Ayant maintes fois vérifié l’excellence du dicton: «_Il faut moins de
temps à un homme et à une femme pour commettre le péché qu’à une esclave
pour cuire un œuf_», le tajer[62] Mansour savait profiter des
expériences de sa jeunesse.
[62] Marchand.
Certes, il gardait un souvenir délicieux de ses folles aventures: des
harems où il avait pénétré sous un déguisement féminin, des rendez-vous
furtivement obtenus au sortir d’un hammam, de la complicité coûteuse,
mais sûre, des servantes et des Juives qui portent leur pacotille de
maison en maison... Il n’en était que mieux armé pour défendre son
propre bien.
Nulle revendeuse, nulle messagère, n’avait le droit de franchir sa
porte, au seuil de laquelle se relayaient nuit et jour deux gardiens
incorruptibles et hargneux.
Un hammam, étincelant de marbres et de mosaïques, avec ses chambres de
chauffe et ses fontaines, fut installé dans sa propre maison. Et les
épouses ou les favorites perdaient, en entrant chez lui, toute occasion
de communiquer avec le monde extérieur d’où s’infiltrent les tentations.
Pourtant le tajer Mansour n’était pas un tyran, il aimait ses femmes, il
les voulait heureuses et belles, et leur ayant retiré le plaisir de
recevoir les humbles visiteuses qui vendent des étoffes et colportent
les nouvelles, il ne leur ménageait pas les présents, et leur laissait
la suprême jouissance de monter sur les terrasses lorsque le soleil
déclinant dore les vieux murs et incendie les minarets.
La maison du tajer Mansour, imposante et riche, dominait tout le
quartier, en sorte que ses habitantes pouvaient, de très haut, bavarder
avec les voisines sans qu’aucune escalade leur permît de se rejoindre.
Une seule demeure restait accessible, celle du chérif Mouley Saïd, et,
par une faveur d’Allah,--qu’Il soit exalté!--c’était justement un
vieillard pieux et méfiant qui usait des mêmes restrictions que le tajer
Mansour. Si bien que les eunuques du chérif et les portiers du marchand
défendaient avec une commune vigilance la vertu des chérifat et celle
des riches bourgeoises dont ils avaient la garde.
Les noces de Rahma s’achevaient à peine, que déjà cette nouvelle,
charmante, et très jeune épouse du tajer s’était rendu compte de toutes
ces choses, sans avoir levé les yeux ni prononcé la moindre parole,
ainsi qu’il sied à la pudeur d’une vierge récemment mariée.
La maison de son père n’était pas à ce point surveillée; et Rahma
regrettait les allées et venues perpétuelles des esclaves et des
revendeuses, les incursions chez les voisines à l’heure du moghreb et
les nuits sans lune où l’on se rend au hammam, bien enveloppée dans un
haïk dont la fente laisse passer une prunelle curieuse... Par Sidi
Abdelkader! cela ne l’avait pas empêchée d’arriver à sa treizième année
aussi pure que l’eau de Lalla Chafia et d’apporter à son mari les fleurs
écarlates dont les pétales avaient jonché leur couche nuptiale.
Rahma n’était que la troisième épouse de Si Mansour; une négresse et une
femme blanche partageant avec elle cet honneur. Mais la noire Setra, pas
plus que Lella Mina, toujours pâle et maladive, ne semblaient exercer un
grand empire sur le marchand.
Lorsque Si Mansour avait atteint l’âge où les jeunes garçons, troublés
par le printemps, jouent du gumbri au bord des oueds, son
père,--qu’Allah l’ait en Sa Clémence,--lui donna Setra dont l’expérience
amoureuse initia sa timidité. Plus tard, par acte passé devant le Cadi,
il éleva l’esclave au rang d’épouse légitime, bien qu’il n’en eût pas eu
d’enfant.
Lella Mina, la languissante, fille d’un notaire dont l’alliance honorait
le marchand, mit au monde six rejetons, plus malingres qu’elle-même et
qui moururent. C’est alors que le soin d’assurer sa postérité incita Si
Mansour à placer en son jardin une petite plante fraîche et vigoureuse;
sur le point de s’épanouir.
Il possédait, en outre, plusieurs jeunes négresses, prêtes à satisfaire
les caprices du maître. Mais le tajer n’avait aucune exigence. Il
entendait jouir chez lui d’une vie douce et reposante, réparatrice des
fatigues de sa jeunesse. Même, il devait convenir, devant Allah, que ses
capacités amoureuses n’étaient pas tout à fait suffisantes pour les
trois épouses auxquelles seul il était appelé à dispenser la joie... et
cette angoissante constatation augmentait les craintes du marchand et
l’incitait à redoubler de ruses et de surveillance pour défendre son
harem contre les entreprises des jeunes hommes libertins.
Après la semaine des noces où il témoigna, comme il convient, un amour
plein d’ardeur à la jeune arousa, il reprit l’habituelle quiétude de son
existence. Il entrait chaque soir, selon leur tour, dans la chambre de
ses femmes, mais ne se dérangeait guère de sa couche pour les aller
rejoindre en celle où l’aube ne doit pas surprendre les maris. Rahma
comprit très vite qu’avec un tel époux, elle ne goûterait que rarement
aux plaisirs merveilleux en l’attente desquels palpitent les vierges...
Mais le tajer Mansour, louange à Dieu! était un homme d’une générosité
magnifique; il ne se passait pas de semaine où il ne distribuât à son
harem les plus estimables présents. Il se félicitait de savoir si bien,
et sans peine, grâce à l’entendement qu’Allah lui avait dispensé,
satisfaire ainsi les exigences de toutes ses femmes.
On n’entendait jamais une dispute ni une plainte en sa demeure, bien
qu’il hébergeât aussi une sœur répudiée, Lella Saadia, et leur mère, la
vieille Lella Fatime, femme d’expérience et de raison. Une entente
parfaite unissait les esclaves et leurs maîtresses.
Rahma n’avait point été sans remarquer avec quelle sérénité, exempte de
toute jalousie, ses coépouses assistèrent aux noces, la parant même de
leurs propres mains, au lieu d’imiter celles qui, en pareille
circonstance, se retirent chez leurs parents, ou tout au moins en leur
chambre, pour cacher une douleur faite d’humiliation et de rage.
La vie s’écoulait, très douce, dans la maison de Si Mansour. Chaque
matin, il distribuait lui-même, à toutes les femmes, leur part de sucre
et de thé, sans «rétrécir» avec aucune. Puis il remettait les clés du
coffre enfermant les précieuses denrées, à «la maîtresse des choses», la
vieille Lella Fatime, sa mère, en la sagesse de laquelle il se fiait. Un
serviteur invisible, qui ne pénétrait jamais dans la maison, allait au
souk faire les achats. Il prenait les ordres de Lella Fatime. Elle seule
avait le droit de lui parler; tapie au fond du vestibule sombre,
derrière la porte soigneusement close. El Bachir l’entr’ouvrait à peine
un moment pour tendre la couffa aux provisions, ou recevoir l’argent que
lui passait une main décharnée.
Les repas étaient plantureux et occupaient une partie du jour. Si
Mansour ne ménageait ni l’huile, ni le couscous, ni la viande, et la
négresse Ammbeur qu’il avait fait venir, à grands frais, de Tétouan,
savait confectionner des tajin et des pâtisseries dont on rendait
bruyamment grâce à Dieu, pendant des heures.
Les femmes aimaient à se réunir sous les arcades de la cour, aux
scintillantes mosaïques, en face de la fontaine dont les eaux procurent
une agréable fraîcheur. Elles s’allongeaient, indolentes, sur les sofas
disposés par les esclaves tandis que celles-ci filaient la laine en
chantant, accroupies à une distance respectueuse de leurs maîtresses. La
coquette Setra arborait des caftans aux teintes vives. Elle passait sa
vie à se tracer, au milieu du front, les arqous minutieux et fins comme
des broderies; à noircir ses lèvres et ses gencives avec le souak qui
rehausse la blancheur des dents, et à enluminer de rouge la peau sombre
de son visage.
Lella Mina, toujours languissante, poussait des soupirs et des
exclamations; elle se plaignait des maux dont elle était affligée et
auxquels chacune, par politesse, affectait de prendre part. Ce qui ne
l’empêchait nullement de faire honneur aux repas ni de s’égayer dans les
secrètes orgies du vendredi, tandis que le marchand accomplissait à la
mosquée ses dévotions.
Ce jour-là, les femmes prenaient de la gouza, qui trouble délicieusement
la tête, du hachich, dont les effets sont érotiques, et parfois même de
ce vin des pays chrétiens à la mousse légère et grisante. Les largesses
de Lella Fatime, la très sage, savaient décider l’esclave El Bachir à
dissimuler drogues et bouteilles au fond de la couffa pleine de légumes.
Que l’existence semble suave à celle dont la coupe s’emplit d’une
boisson capiteuse! Son parfum suffit à troubler les sens, le cœur
s’inonde aussitôt de joie, et le chagrin s’évanouit. «_C’est ce qu’il y
a de plus pur et cependant ce n’est point de l’eau, ce qu’il y a de plus
léger et cependant l’air ne la compose point. C’est une lumière que le
feu engendre, c’est une âme qui n’a pas de corps._[63]»
[63] Du poète Omar ben Fared.
Une joie voluptueuse enchante tous les visages, les prunelles sont
noyées de larmes, des gestes imprécis dérangent la belle ordonnance des
caftans et celle des turbans de gaze. Setra presse contre son sein la
petite esclave Yasmin; Lella Mina se renverse en riant d’un rire nerveux
et sans fin entre les bras de sa belle-sœur Saadia. Les négresses
chantent à tue-tête: Lella Fatime somnole, et Rahma, doucement ivre,
étendue parmi les coussins, contemple avec béatitude le patio qui se
transforme et s’agrandit, les arcades multipliées dont les colonnes
oscillent, et le ciel d’azur subitement agité d’un fantastique vol de
tous les oiseaux...
Et lorsque, à son retour, le marchand s’étonne de l’air étrange et
joyeux d’une épouse, celle-ci répond avec une émotion très réelle:
--Ah! seigneur! puis-je approcher de ta chère personne sans être
troublée!...
Mais Si Mansour n’insiste pas et, subitement, il songe qu’un ami
l’attend à Bab Berdaïne...
Souvent aussi les femmes s’invitaient en leurs chambres à prendre le
thé. Elles se faisaient alors mille politesses, comme à des visiteuses
étrangères et la «maîtresse des choses» ne manquait d’aucune largesse
envers ses hôtes. Elle sortait des coffres ses coussins les mieux
brodés, les mrech d’argent, au col long et mince, pour s’asperger d’eau
de rose ou de fleur d’oranger, et elle ne ménageait pas, dans les
brûle-parfums, l’odorant aoud el Qomari dont les effluves noyaient la
pièce d’une brume bleuâtre et embaumée.
Accroupies et parées, elles buvaient à petites gorgées le thé à la
menthe qui évoque les vertes arsas et les plaisirs interdits, et elles
racontaient d’insignifiantes histoires mille fois ressassées. Lorsque la
réception prenait fin, chacune se retirait en cérémonie, tout en rendant
grâce à Dieu et à celle qui les avait si bien traitées. Seule la
préférée, l’amie favorite, s’attardait en la chambre tiède et bien
close...
Lella Mina avait un tendre penchant pour sa belle-sœur Saadia dont elle
ne savait se passer. Setra entourait de soins jaloux et passionnés sa
petite esclave Yasmin, à la peau blanche et aux candides yeux clairs.
Chaque servante avait son inséparable, et il n’était point jusqu’à la
vénérable Lella Fatime qui ne portât un intérêt particulier à Messaouda,
la négresse, qu’elle gorgeait de sucre et de thé.
Au crépuscule, lorsque les rayons roses quittent, à regret, les tuiles
vertes au-dessus du patio, les femmes montaient en hâte à la terrasse.
Elles avaient soin de varier leurs parures, afin que les voisines
pussent s’en apercevoir, et les envier... Penchées au bord des murs,
elles tenaient de longues conversations avec celles des maisons
environnantes qui leur apprenaient les nouvelles. Elles correspondaient
aussi, par signes, avec les femmes des terrasses éloignées, qu’elles
n’avaient jamais vues de plus près, mais dont elles savaient les noms et
toutes les histoires, grâce à ce langage astucieux que les Marocaines
apprennent dès l’enfance.
--Comment es-tu?--demandaient-elles en élevant la main.
--Malade, et toi? quel est ton état?
--Que le mal s’éloigne de toi!
--Et qu’il ne t’atteigne pas... Comment va ton mari?
--Avec le bien! Il est parti vers l’Orient.
Sur toutes les terrasses on aperçoit des caftans abricot, des caftans
«cœur de pierre», des caftans «soleil couchant», et des caftans couleur
de sucre dont les longues manches s’agitent. La cité crépusculaire
appartient aux femmes et aux oiseaux; l’air est tout frémissant de leur
ramage et du mouvement de leurs ailes. Les cigognes traversent le ciel
d’un vol hâtif pour regagner les ruines de l’Aguedal, les hirondelles
babillent à la crête des murs, et des troupes de pigeons tournoient
lourdement autour des minarets émaillés d’émeraude.
La ville dégringole, tel le lit caillouteux d’un oued, dans un
enchevêtrement de terrasses et de treilles. Au delà des remparts, la
vallée du Bou Fekrane étend ses bois d’oliviers et de micocouliers. Un
vent léger dissémine le parfum des roses et celui des fleurs sauvages,
il fait palpiter les robes de mousseline, les sebenia de soie aux
couleurs vives, et parfois il trouble le cœur des femmes en leur
révélant toutes les ivresses printanières... Là-bas, le soleil disparaît
derrière les collines irréelles des Guerrouan.
Rahma s’est accroupie au bord de la terrasse, loin du groupe des
bavardes; elle semble épier, impatiente et mélancolique, une amie qui
n’est pas venue... Soudain une voix l’appelle de la maison voisine et la
fait tressaillir.
--Il n’y a pas de mal sur toi, madame ma colombe?
--Il n’y a pas d’autre mal que de t’attendre, madame ma gazelle...
Pourquoi viens-tu si tard? Mon cœur en est serré.
--Le Chérif m’a retenue en bas. Que Dieu l’éloigne! Mais à présent il
est parti et ne rentrera pas ce soir.
--O puissant! Si Mansour est allé aux noces de son intendant!...
--Louange à Dieu! Madame ma colombe! veux-tu voler jusqu’à moi?
--O madame ma gazelle, y songes-tu? si mon maître rentrait à
l’improviste...
--On te préviendrait vite et je laisserais l’échelle... Je t’attends
comme un voyageur aspire à la source au milieu du désert!--murmure la
Cherifa de sa voix la plus suave.
Rahma est partagée de désir et de craintes.
--Va, ma fille,--dit maternellement Lella Fatime, qui s’est
approchée,--je veillerai en ton absence, mais, par Allah! reviens avant
l’aube.
--J’arrive dans quelques instants!--s’écrie Rahma en bondissant vers
l’escalier.
Elle se précipite dans sa chambre, ouvre ses coffres, bouscule les
coussins, et gourmande ses esclaves dont la hâte n’égale point la
sienne.
Toute la maison est au courant de l’aventure, et chacune s’empresse à la
parer: Saadia lui apporte des bracelets, Lella Mina insiste pour lui
prêter sa belle sebenia étincelante d’or; Setra lui farde les joues et
trace des arqous affolants au milieu des ses sourcils... Elle revêt un
caftan émeraude ramagé d’argent qu’elle n’avait point porté depuis ses
noces. Rien n’est trop beau pour la colombe qui a ravi son cœur...
Accablée de joyaux et pénétrée de parfums suaves, Rahma semble une
arousa prête à rejoindre l’époux...
Des négresses l’attendent sur la terrasse bleutée par la lune, et
l’aident à descendre au moyen d’une petite échelle. C’est la première
fois que Rahma pénètre chez son amie. La maison du Chérif est plus
ancienne et plus sobre que celle du marchand, mais la chambre de Lella
Oumkeltoum étincelle à la lumière des flambeaux comme pour une fête, et
des coussins bien rangés s’empilent sur les sofas.
Toutes les femmes accompagnent la visiteuse en poussant des yous-yous
d’allégresse. Puis elles se retirent discrètement après lui avoir fait
mille amabilités.
--O ma colombe,--s’écrie la Cherifa,--te voici donc enfin, belle et
parée pour me plaire, ainsi que je te voyais en mes rêves depuis le
«_jour de la ceinture_» où je t’aperçus du haut de la terrasse. De ce
jour, ma tendre aimée, mon cœur fut la proie des tourments, et je
mourais d’un mal dont aucun taleb ne connaît le remède.
--Lumière de ma prunelle! J’étais comme l’aveugle misérable tant que je
ne te connus pas, et chaque matin je soupire en songeant aux heures qui
me séparent du crépuscule.
--O ma beauté! que ta peau est blanche! Que ton parfum est délicat! Il
trouble ma tête et me pénètre de toutes les délices...
--Je ne suis qu’une esclave auprès de toi, madame ma gazelle. Tes joues
rivalisent avec la fleur de l’églantier! Tes yeux sont des olives mûres
sur le point d’être cueillies et tes dents brillent plus blanches qu’un
réal d’argent...
--Palmier de mon jardin, combien ta taille flexible est élancée! A
quelle hauteur dois-je aller ravir tes fruits plus doux que le miel...
--Aie pitié de mon impatience, ô ma dame! toi seule sauras guérir la
soif dont je suis tourmentée!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Elles passèrent la nuit dans le contentement, sur une couche sans égale,
garnie d’étoffes merveilleuses et de coussins en brocart. Leurs soupirs
s’élançaient avec la flamme des cierges et la fumée des cassolettes.
Rahma regagna sa chambre au chant du muezzin. Aucun bruit ne troublait
le silence. Lella Mina dormait entre les bras de Saadia, Setra et
Yasmin, enlacées, avaient sombré dans le sommeil.
Tandis que le tajer Mansour se réjouit aux noces, toutes ses femmes,
vaincues par la volupté, s’alanguissent en des rêves enchanteurs.
Depuis lors, Rahma ne vécut plus que dans l’espoir de renouveler son
plaisir. Mais les maris s’absentent rarement un même soir, et les deux
amies durent se contenter des entrevues au crépuscule, et des tendresses
que l’on murmure d’une terrasse à l’autre.
Elles s’envoyaient aussi de petits présents, échangeant leurs bijoux ou
leurs turbans brodés. Rahma, une fois, à force de cajoleries, obtint de
Lella Fatime un repas succulent et complet que les négresses
descendirent à la Cherifa, lorsque la nuit eut étendu le voile de ses
ténèbres. Mais tout cela ne parvenait point à tromper leur impatience et
elles languissaient dans la contrainte, comme des plantes qui pensent
mourir aux derniers jours de l’été.
--O ma gazelle,--soupirait Rahma!--combien d’obstacles me séparent de
toi! des murailles épaisses et des portes, et la vigilance d’un époux
soupçonneux. Pourtant mon cœur épanche vers toi tous ses désirs, tels
les pleurs du nuage, ô rose parfumée! et je succombe sous la tristesse
de mon sort.
--Qu’il m’est dur, madame ma colombe, de ne pouvoir répondre à tes
souhaits! Tes larmes tombent sur mon cœur comme des gouttes d’huile
brûlante, et l’embrasent. C’est plus de tourments que je n’en puis
supporter... Qu’Allah me protège! Je viendrai demain soir en ta chambre.
--Je reconnais là ton amitié, mais je crains que nos époux ne
s’éveillent et ne nous fassent appeler.
--Tu trembles au moindre vent, ô ma beauté! Dieu n’a-t-il pas donné la
force à l’homme et la ruse à la femme? Et pourquoi fait-il pousser dans
les jardins la fleur au suc d’oubli?... Demande à Lella Fatime de se
procurer un peu d’afioun[64], dont tu me passeras...
[64] Opium.
Rahma sut profiter du conseil de l’expérience. Lella Fatime, que
troublaient aussi les effluves du printemps, accepta sans trop de peine,
la suggestion de sa bru: La couffa d’El Bachir dissimulait, ce jour-là,
sous la tige verte des ghorchef, plus de bouteilles et de drogues qu’il
n’en fallait pour la joie et la tranquillité de mille et un harems...
Quelle fête dans la maison aux apprêts discrets!
Chacune dispose secrètement les atours dont elle se parera pour la
bien-aimée, et frémit d’impatience en l’attente des plaisirs nocturnes.
Le tajer, sans défiance, fait honneur au repas et aux trois tasses de
thé que Lella Fatime a préparées elle-même.
--O ma mère, qu’Allah te bénisse! Tu m’as donné ton lait en mon enfance,
à présent tu me verses la boisson parfumée sans laquelle le fils d’Adam
n’a point de force. Grâce à ta sagesse et à ton ordre, ô ma mère, je vis
tranquille en ma maison. Puisse le Seigneur t’accorder une place aux
jardins de l’Éden, femme vertueuse!...
Puis comme la fatigue appesantit subitement ses paupières, il se dirige
vers la chambre de Setra, dont c’est le tour, et tombe endormi sur un
sofa.
O la nuit merveilleuse et plaisante que rien ne trouble!
La Cherifa est accourue, Lumière des yeux! la Cherifa aux charmes sans
pareils, en l’honneur de qui l’on s’assemble.
Toutes les étoiles étaient allumées au firmament et tous les flambeaux
dans les chambres closes. On n’entendait que le bruit léger des rires et
des baisers unis aux chants amoureux, aux sons étouffés des instruments.
Les coupes circulaient pleines d’une boisson généreuse, moins grisante
que l’air de cette nuit et l’haleine embaumée des femmes... Et elles
furent ivres les unes des autres, ivres de joie et de volupté, tandis
que le tajer Mansour dormait en paix dans son harem si bien gardé.