O croyants qui entendez mes paroles, sachez que ce récit est véridique
et bien fait pour émouvoir les amants.
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J’ai composé ces vers délicats en l’honneur de celle dont le regard est
affolant, d’une beauté aux noires prunelles.
Écoutez et jugez:
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Je rencontrai ma belle dans la nuit, comme elle se rendait au hammam.
Elle marchait languissamment au milieu de ses négresses.
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Par Mouley Idriss! c’est une fille de noble race... son haïk de laine
fine la dissimule tout entière... Pourtant, je vis son talon, son petit
talon, teint de henné; ainsi, je connus qu’elle était jeune.
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La curiosité s’empara de mon esprit. Je passai ma nuit à l’attendre...
Lorsqu’elle sortit, ô la plus douce des récompenses! J’aperçus deux yeux
noirs, deux yeux au regard pénétrant, dont mon cœur fut à jamais
troublé.
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Depuis ce jour, je devins la proie des tourments; le sommeil déserta ma
couche et j’errai à travers la ville sans regarder aucune chose. Le
fardeau de l’amour excédant mes forces, j’allai trouver une vieille
astucieuse, et lui confiai ma peine:
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--O ma mère, dis-moi quelle est cette beauté aux noires prunelles, qui
fut au hammam de Mouley Ismaïl la seizième nuit de Chabane?
Dans ma main brillaient des réaux d’argent...
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La vieille répondit:
--Pour l’amour de celle qui t’a enfanté, j’irai m’enquérir de ce que tu
souhaites.
Je l’attendis jusqu’au moghreb:
--L’insensé,--me dit-elle,--élève ses regards au-dessus de lui et
s’écrie: «Je veux cette étoile.» Oublie, pour ton repos, jeune
imprudent, que tu t’es trouvé sur le chemin de Lella Zeïneb, la Cherifa,
fille du Sultan.
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--Par le Prophète!--m’écriai-je enflammé,--je pressentais qu’il n’y a
pas plus noble créature, ni plus digne de mon amour!... O ma mère
Khdija, aide-moi en mes desseins, et qu’Allah t’accorde ses grâces au
jour des comptes et de la balance.
Dans ma main brillaient des réaux d’argent...
* * * * *
La vieille répondit:
--J’y consens par égard pour ton aïeul, Sidi Ali, qui fut un saint
homme. Mais songe qu’on ne prend pas les tourterelles avec des grains de
sable...
Je lui comptai ce qu’elle voulut. Elle s’en fut acheter des brocarts,
des sebenia de soie claire, des cherbil brodées d’argent fin, et les
porta de maison en maison.
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O la plus déplorable des revendeuses!... O la plus fine des vieilles aux
mille ruses!... Le bruit s’en répandit dans les harems; Lella Zeïneb fit
appeler la marchande...
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La voici qui s’avance avec sa camousa qu’elle déballe au milieu de la
cour:
--O Lella, ô ma maîtresse,--murmure-t-elle,--celui qui te rencontra près
du hammam, la seizième nuit de Chabane, se meurt de ta beauté. Rends-lui
la vie par une douce espérance.
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La Cherifa répond à voix basse:
--Tais-toi, fille de péché!... ou je te dénonce à mon seigneur...
Qu’ai-je à faire avec cet inconnu?... Dis-lui qu’il y a des femmes
parées à Sidi Nojjar[65]. C’est là qu’il se rendait sans doute lorsqu’il
passa sur mon chemin.
[65] Quartier des femmes galantes, voisin des palais de Mouley Ismaïl,
habités par la famille impériale.
Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan!
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Hélas! mon cœur fut flagellé quand la vieille me rapporta ces propos.
Mais je ne perdis pas tout espoir.
Dans ma main brillaient des réaux d’argent...
La vieille repartit au palais.
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--Assez de cruauté,--dit-elle,--tu as donné à la pudeur ce qu’il
convient de lui accorder, mais ton cœur est tendre, il ne peut souhaiter
la mort d’un homme jeune, beau, et de noble lignée... O lumière des
yeux, aie pitié de ceux que tu blesses.
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Elle répliqua, l’intraitable beauté:
--Abrège!... ses tourments m’importent peu... Quand ses pleurs feraient
déborder la mer, je le jure, il ne verrait pas même mon ombre! Qu’il
s’en souvienne:
Moi, je suis Cherifa et fille du Sultan!
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Elle dit... l’inflexible vertu, celle qui éblouit au milieu des
constellations, celle qui est un joyaux précieux enfermé dans les
coffres de cèdre.
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Elle dit..., mais au moghreb, elle me dépêcha son esclave. O la plus
excellente des négresses! O la meilleure des messagères!
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--Prends cette clé que t’envoie ma maîtresse, et pénètre par la petite
porte dans le jardin du Sultan. Le portier ne t’entendra pas...
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Que la nuit fut lente à venir!... Je me consumais dans l’attente. Quand
les ténèbres furent tombées sur terre, je me dirigeai vers le jardin. Le
portier ne m’entendit pas...
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Je marchai dans l’herbe fraîche, sous les orangers au parfum pénétrant.
La négresse me conduisit à un petit pavillon, garni de tapis moelleux,
de sofas et de coussins. L’aloès brûlait dans les cassolettes, et des
coupes étaient préparées, pleines de boissons limpides plus douces que
le miel.
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Elle vint!... la belle aux yeux agaçants... Elle vint! et moi, je
demeurai stupéfait, tel celui qu’aveugle l’éclair dans la nuit sombre.
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Je la vis s’avancer au milieu des cyprès dont sa taille a la sveltesse
et la fierté, parmi les fleurs jalouses de son teint, et les lianes
grimpantes qui n’égalent pas sa souplesse.
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O la plus fortunée des nuits!... Tous mes désirs furent satisfaits, tous
les enchantements me furent prodigués.
J’ai visité le jardin et cueilli les fruits du verger...
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Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je
en affronter l’ensemble?...
Son front est la lune nouvelle brillant dans les ténèbres de sa
chevelure. Ses sourcils bien arqués semblent tracés par un kateb[66] du
Maghzen. Ses yeux sont des puits profonds où se mirent toutes les
étoiles.
[66] Secrétaire.
Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je
en affronter l’ensemble?...
Ses dents surpassent en blancheur les perles de la Chine; son nez est un
jeune faucon aux ailes frémissantes, et sa bouche un petit anneau
précieux, plus rouge et plus suave que la grenade entr’ouverte.
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Je le jure, ô croyants, par le serment!... Les yeux n’ont vu sa pareille
en aucune contrée, ni à Fez, ni à Marrakech, ni chez les Berbères de la
montagne.
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Une seule de ses beautés jette le trouble en mon esprit. Comment osai-je
en affronter l’ensemble?...
Chaque nuit, je revins au jardin. J’ai saccagé tous les parterres, et me
suis enfui avant l’aube, tel un voleur avec son butin.
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Hélas! jour néfaste celui où la négresse me réclama la clé:
--Le Chérif arrive de Fez. Des propos perfides lui sont parvenus...
Voici le salut de ma maîtresse aux yeux enchanteurs: «Qu’Allah lui
accorde l’apaisement.» Ne retourne pas au jardin... Le portier ne
dormira plus...
O la plus triste des messagères!... O négresse!... je te revis au souk
du vendredi[67], le crieur te mettait à l’encan. O négresse!... le
Chérif renouvela tous ses esclaves. Un eunuque vigilant garde sa porte.
[67] Marché aux esclaves.
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Depuis des mois, j’erre comme un insensé le long des murs bâtis par les
captifs chrétiens. Mais le vent ne m’apporte même pas l’odeur de la
beauté bien gardée, de celle dont l’haleine est plus douce que le parfum
des roses et des jasmins mélangés.
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La douleur me consume et mon esprit est déchiré par la séparation.
Depuis des mois, j’espère la revoir, et toujours s’éloigne le terme de
mon attente... Que mon sort est affreux! Seul, je me sens décliner parmi
les jeunes hommes de mon temps.
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Assez de lamentations... Le chagrin m’entraîne au tombeau. Je suis un
mort déjà lavé, insensible au fracas du monde. L’amour qui me tue est
celui d’une fière beauté, d’une beauté aux noires prunelles...
Cette poésie, ô croyants, fut composée dans la ville de Sidi ben Aïssa
en l’an 1335 de l’hégire. J’en suis l’artisan ingénieux et mon nom est
inscrit dans celui des compagnons du Prophète originaires de Médine[68].
[68] L’Ensar, «les Secoureurs», ainsi appelés parce qu’ils avaient
secouru Mahomet contre ses ennemis de la Mecque.