets en haut des

murailles lépreuses, dont l’humidité suinte goutte à goutte. La maison

de Si Driss est située au fond de Fez-Bali[81], on y accède par un

labyrinthe tortueux et noir, entièrement voûté, où les cavaliers

s’aplatissent sur leurs montures pour ne pas se heurter aux poutres

saillantes. Si Driss s’arrête enfin dans la nuit... Une porte s’ouvre:

[81] Vieux Fez.

--C’est là,--dit-il.

Une bouffée d’air moisi, malsain, nauséabond, frappe le visage

d’Ammbeur; le patio forme une sorte de puits autour duquel s’élèvent

plusieurs étages. Les stucs, engorgés de chaux, ne sont plus que des

yeux informes trouant les murs; les balustrades de bois tourné se

disloquent, pourries et vermoulues; les escaliers tombent en ruines, des

marches manquent, les plafonds se dégradent, quelques pièces

s’effondrent... L’obscurité dissimule les ravages du temps, et la

splendeur des vieilles poutres sculptées, massives et brunes, des

boiseries peintes, des mosaïques aux tons atténués. La fontaine,

merveilleusement décorée, gémit sans cesse et l’eau débordante coule sur

les dalles de marbre qui s’effritent...

Si Driss aime et respecte cette vénérable demeure où il est né; il est

habitué à sa décrépitude et n’en voit pas les tares. Comme ses pères, il

remet de jour en jour à la faire réparer; quelques chambres restent

habitables, cela suffit. Ammbeur n’avait pas prévu, malgré ses

appréhensions, une aussi lugubre prison. Les images de son riadh fleuri,

aux murailles blanches, aux salles claires et neuves, se pressent dans

sa tête tandis qu’elle contemple avec angoisse la sinistre cour noirâtre

où elle devra vivre désormais.

El Batoul et Maléka, suivies de leurs esclaves, se sont précipitées à la

rencontre des arrivants. Elles entourent Ammbeur, l’accablent de baisers

et de prévenances. Le sourire est sur leurs lèvres et la haine au fond

de leurs cœurs. Elles détaillent avec rage leur nouvelle coépouse, dont

la beauté dépasse toutes leurs craintes; un serpent les mord et les

torture... Comment lutter avec une pareille créature, dont les grâces ne

sont certes point un présent d’Allah, mais un sortilège du démon?...

Elles ont compris depuis longtemps qu’elles se perdraient en témoignant

leur ressentiment à la favorite trop aimée, et Si Driss se rassure

devant l’accueil imprévu qu’elles font à Ammbeur.

Elles lui ont préparé la meilleure chambre, lui offrent le thé,

l’entraînent à la terrasse où l’on rencontre les voisines accourues de

tous les logis environnants. Ammbeur trouve ces femmes déplaisantes avec

leurs joues molles et blanchâtres, leur aspect de larves vivant dans

l’ombre, leur accent grasseyant, et cette mode ridicule de porter la

dfina[82] haut troussée sur la croupe, au lieu de la laisser tomber,

comme à Rabat, jusqu’au bas du caftan.

[82] Robe de dessus en mousseline.

Une rumeur s’élève des ruelles invisibles et dénonce la proximité des

souks. Le chaos des terrasses et des minarets enchevêtrés grimpe à

l’assaut des collines en une ruée fauve, et les montagnes semblent plus

écrasantes, de ce bas-fond. Quelques rayons de soleil dorent encore les

quartiers hauts de la ville, tandis que l’ombre ensevelit Fez-Bali et la

maison de Si Driss...

*

* *

Depuis qu’elle vivait à Fez, Ammbeur avait perdu sa gaîté. Pourtant, El

Batoul et Maléka la comblaient de prévenances hypocrites; les esclaves

s’empressaient à la servir; Si Driss lui revenait chaque fois plus

amoureux et plus ardent. Elle n’avait à se plaindre de personne et une

lourde angoisse pesait sur ses jours...

--Si tu veux,--disait son mari,--je te ferai construire dans le Douh[83]

une demeure cent fois plus belle que celle de Rabat.

[83] Ville haute où les riches Fasi ont des demeures enfouies dans la

verdure.

Et il se complaisait en des plans dont l’exécution eût demandé bien des

années.

Les querelles avaient cessé dans sa maison depuis leur retour; El Batoul

et Maléka oubliaient leur ancienne rivalité pour s’unir contre la

favorite, et les négresses partageaient la haine sournoise de leurs

maîtresses. Après avoir montré à Ammbeur des visages doux comme le miel,

toutes ces femmes tenaient de longs conciliabules afin de la perdre dans

le cœur de Si Driss.

--Vois comme nos khelkhall[84] sont légers auprès des siens,--disait

Maléka.

[84] Bracelets de chevilles.

--Il lui a donné en secret des bracelets d’or qui valent au moins cent

douros,--ripostait El Batoul.

--S’il va dans sa chambre, il vole; pour venir aux nôtres, il se

traîne...

--Que Dieu la maudisse et la rende stérile!

--Puisse la petite vérole trouer son visage et mettre la cécité en ses

yeux!

Elles avaient essayé en vain les sortilèges les plus efficaces pour

ramener à elles l’amour de l’époux. Si Driss mangeait impunément de la

cervelle d’hyène dissimulée parmi les viandes, ou revêtait ses burnous

soumis aux fumigations de poil de rat orphelin, sa passion ne se

détournait pas d’Ammbeur.

--Mon esprit s’embrouille comme les fils sur le métier du

tisserand-apprenti,--avouait Maléka devant l’insuccès de ses pratiques.

Une vieille esclave proposa:

--Si on faisait pétrir du couscous par les mains d’un mort. A El Ksar,

où j’ai vécu jadis, les femmes employaient souvent ce moyen pour ranimer

l’amour des maris oublieux...

Mais il fallait sortir pendant la nuit, et les coépouses ne pouvaient

s’y risquer. Elles convinrent d’habiller la négresse avec leurs

vêtements, et de l’envoyer en leur nom composer le philtre infaillible.

* * * * *

... Messaouda gravit péniblement la colline où s’échelonnent les tombes;

un jeune garçon la suit, portant une lanterne dont la lueur falote et

jaunâtre rampe parmi les sépulcres et les herbes sèches; mais déjà la

lune apparaît au-dessus des montagnes, énorme et rouge comme un cuir

teint. Elle éclaire le cimetière et le bordj massif, tandis que la ville

dort dans l’ombre dense, au fond de la vallée.

--C’est ici qu’on l’a enterré ce matin,--murmure Ahmed en s’arrêtant

auprès d’une pierre aussi vétuste que les autres.--Mais, par Allah, ô ma

mère, laissons-le dormir en paix! Qui sait si Azraél[85] n’est pas déjà

auprès de lui?...

[85] Ange de la mort.

--Tais-toi, chien!--riposte la vieille,--et accomplis ta besogne, si tu

veux que je te compte au retour les dix douros promis.

Ahmed est un pauvre diable, il ne possède que les dents qu’il a dans la

bouche; l’attrait du gain l’emporte sur sa frayeur, et il se met à

creuser la terre fraîchement remuée, tandis que la négresse murmure les

incantations qui conviennent... Bientôt, le cadavre apparaît, enveloppé

de son suaire. C’est un homme jeune encore, à barbe brune, dont la face,

à demi rongée par un mal, grimace d’un affreux rictus sous la clarté

livide de la lune.

Messaouda s’accroupit auprès du trou béant, dispose sa farine et son

pétrin, puis, sans frayeur, elle tire le mort de sa fosse, et l’assied

sur ses genoux.

--O ma mère! O ma vie! arrête-toi, il va parler...--s’écrie Ahmed,

tremblant comme au jour de l’Événement.

--N’agite point ta langue et passe-moi un peu d’eau,--répond la vieille,

tout en pétrissant le couscous avec les mains du cadavre, qu’elle tient

dans les siennes, par derrière.

--Que Si Driss El Bagdadi, mon maître, devienne docile entre les bras de

ses épouses Lella El Batoul et Lella Maléka, comme tu l’es entre les

miens,--répète-t-elle.

La lune s’est élevée parmi les étoiles, et Messaouda remarque avec

crainte le dôme de Moulay Idriss qui surgit lumineux et verdâtre

au-dessus de la ville noire; elle y voit un mauvais présage, la terreur

envahit son esprit, le froid du cadavre la pénètre, la face paraît

s’animer sous les reflets lunaires, et soudain, le corps, gonflé par des

gaz tressaille sur elle avec un bruit sinistre...

L’esclave, que l’épouvante a glacée jusqu’au cœur, repousse brusquement

son lugubre compagnon et s’enfuit à travers les tombes, mais ses

vieilles jambes fléchissent, elle bute contre une pierre et

s’affaisse... Ses lèvres, dont aucun son ne peut sortir, s’agitent en

invocations désespérées. Elle se croit morte et prête à paraître devant

le Seigneur Terrible, pour subir le châtiment. Le démon s’approche

d’elle sous la forme d’un animal aux yeux ardents, un souffle chaud

brûle son visage, le feu du _sakkar_[86] est allumé pour elle.

[86] L’enfer des Musulmans.

Au mouvement d’horreur qui la convulse, un chacal se sauve dans la nuit;

la vieille, redressée sur son séant, jette une longue clameur sauvage.

--Où es-tu, ma mère Messaouda?--répond enfin la voix d’Ahmed.--Viens, je

lui ai rendu la paix du tombeau, et j’emporte le couscous. Tu me payeras

mes douros, mais, par ma vie! je ne recommencerais pas cela pour en

gagner cent autres...

* * * * *

... Si Driss mangea le couscous et le trouva excellent, puis, insensible

aux caftans neufs et aux maquillages de ses vieilles épouses, il

rejoignit Ammbeur dans sa chambre et passa auprès d’elle une nuit fort

amoureuse, car le souper avait été relevé de nombreuses et savantes

épices.

La déconvenue d’El Batoul et de Maléka fut extrême. Elles s’étaient

disputées les jours précédents pour savoir à qui le mari rendrait

d’abord ses faveurs, et, ne parvenant pas à s’entendre, elles avaient

décidé de s’en remettre à la volonté d’Allah... Néanmoins, chacune avait

rehaussé sa parure de tous les artifices propres à attirer l’attention

de Si Driss, et comptait détourner sur elle seule les effets du

sortilège. Elles ne pouvaient comprendre qu’un tel philtre restât

impuissant... Elles regrettaient aussi les douros partagés entre Ahmed

et Messaouda, et se les reprochaient avec une mutuelle aigreur.

--C’est toi,--disait Maléka, qui as conclu ce sot marché.

--O Allah! le mensonge sort de tes lèvres, car tu leur as toi-même remis

ces dix douros.

--Pouvais-je faire autrement que de leur payer le prix que tu avais

promis?

--Tu n’as même pas attendu de savoir si le couscous était bon.

--Je tiens ma parole mieux que toi, fille de peu.

--Tes injures ne m’atteignent pas, mon père était caïd.

--Lui, caïd!... caïd de sauterelles!

Les querelles emplissaient de nouveau la maison, Si Driss, lassé par

leurs cris, ne songeait même plus à leur faire la «part de Dieu». Leur

haine contre la favorite s’en accrut, et leurs visages se firent plus

blancs à mesure que leurs cœurs devenaient plus noirs... Il fallait se

débarrasser d’une rivale qu’on ne pouvait vaincre... Un matin Messaouda,

désireuse de réparer son insuccès, dissimula une mixture d’herbes et de

cheveux hachés menus dans la harira d’Ammbeur.

--Au bout de quelque temps,--disait-elle,--les cheveux gonfleront dans

son cœur et l’étoufferont.

Les coépouses, réconciliées par leur péché, épiaient anxieusement les

résultats du maléfice. Et, de fait, Ammbeur dépérissait, minée par une

mauvaise fièvre. Elle n’avait plus de goût pour aucune chose, elle ne

songeait même plus à se parer et portait des caftans salis et déchirés.

Il y eut des noces dans la famille et elle ne voulut pas s’y rendre!...

Le moindre effort lui arrachait des gémissements...

--O Prophète! O Mouley Idriss!... que je suis lasse!... O mon

malheur!... Mes os sont devenus plus mous que le beurre d’été!... O

Allah!... O mon destin!

Ses yeux, enfoncés dans leurs orbites, se dilatent étrangement, ses

jambes, enflées, ne la portent plus; sa faiblesse est telle qu’elle ne

peut même plus monter aux terrasses et traîne des jours lamentables dans

la maison humide et pleine d’ombre.

Si Driss en a l’esprit perdu, il ne voudrait pas la quitter et maudit

les voisines qui s’installent chaque jour auprès d’elle et lui

interdisent ainsi l’accès de sa chambre. Elles plaignent la malade et

lui conseillent mille remèdes inefficaces, puis elles se mettent à

babiller comme les hirondelles de murailles à l’heure du moghreb.

Ammbeur ne s’intéresse plus à leurs bavardages et se retourne sur sa

couche sans trouver de repos... Le Seigneur l’a-t-il marquée pour mourir

parmi ces étrangères?... Combien Si Driss regrette amèrement de l’avoir

amenée à Fez!

--Ah!--dit-il,--l’air des montagnes est trop fort pour toi, habituée au

doux climat de la côte. S’il plaît à Dieu tu guériras au printemps, nous

retournerons à Rabat dès que le bled aura séché.

Mais l’hiver se prolonge, interminable et froid; la pluie tombe nuit et

jour, bénie de tous, car elle promet des récoltes heureuses, et Ammbeur

songe avec désespoir qu’elle n’atteindra pas la belle saison, trop lente

à venir.

Malgré les tendres soins de son époux, elle languit et se meurt, l’âme

oppressée d’une sombre angoisse. Ce qu’elle porte à sa bouche a un goût

de fiel, et elle rejette toute nourriture en des vomissements.

--Si telle est la volonté d’Allah, laisse-la jeûner quelque temps afin

de purifier son corps,--conseilla un «savant», ami de Si Driss.

Ce traitement parut réussir durant les deux premiers jours, les

souffrances d’Ammbeur s’apaisèrent, mais sa faiblesse devint telle que

l’esprit semblait prêt à quitter son corps.

--Il faut la ranimer avec du thé très fort,--ordonna le «savant».

Et les tourments recommencèrent à tordre l’infortunée sur sa couche. El

Batoul et Maléka la soignent avec un dévouement exagéré; Si Driss se

repent de les avoir méconnues, et Ammbeur ne peut plus se passer

d’elles. Nuit et jour, elles sont à son chevet, attentives à prévenir

tous ses désirs. Chaque fois que la malade, tourmentée par une soif

ardente, réclame à boire, elles préparent elles-mêmes du thé, sans

épargner le sucre, et elles y mêlent traîtreusement un peu d’une poudre

jaunâtre achetée au souk, que l’on nomme rahj[87], pour activer les

effets de la pâte magique.

[87] Arsenic.

--Le thé est amer à mes lèvres,--gémit Ammbeur.

Et Si Driss, qui sait le breuvage doux comme le miel du printemps, voit

venir avec épouvante la séparation à laquelle il n’est pas préparé...

Cette idée ne peut quitter son esprit, elle est cause de ses larmes

abondantes et de ses nuits agitées.

L’état de sa bien-aimée empire de jour en jour; des sommeils plus

pesants que celui du tombeau l’accablent, dont elle sort sans retrouver

son entendement. Elle dit des choses qu’Allah seul peut comprendre, et

d’autres aussi qui jettent le trouble dans le cœur de son époux. Depuis

longtemps, elle n’avait plus prononcé les paroles d’amour et de joie, et

ce sont les souvenirs voluptueux de Rabat que le mal réveille en son

cerveau. Elle tressaille, elle tend ses bras décharnés, elle appelle Si

Driss avec frénésie, elle frémit d’un imaginaire plaisir... puis elle

retombe épuisée sur sa couche, et il la voit se débattre dans les

tourments d’une lente agonie...

Il est affligé, dément, perdu. Dieu connaît l’état de son âme! Comment

pourra-t-il supporter l’absence de sa belle aux regards affolants, de

celle qui fut touchée par lui seul, dont le corps est brûlant et

l’haleine plus parfumée que les fleurs du jasmin et de l’oranger?...

Mais déjà, elle s’éloigne de lui... ses yeux ne reflètent plus aucune

chose, ses membres se glacent, son souffle s’éteint... O Seigneur! elle

entre dans Ta Miséricorde!...

El Batoul et Maléka se griffent le visage à coup d’ongles et poussent

des cris déchirants qui attirent toutes les esclaves.

* * * * *

Ainsi mourut Ammbeur, épouse trop aimée de Si Driss El Bagdadi, selon ce

qui était écrit sur le livre de sa destinée.

(Meknès.--Décembre 1917.)

Le Harem entr'ouvert · 第 46 / 48 题