ESCLAVAGE

Mouley Larbi ed Doukkali vécut heureux et libre jusque vers sa trentième

année. C’est alors qu’il fut réduit en esclavage.

Certes! Allah ne permit pas qu’un Chérif de si noble race connût la

honte d’être mêlé au lamentable troupeau de ceux que l’on acquiert pour

une somme d’argent.

Mouley Larbi reste un homme considéré; les gens s’inclinent toujours

très bas sur son passage, et, dévotement, lui baisent l’épaule.

Cependant nul n’ignore qu’il n’est plus qu’un esclave, l’esclave humble

et soumis de son épouse, Lella Rita, sœur du Sultan.

Il n’avait jamais songé à une telle union, étant de cœur simple et

modéré dans ses ambitions. Il savait aussi la distance qui sépare un

aîné de son cadet, et qu’il ne convient pas à celui-ci d’aspirer aux

mêmes honneurs. Mouley Larbi fréquentait peu Mouley Ben Naceur, son

frère, de quinze ans plus âgé et né d’une autre mère. Il ne manquait pas

de lui témoigner un grand respect, bien qu’ayant été dépouillé par lui

de sa part d’héritage paternel.

Mouley Larbi vivait en sage dans ses terres des Doukkala, uniquement

occupé de ses récoltes et de ses livres. Car, de ses études à Karaouïne,

lors de sa jeunesse, il gardait un goût très vif pour les textes saints.

Le faste de son frère et la haute situation qu’il occupait au Maghzen,

ne parvenaient point à troubler la quiétude du Chérif campagnard.

Grâce à sa naissance, à sa richesse et à son esprit astucieux, Mouley

Ben Naceur était devenu le favori du Sultan qui, pour le mieux

distinguer, lui donna en mariage une de ses filles, Lella Rita. Il en

avait eu deux enfants.

L’éclat de leurs noces, les trésors dont la princesse emplissait la

demeure conjugale, hantèrent longtemps les imaginations; l’enfance de

Mouley Larbi en avait été émerveillée comme d’un conte. Un reflet de

cette gloire l’auréolait dans sa retraite, bien qu’il ne songeât point à

s’en prévaloir.

Après des années de splendeur, la destinée de Mouley Ben Naceur fut

accomplie, Lella Rita devint veuve.

Un autre sultan régnait, dont elle était la sœur préférée. Il s’inquiéta

tendrement de son sort. Lorsque fut écoulée la période consacrée aux

lamentations et au deuil, il lui dit:

--O ma sœur! Il n’est pas bon qu’une femme vive dans la solitude. Cesse

de pleurer un époux respectable,--Allah l’ait en sa Miséricorde!--pour

arrêter ton choix sur un autre chérif. Je n’ai pas voulu prendre une

résolution sans te consulter, car je te sais prudente et pleine

d’entendement. Je m’en rapporterai donc à ton désir, et je ne doute pas

qu’il soit excellent.

Puis il lui cita plusieurs personnages, tous plus riches et considérés

les uns que les autres, pouvant aspirer à l’honneur de partager sa

couche.

Mais Lella Rita secouait la tête, indécise. Elle répondit:

--O notre Maître! Permets-moi de faire tout d’abord les prières du parti

à prendre. Je te donnerai ma réponse dans quelques jours.

Elle se mit à jeûner et à exécuter les pratiques pieuses prescrites en

pareil cas. Lorsque revint le Sultan, elle lui dit:

--Allah inspira mon cœur et me révéla le mariage que je dois contracter.

S’il plaît à Dieu et à ta volonté, ô notre Maître! j’épouserai mon

beau-frère Mouley Larbi Ed Doukkali.

Le Sultan conçut un extrême étonnement de cette décision. Il n’ignorait

pas la vie retirée du Chérif, et ne pouvait comprendre que sa sœur lui

accordât la préférence sur tant d’autres, plus fortunés et dignes d’elle

par leur éclat. Néanmoins, devant la ferme volonté de la princesse, il

céda, puisque après tout Mouley Larbi pouvait, par sa naissance, accéder

à cette union.

Un Vizir traversa le pays avec une nombreuse escorte, pour l’informer de

l’honneur qui lui était échu.

A cette nouvelle Mouley Larbi sentit sa raison vaciller, et le jour

s’assombrit devant ses yeux. Mais il retint toute parole désordonnée, de

crainte de trahir le trouble extrême qui agitait son âme.

--Entendre c’est obéir!--répondit-il.

Puis il prit soin que ses hôtes fussent traités avec magnificence, et il

ne se retira qu’ensuite en ses appartements, pour se livrer au

désespoir.

Son épouse, Lella Aïcha, le voyant au comble de l’affliction, sans en

connaître la cause, essayait en vain de le consoler.

--Un malheur te frappe donc, ô mon seigneur le

chéri?--demandait-elle!--et ne puis-je l’alléger? La sécheresse

compromet-elle tes récoltes? Les Berbères sont-ils venus rafler nos

troupeaux?

--Hélas!--répondit avec abattement Mouley Larbi,--ce n’est rien de tout

cela! ô fleur de mon jardin! délice de mes jours! sache que le Sultan

m’a désigné pour épouser sa sœur Lella Rita, veuve de Mouley Ben Naceur!

Alors Lella Aïcha se mit à gémir et à déchirer ses vêtements, car

l’adversité dépassait les bords de la coupe où elle allait s’abreuver.

Elle prévoyait que la princesse n’accepterait jamais une coépouse, et

que son propre bonheur serait le prix dont Mouley Larbi payerait cette

éclatante union...

Lui aussi versait des larmes amères. Il songeait tristement à tout ce

qu’il devrait abandonner: sa vie champêtre et plaisante, son pays des

Doukkala, son repos et surtout la colombe tant aimée, la belle au corps

souple et flexible comme le fût d’un palmier!

Mais on ne refuse pas une sœur du Sultan!

Et l’époux pleura toute la nuit auprès de l’épouse, sans ajouter de

paroles superflues.

Dès le lendemain il prépara son départ, choisit un intendant et s’en fut

chez le cadi pour répudier, ainsi qu’il convenait, Lella Aïcha, sa

charmante. Il ne le fit point sans lui accorder généreusement une partie

de ses biens, en sorte qu’il se trouvait presque pauvre au moment de

contracter une impériale alliance.

Le mariage n’en eut pas moins lieu, à Fez, avec tout le luxe désirable,

Lella Rita était fastueuse et pleine de vanité. Ayant été l’épouse

déférente d’un puissant, ce ne fut pas sans raison qu’elle désigna pour

lui succéder le modeste chérif. Dès la nuit de leurs noces, elle se

félicita de le trouver, suivant sa réputation, jeune, vigoureux et plus

beau que la lune à son apogée.

Mais, pour ce qui est de Mouley Larbi, il n’en fut pas de même. L’arousa

possédait une taille épaisse, des traits rudes, et le charme de sa

jeunesse datait d’un autre règne... Il s’efforça néanmoins de la

contenter, car il était fort pénétré de l’honneur qu’elle lui avait fait

en le choisissant.

Après les fêtes, qui furent longues et splendides, ils entamèrent leur

vie conjugale. C’est alors que le Chérif perçut la qualité de son

destin. Il habitait un palais rutilant de peintures et d’ors, aux vastes

cours pavées de marbres, aux jardins enchanteurs entre les murs.

D’innombrables esclaves s’empressaient à le servir et lui témoignaient

un excessif respect... Elles ne pénétraient jamais en la pièce où il se

trouvait que prosternées, se traînant sur les genoux et les mains, selon

la coutume des maisons impériales. Les repas se succédaient, abondants

et délicieux, les chambres étaient garnies de sofas, de tentures et de

tapis.

Pourtant Mouley Larbi, au milieu de cette prospérité, se sent plus

misérable que le dernier des mendiants, plus asservi que les négresses

rampant à ses pieds...

Lella Rita, seule, règne en la demeure. Elle entend que son époux se

plie, comme les autres, à son despotisme. Elle ne l’autorise pas à

donner un ordre, elle contrôle ses actes, fait espionner ses sorties...

Le Chérif se révolta tout d’abord contre cette tyrannie, mais Lella Rita

s’en plaignit au Sultan. Et le souverain fit comprendre à l’époux

rebelle qu’il pouvait choisir entre une existence dévouée à la

princesse, ou une discrète suppression, qui permettrait à celle-ci

d’élire un mari plus souple...

Mouley Larbi n’a plus de recours qu’en Dieu. Il répète, en s’efforçant

d’atteindre la résignation:

--Chacun porte sa destinée attachée à son cou. Je me réfugie en Toi, ô

Clément! ô Miséricordieux!

Lella Rita le tient courbé sous un joug d’autant plus impitoyable

qu’elle l’aime. Elle s’est prise d’une ardente passion pour ce jeune

homme qui réjouit sa maturité. Elle le veut sans cesse à ses côtés, elle

sollicite les brûlantes déclarations.

Que d’artifices elle emploie pour lui plaire! Que de bijoux chargent ses

épaules!

Les Juives lui apportent chaque jour des onguents, fabriqués par les

sorcières, dont elle espère ranimer sa beauté. Les marchands de la

kissarïa lui adressent leurs brocarts aux arabesques brillantes, leurs

sebenias bariolées et lourdes, leurs mousselines les plus impondérables.

Et c’est le rouge! et c’est le kohol! et ce sont les essences

précieuses! et les caftans magnifiques! et les joyaux de sultane!

Et c’est néanmoins la vieille épouse, brèche-dents, obèse et mal

odorante!

Pauvre Mouley Larbi!

Malgré sa bonne volonté, il ne parvient pas toujours à satisfaire les

exigences de Lella Rita. Elle devine une contrainte dans ses caresses,

des réticences à ses flatteries, une lassitude sous ses transports...

Mais elle a un sûr moyen de l’en châtier.

Ces jours-là, les esclaves n’apportent point de repas à Mouley Larbi. Et

comme son amour-propre répugne à chercher ailleurs la pâture qui lui est

refusée dans son logis, le Chérif attend, affamé, que l’épouse mette un

terme à ses rigueurs.

Par une infortune superflue, la maladresse de son intendant dissipa tous

ses biens. En sorte que Mouley Larbi, dans son apparente opulence, ne

possède plus de quoi s’acheter un burnous, et ne peut attendre que de

son épouse l’argent nécessaire à ses moindres dépenses.

Il n’a même pas la compensation d’oublier ses tourments entre les bras

d’une jeune et tendre négresse. La farouche jalousie de Lella Rita

veille sans trêve, et elle poussa la prévoyance jusqu’à ne s’entourer

que d’esclaves dont les visages de poix mettraient en fuite le diable

lui-même.

L’unique plaisir qui reste au Chérif est de participer à ces réunions de

lettrés, ses anciens compagnons de jeunesse, où l’on boit beaucoup de

thé, tout en reprenant les vieilles et puériles controverses

inlassablement passionnantes pour les générations et les générations.

«_Doit-on recommencer la prière lorsqu’on s’aperçoit qu’on avait un pou

sur son vêtement?_

«_Est-il permis d’accompagner le cercueil d’un libertin?_

«_Le jeûne du Rhamadan est-il rompu par les fileuses qui réunissent les

brins de lin entre leurs lèvres?_»

Chacun donne son avis avec courtoisie, et cite l’opinion des savants

illustres et des commentateurs. Une paix reposante emplit les mesrias où

l’on s’assemble. Les matelas, un peu durs et plats, sont enveloppés

d’étoffes très blanches; des nattes de jonc, faites à Salé, recouvrent

la chaux des murs, les livres et les papiers s’empilent dans un coin de

la chambre. Quelquefois une douce et fauve tourterelle roucoule dans sa

cage, et la boule d’un basilic jette une fraîche note de verdure. Car

ces doctes personnages ont gardé leurs goûts d’étudiants. Au printemps,

ils aiment à s’assembler dans les vergers en fleurs étagés sur la

colline. Ils continuent à discuter l’excellence des prières

surérogatoires, tout en humant délicieusement le parfum des roses et des

orangers, dont le vent secoue les pétales sur leurs genoux.

En l’une de ces réunions, plus plaisante encore que les autres, ils

firent venir des cheikhat habiles à jouer du luth, du tambourin et du

gumbri. Elles chantèrent d’amoureuses chansons:

O gens! qui dira les tourments endurés

En l’absence d’une belle aux cheveux musqués!

Le brasier de ses yeux enflamma mon cœur,

La souplesse de sa taille égara ma raison!

Mais vint mon amie. Et avec elle

Le contentement des désirs et le bonheur de l’esprit!

Le barbier des tatouages avait tracé les ornements

Et les dessins que j’aime sur les mains de ma gazelle.

Moins étincelante était la lumière des flambeaux,

Moins brûlante en était la flamme,

Moins consumée la cire de leurs cierges,

Que ma belle ardente et langoureuse...

O gens! qui dira les délices de cette nuit?

Les voix se faisaient plus enchanteresses à mesure que s’effaçait le

jour. Il y eut un festin et des jouissances délectables... Dieu seul

distingue toutes choses à travers le voile des ténèbres...

Les lettrés, s’étant divertis extrêmement, se promirent de renouveler

leur plaisir en une prochaine réunion.

Mais ce jour-là on attendit en vain Mouley Larbi pour commencer le repas

sous les orangers. Ses amis inquiets lui dépêchèrent le notaire Si Saïd.

--Qui est là?--demanda une esclave à travers la porte.

--Ouvre!

--Que s’ouvrent devant toi les portes du paradis!--répondit la négresse,

sans ébranler celle qui les séparait.--Que désires-tu?

--Porte à ton maître le salut de ses compagnons, et informe-le de notre

impatience à jouir de son estimable présence, en l’arsa du Fkih Mokhtar

ben Mohammed.

L’esclave revint au bout de quelques instants et dit:

--Le Chérif te remercie et te salue. Il te prie de l’excuser auprès des

lettrés de l’impossibilité où il se trouve d’aller les rejoindre. Car

notre maîtresse ayant fait fermer toutes les portes de cette maison, et

les clés étant en sa possession, il ne saurait aujourd’hui, pas plus que

moi, en sortir. C’est pourquoi il te demande de lui pardonner s’il ne

peut non plus te recevoir, et il vous souhaite à tous, pleine de

contentement et de félicité, cette journée qu’il eût aimé passer avec

vous. Et le salut!

Le notaire s’en fut en songeant à l’étrange aventure du Chérif

prisonnier.

Et il remerciait le Rétributeur de n’avoir fait de lui qu’un simple

mortel, et de lui avoir donné une femme comme les autres, que l’on

enferme soi-même et que l’on fustige à son gré, selon le droit naturel

des maris.

Le Harem entr'ouvert · 第 43 / 48 题